Isolant, solide, modelable, le caoutchouc est un matériau magique. Récemment entré dans la liste des matières critiques de l’Union européenne – présentant un risque d’approvisionnement lié à la fragilité de ses producteurs –, il reste très largement entre les mains des pays asiatiques. A moins que la découverte de substances alternatives vienne une nouvelle fois ébranler ce marché particulièrement volatile.

Rares sont les ressources ayant provoqué de telles fièvres spéculatives. Et les projets les plus fous sont nés autour du caoutchouc, notamment au moment de son apogée, entre 1879 et 1912. En témoigne le majestueux théâtre Amazonas, planté au beau milieu de la jungle amazonienne brésilienne, à Manaus. Découvert au Brésil par les Européens au XVe siècle, le caoutchouc – lait, ou latex, extrait d’arbres, essentiellement de l’hévéa – est longtemps resté une matière première intéressante mais difficile à utiliser – elle fond lorsque la température s’élève, et se craquelle si la température baisse.

Ce n’est qu’au XIXe siècle, grâce à l’industrie de la chimie naissante, qu’interviennent les premières tentatives pour stabiliser ce matériau prometteur. Une étape décisive est franchie lorsque Charles Goodyear développe un procédé : la vulcanisation. Grâce à cette technique, le caoutchouc devient résistant aux changements de température.

Si Charles Goodyear ne profite pas de son invention, d’autres industriels s’en chargent pour lui, portés notamment par la demande naissante de pneumatiques pour l’automobile. Michelin et Dunlop commencent alors la production industrielle, et déclenchent ainsi la « fièvre » du caoutchouc. C’est naturellement vers l’Amérique du Sud que les Européens se ruent pour sécuriser leurs approvisionnements. En quelques dizaines d’années, les régions du nord du Brésil se couvrent de routes, de lignes de chemins de fer et de villes rutilantes attirant les seringueiros du monde entier.

Dès le début du XXe siècle, pourtant, le vent commence à tourner pour l’Amérique du Sud. L’Angleterre, moteur de la révolution industrielle, s’intéresse aussi à l’hévéa, et commence à en planter à Ceylan, alors colonie britannique, devenue le Sri Lanka. La Malaisie décide à son tour de cultiver l’hévéa, suivie de la Thaïlande. C’est le début du boom de l’industrie du caoutchouc en Asie, aidée par des coûts de production plus faibles qu’en Amérique du Sud. La production asiatique finit par remplacer entièrement la sud-­américaine après la Première Guerre mondiale.

Source : IRCO.
Source : IRCO. Greygouar

La concurrence du synthétique

La difficulté à stabiliser le caoutchouc a failli le ranger parmi les matières premières intéressantes mais sans avenir. Mais c’est une autre ressource qui a failli avoir raison du latex à partir des années 60 : le pétrole. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les routes d’approvisionnement du caoutchouc en provenance d’Asie sont coupées par le Japon, et les acteurs de la chimie et de la pétrochimie européens et américains explorent la piste du caoutchouc synthétique, fabriqué à partir de pétrole.

Au sortir de la guerre, les progrès de la pétrochimie rendent le caoutchouc synthétique compétitif par rapport au naturel, avec des performances parfois supérieures en matière de résistance aux écarts de température. Au début des années 60, la victoire du caoutchouc synthétique semble se dessiner, sa part de marché dépassant déjà celle du caoutchouc naturel. Pourtant, ce succès fait long feu. A partir des années 70, la flambée des cours du pétrole incite les grands industriels, notamment japonais, à se tourner vers l’hévéa. « Ils se sont rappelé que cette matière première n’était pas chère, même si elle était compliquée à travailler. D’ailleurs, on n’a jamais su copier une molécule de caoutchouc naturel », explique Jérôme Sainte-Beuve, directeur adjoint du centre de recherche Ingénierie des agropolymères et technologies émergentes (IATE) au sein du Cirad, l’organisme français pour la recherche agronomique.

Aujourd’hui, le marché du caoutchouc a retrouvé un ­quasi-équilibre entre naturel et synthétique, ce dernier représentant 53,5 % de la production mondiale. Et les perspectives en matière de demande sont au beau fixe, notamment en provenance du secteur automobile dans les pays émergents. Malgré l’essor des marchés du gant et des préservatifs ces dernières années, les pneumatiques absorbent encore les deux tiers de la production de latex. Selon l’institut d’études américain IHS Markit, la consommation devrait progresser de 2,9 % par an entre 2016 et 2021.



La Thaïlande, un leader fragile

C’est théoriquement la Thaïlande, premier producteur mondial de caoutchouc naturel qui devrait profiter de cet accroissement de la demande. Le pays fournit près d’un tiers du latex dans le monde. Pourtant, il n’est pas certain que ce soit Bangkok qui bénéficie de cette croissance. Parce que depuis le milieu des années 2010, le secteur du caoutchouc est en crise.

En cause : une surproduction qui a provoqué la baisse des prix pendant quatre années consécutives. Le prix du kilogramme de caoutchouc naturel est passé de 6 dollars en 2011 à 1,5 dollar en 2016. Or, un cours de 2 dollars correspond au seuil de rentabilité pour de nombreuses exploitations. « On paie aujourd’hui les flambées des prix des années 2005-2010 », analyse Jérôme Sainte-Beuve.

Attirés par l’envolée des cours de cette époque, les petits planteurs ont choisi de couvrir des surfaces de plus en plus grandes. Sachant qu’il faut attendre entre six et sept ans pour que l’hévéa produise du latex, le marché s’est retrouvé mécaniquement noyé au milieu des années 2010. Cette crise de surproduction, relativement classique sur le marché des matières premières, pourrait avoir sonné le glas des ambitions de la Thaïlande. Celle-ci s’interroge effectivement sur son modèle agricole, basé sur les petites exploitations. Au tournant des années 2000, 70 % des exploitants étaient encore considérés comme des petits producteurs.

Source : IRCO.
Source : IRCO. Greygouar

Mais, ces dernières années, le développement économique a fait progresser les salaires, rendant la production de latex thaïlandais moins compétitive. Le pays regarde désormais le modèle de son voisin malaisien, qui a réussi à augmenter la valeur ajoutée du secteur en industrialisant sa production, notamment autour de la fabrication de gants. La Malaisie consomme la moitié du caoutchouc qu’elle produit, contre moins de 20 % pour la Thaïlande. Ainsi Bangkok a-t-elle lancé la construction d’une « Rubber City » (« ville du caoutchouc ») à Hat Yai, dans le sud du pays, destinée à soutenir la transformation de la matière première. Elle est le pendant du projet malaisien développé dans la région du Kedah – également baptisée la ville du caoutchouc.

D’autres pays sur les rangs

Ce virage laisse la porte ouverte à d’autres pays producteurs. Selon le groupement IRSG (International Rubber Study Group), les pays voisins – Cambodge, Laos, Birmanie et Viêtnam – pourraient voir leur part de production passer de 11 % en 2015 à 18 % en 2025. L’Indonésie pourrait également profiter du retrait thaïlandais, même si elle a encore du chemin à faire pour concurrencer le premier producteur mondial.

« Sur le papier, l’écart entre l’Indonésie et la Thaïlande devrait s’inverser, car l’Indonésie possède l’une des forêts hévéicoles les plus vastes du monde. Mais l’aspect social n’est pas pris en compte, et les rendements sont moins grands. Enfin, il n’y a pas de véritable politique publique pour aider et former les petits planteurs », explique Jérôme Sainte-Beuve. Un marché décidément aussi souple et modelable que le produit… pas sûr que ça lui porte autant chance !


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