Stevens Frémont
The Good Escape

Emilie‑Romagne : Motor Valley, la via dei motori

Modène, Bologne, Maranello… Des noms qui résonnent comme une douce musique aux oreilles des amoureux de belles GT italiennes. Depuis cent ans, l’Emilie‑Romagne est la région où naissent les voitures et les motos les plus rapides et les plus chic du monde. Des bolides à fleur de peau pour gentlemen drivers, à ne manipuler qu’avec des gants.

Le train rapide qui débouche en gare de Bologne depuis Milan est d’un rouge éclatant. Son nom : la Frecciarossa (« la flèche rouge »). Sa couleur : celle d’une Ferrari. Pour traverser l’Emilie-Romagne, on roule donc à plus de 300 km/h. Rien de plus normal pour une région à l’âme sportive et esthète, celle où l’histoire des voitures et des motos les plus rapides du monde a commencé, il y a cent ans, dans le sillage de quatre frères nommés Maserati. Une histoire d’hommes, de passion, de folie, d’obstination et de panache.

A Modène, les souvenirs de courses (et de rivalités) se ramassent à la pelle. On se souvient, par exemple, de celle qui divisa la ville au milieu des années 50. Les deux ennemis ancestraux, Ferrari et Maserati, s’affrontaient alors sur les circuits de formule 1. La moitié de la ville soutenant le Cheval cabré, l’autre moitié le Trident. Le dimanche, les voitures se battaient sur la piste et, le lundi, les partisans de l’écurie gagnante narguaient les perdants dans les bars et sous les colonnades du centre-ville.

Le constructeur au cheval cabré a droit à deux musées. Le musée Enzo Ferrari, ouvert en 2012, à Modène, est sur le site de la maison de naissance du fondateur.
Le constructeur au cheval cabré a droit à deux musées. Le musée Enzo Ferrari, ouvert en 2012, à Modène, est sur le site de la maison de naissance du fondateur. Stevens Frémont

Une affaire de musique

C’est l’époque où Luciano Pavarotti, après la soirée qui le révéla au Covent Garden, à Londres, s’offrit une Maserati Sebring, version évoluée de la 3500 GT, entamant ainsi une longue histoire d’amour avec le constructeur. Quoi de plus normal ? Cette histoire n’est après tout qu’affaire de musique.

Celle des moteurs est le premier signe qui saute aux oreilles lorsqu’on débarque à Modène. Des feulements des 6-cylindres en ligne au grondement bourdonnant des V8 en passant par les envolées lyriques d’un V12… S’asseoir à une terrasse vous fait immédiatement comprendre que « le » plaisir auditif fait partie intégrante de l’ivresse automobile.

Au coeur de la Motor Valley, la ville de Modène est également réputée pour plusieurs produits traditionnels, notamment le vinaigre balsamique.
Au coeur de la Motor Valley, la ville de Modène est également réputée pour plusieurs produits traditionnels, notamment le vinaigre balsamique. Stevens Frémont

Cette ville est d’ailleurs sans doute l’une de celles, avec Dubaï ou Los Angeles, où l’on croise le plus de voitures de luxe italiennes au kilomètre carré. C’est bien simple : même les corbillards sont signés Maserati ! La super classe ! Sur les boulevards extérieurs, il est courant de croiser les testeurs des constructeurs, qui font rugir les chevaux en partageant en direct, via un micro, leurs impressions avec l’atelier.

Des ateliers qui pullulent, et qui se visitent pour la plupart. « Explorez la terre où la vitesse est née », clame le site de la « Motor Valley » : 4 circuits internationaux, 6 centres d’entraînement, 7 usines, 11 musées et 19 collections privées. De quoi partir au quart de tour et, surtout, découvrir d’incroyables épopées.

Des histoires d’hommes

Dans le musée familial, à Bologne, Tonino Lamborghini, fils de Ferruccio, le fondateur, raconte volontiers comment son père, alors producteur de tracteurs, s’était offert une Ferrari. Mécontent de l’embrayage, il avait décidé d’en discuter directement avec son voisin, Enzo Ferrari. Celui-ci lui aurait répliqué que, lorsqu’on conduit des tracteurs, c’est un peu prétentieux de vouloir flirter avec l’embrayage d’une supersportive…

« Vexé à mort, papa décida, sur un coup de tête, le soir même, au cours du repas familial, de construire sa propre voiture de sport. Une voiture parfaite. » Lorsqu’on visite l’usine Lamborghini aujourd’hui, on mesure le chemin parcouru depuis les balbutiements des débuts. Trois chaînes de production s’allongent dans les ateliers de l’usine ultrasophistiquée de Sant’Agata Bolognese.

Lamborghini est établi à Sant’Agata Bolognese, près de Bologne. L’usine, ultrasophistiquée, compte 3 chaînes de production. Quant au musée, il présente les véhicules historiques, comme la Miura, ainsi que les modèles récents et les concept-cars.
Lamborghini est établi à Sant’Agata Bolognese, près de Bologne. L’usine, ultrasophistiquée, compte 3 chaînes de production. Quant au musée, il présente les véhicules historiques, comme la Miura, ainsi que les modèles récents et les concept-cars. Stevens Frémont

Même si Audi, propriétaire de la marque et fournisseur des moteurs, a bien dû apporter quelques process, les chaînes sont très peu robotisées, on reste dans un artisanat de haut vol. « Les quelques robots sont là pour aider l’homme, et pas pour le remplacer. » En rentrant les fesses pour éviter Robert, le robot costaud chargé d’apporter avec ses petits bras musclés les moteurs tout neufs de 350 kg, on stationne, bouche bée, devant la ligne produisant la fameuse Huracán (celle offerte au Pape, revendue pour les bonnes œuvres) qui a succédé à la Gallardo, en 2014 (moteur V10 de 5,2 litres, 610 ch).

Lamborghini est établi à Sant’Agata Bolognese, près de Bologne. L’usine, ultrasophistiquée, compte 3 chaînes de production. Quant au musée, il présente les véhicules historiques, comme la Miura, ainsi que les modèles récents et les concept-cars.
Lamborghini est établi à Sant’Agata Bolognese, près de Bologne. L’usine, ultrasophistiquée, compte 3 chaînes de production. Quant au musée, il présente les véhicules historiques, comme la Miura, ainsi que les modèles récents et les concept-cars. Stevens Frémont

Elle porte, comme toutes ses sœurs, un nom de taureau, et n’a été produite à ce jour qu’à quelque 10 000 exemplaires. De la joaillerie. On parle vraiment de production intimiste, élitiste, demandant même aux amateurs un soupçon de patience. On n’achète pas ce genre de voiture sur un coup de tête.

Huit mois d’attente sont imposés pour l’Aventador, par exemple, la fameuse V12 de Batman, pilotée par Bruce Wayne dans les rues de Gotham City. Celle qui vous fait parcourir un kilomètre départ arrêté en 19,3 secondes. C’est la plus customisée : chaque acheteur est reçu au studio AD Personam pour choisir, assisté d’une équipe de designers – et même d’un psychologue si nécessaire –, les couleurs de la carrosserie et des doux cuirs intérieurs…

Lamborghini est établi à Sant’Agata Bolognese, près de Bologne. L’usine, ultrasophistiquée, compte 3 chaînes de production. Quant au musée, il présente les véhicules historiques, comme la Miura, ainsi que les modèles récents et les concept-cars.
Lamborghini est établi à Sant’Agata Bolognese, près de Bologne. L’usine, ultrasophistiquée, compte 3 chaînes de production. Quant au musée, il présente les véhicules historiques, comme la Miura, ainsi que les modèles récents et les concept-cars. Stevens Frémont

Car plaisir auditif, certes, mais plaisir tactile aussi. Les cuirs, sévèrement sélectionnés, sont caressés pendant des heures par des spécialistes qui les mettent au rebus au moindre minuscule défaut – en réalité, elles sont revendues aux grandes marques de maroquinerie de luxe qui, elles, s’en contentent ! Pour 350 000 euros, le choix des couleurs est infini…

Au fil des postes de la chaîne qui n’accouche que de cinq véhicules par jour, l’objet prend forme autour du bloc moteur, puis se débarrasse peu à peu de ses housses pour apparaître, en bout de ligne, dans toute sa splendeur. A damner un puriste. Une carrosserie orangée irisée, en partance pour le Canada, une jaune fluo, destinée à un acheteur de Singapour …

Une palette de couleurs

Les logos et les noms de modèles racontent eux aussi leurs histoires. En 1920, par exemple, Mario Maserati, seul membre de la lignée à être hermétique à la mécanique, mais sensible à l’art, fut missionné par ses frères pour trouver le logo de la marque. Il choisit l’un des symboles de la ville de Bologne : le trident de la statue de Neptune qui se dresse sur la Piazza Maggiore.

Le musée Panini Maserati expose, dans la ferme familiale, près de Modène, des voitures de coll ection signées Maserati (mais pas seulement), comme la 420/M/58 blanche pilotée par Stirling Moss aux 500 Miles d’Indianapolis, en 1958.
Le musée Panini Maserati expose, dans la ferme familiale, près de Modène, des voitures de coll ection signées Maserati (mais pas seulement), comme la 420/M/58 blanche pilotée par Stirling Moss aux 500 Miles d’Indianapolis, en 1958. Stevens Frémont

Mario adopta également le rouge et le bleu de l’emblème de la ville, encore aujourd’hui les couleurs de Maserati. Chez Lamborghini, chaque voiture sortie des lignes porte le nom d’une race de taureau, signe astrologique de Ferruccio et symbole évident de la force. Quant au cheval cabré de Ferrari le « Cavallino rampante », il était peint sur la carlingue de l’avion de chasse de Francesco Baracca, as des as de la première guerre mondiale, mort sur le Montello.

« Lorsque je gagnai, en 1923, le Grand Prix du circuit du Savio, se souvenait Enzo Ferrari, je connus le comte Enrico Baracca, le père du héros. Sa mère, la comtesse Paolina, me dit un jour : “Ferrari, met sur tes machines le ‘Cavallino rampante’ de mon fils. Il te portera bonheur.” » Enzo Ferrari a gardé toute sa vie, dans son bureau, la photo de Francesco Baracca, avec la dédicace des parents, lui confiant l’emblème.

Le musée Ferrari, fondé en 1990 par Dino Ferrari, est à Maranello, à côté du site industriel de la marque
Le musée Ferrari, fondé en 1990 par Dino Ferrari, est à Maranello, à côté du site industriel de la marque Stevens Frémont

Quand, en 1947, alors directeur d’écurie depuis près de vingt ans pour Alfa Romeo, il décida de produire sa propre voiture de course et devint définitivement constructeur, il reprit comme image de la marque le cheval noir, ajoutant un fond jaune canari – la couleur de la ville de Modène –, les lettres SF – pour Scuderia Ferrari – et, enfin, les trois couleurs du drapeau italien.

Quant à la couleur rouge de ses voitures, elle ne doit son origine qu’aux codes couleurs imposés à chaque nation par un règlement entré en vigueur après la Seconde Guerre mondiale. L’Italie avait droit uniquement au rouge, la France au bleu, l’Allemagne au gris argent, l’Angleterre au vert, les Etats-Unis au blanc, etc. La première Ferrari rouge fut la 125S.

Une bataille de musées

On ne sait ce qui est le plus émouvant : voir ces bolides naître au fil lent et minutieux des chaînes de montage ou contempler leurs aînées dans les musées. Chaque marque a le sien. Ferrari en a même deux. L’un est à Modène, sur le site de la maison de naissance d’Enzo Ferrari, prolongée par une longue coupole en aluminium jaune en forme de capot de voiture, signée de l’architecte Jan Kaplický. L’autre est à Maranello, à côté du site industriel de la marque. Fondé en 1990 par Dino Ferrari, c’est le plus imposant de tous.

Il est posé face à l’entrée principale du « campus » où sont logés, depuis 1942, le siège social, le bureau d’études et l’usine de production historique et mythique. Plus de 40 bâtiments signés Jean Nouvel, Marco Visconti, Luigi Sturchio, Renzo Piano ou Massimiliano Fuksas… Dans cette ville, qui a adopté pour tous ses bâtiments – de la boulangerie à l’école primaire – la fameuse couleur rouge, le business consiste à vous laisser prendre le volant, pour quelques minutes, d’une voiture de rêve. Sur route ou sur circuit – de 100 euros les vingt minutes sur une F430, jusqu’a 1 500 euros pour deux heures dans une F12 –, la route est à vous.

Le musée Panini Maserati expose, dans la ferme familiale, près de Modène, des voitures de coll ection signées Maserati (mais pas seulement), comme la 420/M/58 blanche pilotée par Stirling Moss aux 500 Miles d’Indianapolis, en 1958.
Le musée Panini Maserati expose, dans la ferme familiale, près de Modène, des voitures de coll ection signées Maserati (mais pas seulement), comme la 420/M/58 blanche pilotée par Stirling Moss aux 500 Miles d’Indianapolis, en 1958. Stevens Frémont

« Appuyez ! Appuyez ! » crie le moniteur dans le casque, tandis que vous tremblez en négociant votre premier virage. Et ne parlons pas de l’essai sur piste à côté d’un pilote, lorsque le fameux virage se profile à plus de 300 km/h et que vous fermez les yeux en récitant votre prière, persuadé que la voiture ne passera pas…

Une question de style

Pour en revenir aux musées, le plus craquant est sans doute celui qui fut créé par un certain Umberto Panini. Il regroupe, dans une ferme perdue au milieu de la campagne, la plus fabuleuse collection de Maserati au monde. Encore une histoire de fous. La famille Panini est celle qui inventa ces fameuses petites images de foot ou de personnages de Disney collectionnées par les gamins.

C’est le fils Umberto, un mécanicien malin exilé en Argentine qui, en inventant l’autocollant, fit la fortune de la famille. Grand amateur et collectionneur d’automobiles, il décida d’acheter la collection Maserati lorsqu’elle fut sur le point d’être dispersée aux enchères lors de la vente de Maserati au groupe Fiat, en 1997.

La célèbre Tipo 6 CM, construite en 26 exemplaires de 1936 à 1939, l’A6GCS, carrossée par Pininfarina, qui courut les Mille Miglia, en 1953, ou la Maserati 420/M/58 blanche, pilotée par Stirling Moss aux 500 Miles d’Indianapolis, en 1958, sans compter les modèles de tourisme, icônes de la dolce vita italienne des 60’s et les innombrables prototypes… elles sont toutes hébergées dans la ferme familiale, sous un hangar déguisé en gare des années 20, au milieu des beuglements les vaches et du parfum des fromages de Parmesan…

San Cesario sul Panaro, petite commune de la province de Modène, accueille l’usine Pagani – d’où 40 voitures sortent chaque année, pas une de plus – et le musée, inauguré en 2016.
San Cesario sul Panaro, petite commune de la province de Modène, accueille l’usine Pagani – d’où 40 voitures sortent chaque année, pas une de plus – et le musée, inauguré en 2016. Stevens Frémont

Surréaliste ! Se promener dans cette vallée des merveilles, l’oreille aux aguets et l’oeil qui traîne, c’est réaliser que ces industries sophistiquées, ces légendes qui font rêver les petits garçons arpentant les musées de l’Emilie-Romagne des étoiles plein les yeux, sont nées les mains dans le cambouis. Ce sont des histoires d’hommes qui croyaient en leur étoile, qui se sont faits tout seuls, de coups de folie en coups de défi. Au fil des décennies, les modèles ont évolué, mais finalement rien n’a changé. Il n’a toujours été question que de vitesse, d’aérodynamisme, de légèreté. Et, par-dessus tout, de style. Le style des gentlemen drivers.

What else ?

L’Emilie-Romagne est aussi la patrie de la cuisine, du jambon de Parme, du parmesan AOC, du vinaigre balsamique millésimé et du lambrusco. On fait donc une halte chez les producteurs pour récupérer de ses émotions de la piste. Et dans l’un des nombreux vignobles de la zone, comme l’Azienda Agricola Il Casello, pour goûter le Spumante di Ortrugo (Colli Piacentini DOC), peut‑être accompagné de quelques tranches de prosciutto di Parma DOP.

www.emiliaromagnaturismo.it
www.motorvalley.it


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