En 2012, le gouvernement de Mariano Rajoy remaniait le code du travail espagnol à grands coups de flexibilité. Six ans plus tard, le chômage bat en retraite et la croissance est l’une des plus belles de l’Union européenne. Mais derrière les statistiques flatteuses de cette remontada espagnole, la prolifération d’emplois peu qualifiés et la précarité galopante inquiètent les observateurs.

Depuis deux ans, de Fuerteventura à Madrid, en passant par Barcelone, Cadix ou Palma de Majorque, un groupe de femmes drapées dans des tee-shirts vert pomme participe à toutes les manifestations. Leur mot d’ordre, imprimé sur de grandes banderoles, est le même partout. « Si vous touchez à l’une d’entre nous, vous nous touchez toutes ! » Ces battantes, âgées de 18 à 65 ans, sont femmes de chambre dans des hôtels de ces hauts lieux du tourisme espagnol. A la couleur de l’espoir des tee-shirts, elles ont ajouté une touche d’acidité avec le choix du nom du mouvement : « Las Kellys », en écho aux premières syllabes de l’expression « Las que limpian los hoteles » (« Celles qui nettoient les hôtels », en castillan).

Progressivement Las Kellys sont devenues le symbole d’une Espagne qui dénonce la flexibilité des contrats, la sous-traitance et la réduction des salaires consécutives à la réforme du code du travail, en 2012. Angela Muñoz, 55 ans, vice-présidente du mouvement, ne mâche pas ses mots : « Nos conditions de travail frisent l’esclavage. Nous avons trop longtemps été ces fourmis qui travaillaient dans les galeries. Mais tout à coup, nous sommes visibles. Et ça donne des idées à d’autres. »

L’ Espagne championne d’Europe du chômage

Retour en arrière. Au début de l’année 2012, l’économie espagnole affiche une vigueur digne de celle d’un électro-encéphalogramme plat. Le taux de chômage frôle les 25 %. Le nombre de demandeurs d’emploi est passé de 1,8 à 5,8 millions en cinq ans. L’Espagne contribue, alors, presque au tiers du nombre de chômeurs de la zone euro. Les ménages ne consomment plus. Et la réforme de 2010, du très impopulaire socialiste Zapatero, n’a pas porté ses fruits.

Le gouvernement de Mariano Rajoy, leader du Parti populaire (PP), ancré à droite, entreprend donc une seconde manœuvre pour en approfondir les effets. Jésus Castillo, économiste spécialiste des pays de l’Europe du Sud chez Natixis, en résume l’enjeu : « Il n’existait pas de consensus sur les mesures à adopter, mais tout le monde prenait acte d’un dysfonctionnement du marché du travail. L’objectif était de résoudre le problème de la rigidité du marché du travail, notamment sur deux points : les évolutions automatiques des salaires, indexés sur l’inflation, et le coût très élevé des licenciements. » Forcément, les deux sont liés.

A cause des accords collectifs de branches, de nombreuses entreprises ont été contraintes de poursuivre l’augmentation des salaires après 2008, en pleine crise, quand bien même leur demande s’effondrait. A l’heure des réductions d’effectifs, elles se confrontent alors au second écueil : des coûts de licenciements très élevés, au terme de procédures souvent longues et onéreuses. Cette fameuse réforme de 2012 instaure dorénavant des accords négociés au sein de l’entreprise, remisant au placard plus d’un millier de conventions collectives.

Les 5 mesures phares de la réforme du code du travail espagnol de 2012

• Le licenciement sans justification d’un employé en CDI coûte 33 jours d’indemnités par année travaillée, avec une limite de deux ans, contre 45 jours avec une limite de trois ans et demi auparavant.

• Les entreprises peuvent recourir au licenciement économique dès qu’elles entrent en déficit ou subissent trois trimestres consécutifs de baisse des ventes ou des revenus.

• Les conventions collectives négociées au niveau des entreprises prévalent désormais sur celles de branche ou de région.

• Les entreprises ne sont plus tenues d’appliquer les conventions collectives dès qu’elles subissent deux trimestres de diminution des ventes ou des revenus.

• Les PME de moins de 50 salariés peuvent recruter avec « un contrat d’appui » ayant la particularité d’avoir une période d’essai extensible à un an.

Par ailleurs, la flexibilité en termes de recrutements et de licenciements explose. Le nombre de contrats précaires, aussi. Dans l’Espagne d’alors, l’abattement domine, comme le souligne Manuel V. Gómez, journaliste économique à El País : « Les chefs d’entreprise ont, évidemment, très bien reçu la réforme. Le reste de la population l’a prise avec résignation. Les Espagnols se rendaient bien compte qu’on leur retirait des droits, mais même s’il y a eu des manifestations massives, les deux grèves générales n’ont pas été très suivies… »

Retour en fanfare mais…

Six ans après, Fátima Bañez, la ministre du Travail du gouvernement de Mariano Rajoy, se félicite d’un « printemps de l’emploi où personne n’est abandonné en chemin » et se gargarise d’une reprise espagnole « saine et solide » qui doit, pour beaucoup, selon elle, à la flexibilité introduite par la réforme du travail de 2012.

Certes, les chiffres lui donnent – en partie – raison. L’Espagne est devenue une machine à créer de l’emploi. Désormais, le taux de chômage stagne autour de 17 %, bien loin de l’infamant pic de 27 %, atteint en 2013, mais aussi de l’Allemagne (3,6 %) ou de la moyenne européenne (7,3 %). Toutefois, avec un taux de croissance dépassant 3 % depuis trois ans, porté par un rebond de la consommation des ménages et un décollage des exportations, l’Espagne figure à nouveau parmi les meilleurs élèves de l’UE.

Pour résumer, le pays est redevenu compétitif. Des changements aussi drastiques ont, cependant, entraîné leur lot d’effets négatifs. « La réforme de 2012 a effectivement permis de créer des emplois, reconnaît Manuel V. Gómez. Mais c’est allé de pair avec une dévaluation des salaires et du facteur travail. Or, maintenant que l’économie est repartie, les salaires, eux, ne décollent pas. L’Espagne est ainsi très mal classée par l’OCDE sur les travailleurs pauvres. » Avec 14,8 % de foyers comportant des travailleurs au-dessous du seuil de pauvreté, l’Espagne affiche des niveaux comparables à ceux du Mexique ou de la Turquie, loin des 7,1 % de la France, sans parler des 3,7 % de l’Allemagne…

L’évolution du taux de chômage en Espagne.
L’évolution du taux de chômage en Espagne. Aurélien Jeanney

Et pour se faire le porte-voix de ces travailleurs paupérisés, on retrouve Las Kellys. Angela Muñoz, la cofondatrice, est devenue l’un des visages de cette Espagne en lutte contre les effets pervers de la réforme de 2012. « Nous avons commencé à nous regrouper sur les réseaux sociaux à partir de 2014. Dès 2015, on a formé des groupes auto-organisés dans des villes touristiques espagnoles, puis, en mars 2016, on s’est retrouvées chez moi, à Madrid, de façon secrète. Nous avons rédigé les statuts et un manifeste avec nos revendications, créé un site web et, à partir de là, nous avons manifesté, contacté la presse et certaines organisations publiques… »

La problématique de l’instauration d’accords par entreprise, au détriment des accords de branches, est centrale dans leur combat. Cette modification du code du travail a favorisé l’émergence de sociétés dites multiservices. Comme leur nom l’indique, ces entreprises ne développent pas une activité spécifique. Elles fournissent divers services à d’autres entreprises : du nettoyage, de la sécurité, du transport, de l’attention à la clientèle par téléphone, etc. Mais contrairement à une agence de travail temporaire qui met des travailleurs à disposition, les entreprises multiservices les emploient directement. Et comme elles ne sont soumises à aucun accord de branches, ces entreprises qui embauchent, aujourd’hui, près d’un demi- million de travailleurs n’ont pas tardé à se muer en championnes du travail externalisé à prix cassé.

Une longue marche

Angela ne décolère pas : outre des baisses des salaires, parfois de l’ordre de 50 %, Las Kellys employées par ce type d’entreprise ont vu leur couverture sociale diminuer. « Si on se plaint, on nous dit de partir. Si on se blesse, on nous vire, et sans indemnités. Le profil est souvent le même. Beaucoup de migrantes, des mères célibataires… Il y a, ici, une féminisation de la pauvreté. Une femme de chambre qui nous a contactées récemment nous confiait qu’elle fait 18 chambres par jour pour 350 euros à la fin du mois… Et ensuite, on nous dit qu’on exagère, qu’on a tort de se plaindre ! »

Cela dit, Angela et Las Kellys ne plaident pas que leur cause. Elles ont conscience que la médiatisation de leur combat a servi à d’autres corps de métiers, et à mettre en lumière une situation de plus en plus contestée. Parmi les scandales pour le moins cocasses, le ministère du Travail de Fátima Báñez a été épinglé, en mars 2017, pris la main dans le sac, à employer des vigiles – une autre profession prisée des entreprises multiservices –, à raison de 660 euros par mois, alors que le minimum salarial prévu par la convention collective du secteur avoisine 900 euros.

A force d’être de toutes les batailles, Las Kellys ont fini par devenir suffisamment visibles et incontournables pour que Mariano Rajoy les reçoive au palais de la Moncloa, le Matignon espagnol. « Nous demandons la mise en place d’une “loi Kelly” qui interdise, notamment, l’externalisation du travail structurel, martèle Angela. Qu’un hôtel puisse avoir de la flexibilité sur le surveillant d’une piscine en été, ça peut s’entendre, mais des employées qui nettoient les chambres chaque jour, c’est la base de leur business… »

L’évolution du PIB en Espagne.
L’évolution du PIB en Espagne. Aurélien Jeanney

Les déséquilibres subsistent

Las Kellys, toutefois, ne se font pas beaucoup d’illusions. Cette réforme aura été l’une des mesures phares du gouvernement de Mariano Rajoy, renversé en juin 2018. Reste à savoir si le nouveau gouvernement du socialiste Pedro Sánchez voudra – et pourra – la modifier. De l’avis des spécialistes, même si le sujet porte, il risque d’être éclipsé par la question de l’indépendance catalane ou de la réforme du système des retraites, lors des prochaines échéances électorales.

Et c’est finalement là que réside le nœud du problème : la réforme du travail en Espagne n’a pas, ou peu, corrigé les autres déséquilibres qui rendent le pays vulnérable à un changement de la conjoncture. « La réforme a pu faire gagner le pays en dynamisme face à des concurrents comme la France ou l’Italie pendant un temps, poursuit l’économiste de Natixis, mais miser sur des salaires bas n’est pas une stratégie viable à long terme… »

Autrement dit, l’Espagne ne va pas pouvoir éternellement alimenter sa croissance avec des emplois peu qualifiés et des contrats précaires. Elle va devoir miser sur la formation, monter en gamme et développer des spécialités sur des activités plus complexes. On appelle ça avoir du pain sur la plancha


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