Il y a les architectes français. Et il y a Jakob + MacFarlane. Parce qu’ils ont toujours privilégié les chemins de traverse, ils occupent une place à part sur la scène française. Pionniers du numérique, aficionados de la couleur et des géométries mouvementées, ils cultivent cette différence devenue leur marque de fabrique. Portrait d’un couple à contre-courant.

Paris, rive gauche. Il suffit de se promener quai d’Austerlitz, à Paris, pour se demander quelle mouche a pu piquer les auteurs des Docks- Cité de la mode et du design (2012), pour décider d’enrober d’un plug vert pomme la structure en béton brutale des anciens Magasins généraux. Pourtant, rien d’incongru dans cette histoire, comme dans tous les projets de Dominique Jakob et Brendan MacFarlane. Car si leurs bâtiments ne laissent jamais personne indifférent sur le plan esthétique, tous procèdent d’une même philosophie : tournée vers les usages, réinterprétant systématiquement le contexte.

Sur la Seine, il s’agissait de créer une nouvelle épaisseur pour déloger les circulations et exploiter au maximum les volumes existants, d’offrir un espace public fluide et continu, mais aussi une grande terrasse panoramique en toiture : du bon sens, rien que du bon sens. Bien sûr, le résultat – mis en lumière par Yann Kersalé – est spectaculaire. Mais ce n’est jamais le but recherché, affirment-ils. Et il fut réjouissant de voir Paris, régulièrement accusée de muséification, accepter une telle audace architecturale. « C’est un vrai bâtiment contemporain qui n’essaie ni d’être consensuel, ni d’assurer la continuité avec Haussmann », assument-ils. N’en déplaisent à ceux qui furent effrayés par ce reptile vert tutoyant effrontément le fleuve.

Les Docks-Cité de la mode et du design, à Paris, un lieu de culture multiple inauguré en 2012.
Les Docks-Cité de la mode et du design, à Paris, un lieu de culture multiple inauguré en 2012. NICOLAS BOREL – JAKOB + MACFARLANE

Se montrer ? Là n’est pourtant pas leur préoccupation principale. Au restaurant Georges (2000), situé au dernier niveau du Centre Pompidou, c’est bien l’attitude opposée qui a présidé à ce projet fondateur, celui qui leur a offert une visibilité internationale. Les formes organiques en aluminium, imaginées pour loger les différents espaces, faisaient avant tout preuve d’une immense déférence envers l’architecture de Renzo Piano et de Richard Rogers dont Jakob + MacFarlane voulaient conserver l’intégrité en ne touchant ni aux façades, ni aux conduits de fluides et de ventilation, ni aux plateaux libres.

Et pourtant ! Difficile de faire plus photogénique. Et c’est bien là tout le paradoxe de leur oeuvre. Une architecture calibrée pour Instagram tout en étant parfaitement ancrée dans une réalité. « A travers nos bâtiments, nous essayons toujours de susciter l’imagination des gens, note Dominique Jakob. Ce n’est pas toujours très simple d’être à contre-courant, mais je pense qu’il est important que la ville s’ouvre à autre chose qu’au remake. » Et Brendan MacFarlane de confirmer : « Notre architecture implique toujours le spectateur. » Prendre des risques, ne pas céder à la banalité, voilà ce qui anime chaque jour le duo franco-néo-zélandais.

Jakob + MacFarlane, pionniers du numérique

Les architectes français ne se sont jamais passionnés pour le numérique. Lors des grandes heures des Architectures non standard, théorisées par Frédéric Migayrou lors d’une exposition ainsi intitulée en 2003, à Beaubourg, Dominique Jakob et Brendan MacFarlane ne faisaient pas partie des agences exposées, bien qu’ils figurent parmi les pionniers à avoir exploré ces nouvelles technologies. Depuis vingt ans, ils sont toujours les seuls, ou presque, à s’intéresser à ces questions en France.

C’est en 1997 que le couple fonde son agence qu’il baptise en accolant leurs deux noms. Aujourd’hui, elle compte une dizaine de personnes. Une structure à taille humaine, ce qui leur sied bien. Dès le début, ils s’intéressent aux possibilités d’allier construction et technologies numériques qui nourrissent la conception, autant qu’elles offrent un moyen de fabrication. En 2013, ils livrent Les Turbulences, le nouveau FRAC Centre à Orléans. Un surnom affectueux pour raconter cette architecture mouvementée qui n’est rien d’autre que la déformation numérique de la trame du bâtiment existant pour créer une extension dans la cour centrale. Un véritable signal urbain, mis en lumière par Electronic Shadow.

Les Turbulences, le FRAC Centre à Orléans, un lieu d’exposition pour les collections publiques d’art contemporain (2013).
Les Turbulences, le FRAC Centre à Orléans, un lieu d’exposition pour les collections publiques d’art contemporain (2013). NICOLAS BOREL – JAKOB + MACFARLANE

Car Jakob + MacFarlane collaborent régulièrement avec des artistes, comme à Lyon, où Fabrice Hyber a œuvré sur la résille du siège d’Euronews, plus connu sous le nom de Cube vert (2014), au bord de la Saône. A quelques encablures, ils avaient déjà réalisé son double, le Cube orange, en 2010. Un volume compact transpercé d’un grand vide qui, loin d’être une fantaisie, répond aux besoins de lumière, de circulations, d’air et de vues. Parmi leurs projets récents, le conservatoire de musique et de danse Nadia et Lili Boulanger, à Noisy-le- Sec (Seine-Saint-Denis), inauguré en 2017, démontre leur capacité à manier un programme public, en lui donnant un supplément d’âme. Un vert acidulé pour un bâtiment caméléon qui prend divinement lumière, mais aussi la grisaille. Une opération qui témoigne également de l’attention portée aux transitions entre la ville et l’intérieur des bâtiments, avec un goût pour les séquences d’entrée bien senties.

Géométries mouvementées et ludiques

En 2017, l’exposition Augmenting the Invisible, présentée à Berlin puis à Bordeaux, retraçait vingt ans de production architecturale d’une agence hors normes. « Nous sommes très intéressés par cette dimension invisible de l’architecture, la façon dont un bâtiment peut rebondir avec son environnement, établir des liens et activer la ville », précisent-ils. Le tandem occupe une place profondément singulière dans le paysage français. Ce qui leur vaut des avis généralement tranchés. On aime ou on déteste leur production haute en couleur qui bouscule la bien-pensance architecturale. « Quand on est précurseur, il y a toujours le risque de ne pas être compris. On l’assume. La dimension poétique et ludique est toujours présente dans notre travail. » N’en déplaise à leurs détracteurs.

Le Cube Vert, siège d’Euronews, à Lyon (2014).
Le Cube Vert, siège d’Euronews, à Lyon (2014). NICOLAS BOREL – JAKOB + MACFARLANE

Les 100 logements Hérold, réalisés en 2008 dans le 19e arrondissement, sont la parfaite illustration qu’ils savent aussi se confronter à une problématique aussi prosaïque que celle de l’habitat social. Un projet à la géométrie complexe, capable de proximité, où toutes les pièces de vie sont orientées vers le jardin. Pour le parfumeur Frédéric Malle, en 2016, ils ont réalisé une boutique d’à peine 30 m² dans le Marais, où l’Inox poli miroir démultiplie l’espace d’une petite surface devenue grande. A Boulogne-Billancourt, ils sont à l’origine, en 2016, d’une maison connectée de 750 m², inspirée par la croissance d’un arbre.

Le Cube Orange a vu le jour en 2010 dans le quartier des Docks, à Lyon.
Le Cube Orange a vu le jour en 2010 dans le quartier des Docks, à Lyon. NICOLAS BOREL – JAKOB + MACFARLANE

Tous deux enseignent au prestigieux Sci-Arch de Los Angeles, dont Brendan MacFarlane est diplômée. « Nous sommes très impliqués dans cette école qui est très à l’écoute des développements futurs de Los Angeles. C’est passionnant. » Ils font partie de ces très rares agences bénéficiant d’une visibilité à l’international. A Knokke-Heist, en Belgique, ils travaillent, notamment, sur un projet de community house qui regroupe différents services publics de proximité, mais aussi des logements, le tout assorti d’un montage original où les uns financent les autres. A leur sujet, Hernan Diaz Alonso, directeur du Sci-Arch, résume : « Jakob + MacFarlane travaillent avec un sens de l’optimisme implacable : qu’est-ce que l’architecture sinon un acte d’optimisme ? Ils exercent leur discipline avec un léger degré de perversion ; là encore, aucun acte créatif n’est intéressant sans perversion. Leur travail ne peut être ignoré, ni expérimenté par distraction. Il exige notre attention, nous pique, nous défie. »

Le Community House de Knokke-Heist, en Belgique, qui regroupera différents services publics de proximité, est en cours de réalisation.
Le Community House de Knokke-Heist, en Belgique, qui regroupera différents services publics de proximité, est en cours de réalisation. NICOLAS BOREL – JAKOB + MACFARLANE

A l’avenir, ils aimeraient changer d’échelle et en découdre avec l’urbain. « Nous avons très envie de tester l’architecture à une plus grande échelle, celle de la ville. » Des questions qu’ils se sont posées dès leur intervention au Georges : « C’est plus qu’un restaurant dans le rapport qu’il entretient avec Paris. Il est inscrit dans le territoire du ciel. » Quant au fait de travailler ensemble, ils confient : « Nous sommes souvent d’accord, mais parfois nos visions s’affrontent. C’est notre force, sinon ce serait boring (ennuyeux) ! » sourit Brendan MacFarlane. De toute évidence, l’ennui est (vraiment) totalement étranger à leur architecture.


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