Julien Chassagne
The Good Escape

Bairro Alto et Chiado, l’âme de Lisbonne

A Lisbonne, deux quartiers voisins sortent du lot par leur énergie, leur authenticité et les lieux qu’ils cachent. Depuis l’explosion récente du tourisme dans la capitale portugaise, Bairro Alto et Chiado crèvent l’écran… Jusqu’à se perdre ?

Ancien quartier ouvrier, le Bairro Alto s’est transformé en repaire de fêtards – il l’est toujours – il y a une trentaine d’années et accueille désormais une faune composite, de jeunes actifs branchés, d’artistes en quête d’inspiration, de designers et de touristes. Un parcours similaire aux Shoreditch, Brooklyn, Canal Saint-Martin et autres Södermalm. Au rayon des inchangés, le dédale de ruelles semblables aux coulisses d’un théâtre et une atmosphère, une respiration, un je ne sais quoi dans l’air de terriblement « vrai ». Quand Baixa, Principe Real et les quelques rues qui entourent la Praça do Comércio commencent à ressembler à toutes les artères célèbres des grandes capitales touristiques, le Bairro Alto semble résister au chamboulement que connaît Lisbonne depuis le début des années 2010 et l’augmentation radicale du nombre de touristes.

Bairro Alto, une visite pleine de paradoxes

Même sous « un ciel si bas qu’il fait l’humilité », le parcours entre fresques colorées, pavés humides, boutiques tantôt séculaires tantôt neuves et bistrots étroits au cœur du Bairro Alto, via Rua da Rosa et Rua do Norte, est une expérience dépaysante. Un écueil à contourner tout de même, pour ne pas briser le mythe, éviter les ballades matinales dans ce haut-lieu de la nuit lisboète, quand les cadavres de bouteilles et autres pièces à conviction à charge contre les fêtards n’ont pas encore été débarrassés.

Scène inhabituelle : Bairro Alto sous la pluie…
Scène inhabituelle : Bairro Alto sous la pluie… Julien Chassagne

Si elle a fait la légende de Bairro Alto, lui donnant l’étiquette de « quartier alternatif », qui lui colle toujours à la peau aujourd’hui, la fête aura-t-elle finalement raison de lui ? « Bairro Alto s’est noyé dans sa vie nocturne, de tournées des bars en cocktails bon marché, le Lisbonne cool est en train de migrer vers l’est et le nord de la ville ». Un constat alarmant dressé par Filipe Cardigos, designer et fondateur de wetheknot, jeune marque textile dont la boutique est installée Rua da Rosa. Il est rejoint par plusieurs commerçants qui nous ont tous confié, en outre, que l’augmentation des loyers empêchaient les locaux de s’y installer, permettant dans le même temps à des investisseurs étrangers d’acheter des immeubles entiers pour la location et d’ouvrir des lieux qui dénaturent le quartier.

Malgré les quelques pubs irlandais qui dénotent, le designer reconnaît tout de même qu’il reste « une émotion particulière à se promener dans le Bairro Alto, et une atmosphère plus relax qu’ailleurs ». Pour empêcher une gentrification agressive, la mairie pourrait, toujours selon Filipe Cardigos, réfléchir à plusieurs solutions. « Mieux contrôler les ouvertures de commerces et les activités dans le quartier, imposer un quota de marques, d’artistes et d’artisans portugais, et respecter un ratio raisonnable entre les locations de courte durée et les installations sur le long terme. »

Fresque murale près de la Rua da Rosa, Bairro Alto.
Fresque murale près de la Rua da Rosa, Bairro Alto. Julien Chassagne

En attendant d’hypothétiques actions d’une mairie qui semble débordée par un afflux de touristes à la croissance aussi exponentielle qu’imprévisible – certains des interlocuteurs rencontrés par The Good Life sur place prédisent à Lisbonne un futur similaire à celui de Barcelone, dont les habitants manifestent contre le trop-plein de visiteurs – on constate des signes encourageants. Les chapeliers, bars à cocktails dissimulés sous des enseignes discrètes et concept-stores intelligents qui continuent d’émerger et perpétuent la tradition du quartier tout en lui apportant une touche de modernité restent majoritaires… Pour le moment.

Chiado prend le pouvoir

De l’autre côté de la Rua da Misericórdia, un autre quartier, Chiado, parait mieux négocier le virage de ce nouveau tourisme. Historiquement commerçant, on y compte toujours un nombre remarquable de jeunes concept-stores, autant que de boutiques sans âge et d’antiquaires. Si Principe Real, plus au nord, s’est lui aussi développé autour du retail, Chiado attire toujours autant. Propret, c’est aussi le quartier général du chef le plus célèbre du pays, José Avillez, qui y a installé une dizaine de ses restaurants.

La Rua da Misericórdia, entre Bairro Alto et Chiado.
La Rua da Misericórdia, entre Bairro Alto et Chiado. Julien Chassagne

A quelques mètres seulement du Bairro Alto, Chiado a donc réussi à se moderniser en gardant son identité. Comment ? Alex Vinent, co-fondateur de Slou, un petit multimarques pointu de la Rua Nova da Trindade l’explique par « une volonté de préserver les lieux iconiques et historiques tout en sélectionnant, en fonction de leurs activités et leur respect du quartier, les nouveaux arrivants ».

Aussi, Chiado était, bien avant l’arrivée de Lisbonne à la première place de tous les classements établis par les tour-opérateurs, tourné vers l’international. Vinent poursuit, « ça a toujours été un lieu de passage, ainsi les investisseurs étrangers connaissaient déjà le quartier, ses coutumes et son histoire, et les touristes comprennent immédiatement quel rôle joue le quartier dans la ville ». Autrement dit, pour lui donner un coup de jeune sans l’érafler, ceux qui font vivre Chiado l’ont conceptualisé. Le risque ? L’aseptisation qui touche les zones les plus visitées de la ville, envahies de tuk tuk, devenues des lieux de tournage de publicités automobiles et dont les fresques street-art n’ont plus grand-chose de spontané.

La Rua Vitor Cordon, près du musée d’art contemporain et du musée du Chiado, au sud du quartier.
La Rua Vitor Cordon, près du musée d’art contemporain et du musée du Chiado, au sud du quartier. Julien Chassagne

Pour l’éviter, Chiado peut compter sur une communauté d’habitants et de commerçants plus anciens que dans le Bairro Alto dont la population originelle a déserté les lieux faute de moyens, et qui veillent au développement « raisonnable » du quartier.

Une mise en abîme du challenge de Lisbonne

Il ne s’agit que d’un ressenti mais Chiado et Bairro Alto, s’ils proposent deux aperçus magnifiques du cœur de Lisbonne et font face à des challenges bien différents, semblent tout de même illustrer les défis que devra relever la capitale portugaise dans les prochaines années.

Comment remplir ses milliers d’immeubles vides (plus de 4000 en 2014), sans pour autant « vendre son âme » ? Comment éviter une possible disneylandisation de la ville, surtout dans son centre historique ? Comment, sans se précipiter, moderniser ses infrastructures devant l’urgence d’un tourisme connait une croissance à deux chiffres tous les ans ? Comment endiguer la flambée des prix de l’immobilier qui permet le règne de AirBnb au détriment des Portugais ? Autant de questions dont les réponses montreront si Lisbonne a, réellement, passé un cap.

Puis, comment en vouloir au visiteur qui vante la destination, impatient d’y revenir, quand il a eu la chance de poser ses valises entre Bairro Alto et Chiado ?


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