Après le siècle des empires que fut le XIXe, puis celui des Etats-nations au XXe, le monde de demain sera-t-il dominé par les villes ? Théorisée par de nombreux universitaires, cette prise de pouvoir du local sur le national, voire le mondial, n’est pas encore actée par la politique, mais l’urbanisation galopante de la planète en dessine les prémices.

Depuis le début des années 2000, la moitié de la population mondiale vit en ville. C’était moins du tiers en 1950. Et les experts de l’ONU affirment que 70 % de l’humanité sera urbaine en 2050. Les villes ne se sont pas contentées de grossir, elles se sont musclées économiquement. Une centaine d’entre elles, essentiellement situées dans les pays développés, concentrent 30 % de l’économie mondiale. Ainsi, la richesse de New York serait équivalente aux PIB cumulés de 46 pays d’Afrique subsaharienne. Mais, selon une étude récente du McKinsey Global Institute, les méga­poles des pays émergents s’ajouteront aux grandes capitales occidentales pour générer, d’ici à 2025, un tiers de la croissance mondiale. Le bataillon principal sera fourni par la Chine, qui devrait compter sept villes de plus de 10 millions d’habitants en 2030.

En 2030, 41 villes contiendront 8,7 % de la population mondiale.

Fortes de leurs puissances démographique et économique, les grandes villes développent depuis quelques années l’ambition de se mêler aux affaires du monde. Et de peser sur elles. « Aujourd’hui, n’importe quel Etat-empire, aussi centralisé soit-il, peut être anéanti par ses villes, prophétise le géopolitologue américain Parag Khanna (@paragkhanna). Ce sont les villes et leur économie, et non les nations et leurs forces armées, qui serviront de fondation à l’ordre du monde. » Sa collègue Saskia Sassen, conceptrice de l’idée de « ville-monde », approuve mais redoute un tel scénario : « La ville-monde absorbe une grande partie du dynamisme économique d’un pays, alors que l’économie a besoin d’un espace plus réparti. » Pour cette professeur de l’université Columbia à New York, « l’Etat n’est pas une entité en déclin », mais la rivalité entre les pouvoirs local et national s’aiguise progressivement.

En 1996, des dirigeants de métropoles avaient été invités pour la première fois à participer aux débats d’ONU-Habitat II, une conférence normalement réservée aux Etats ; ils étaient en force à ONU-Habitat III en 2016, à Quito, en Equateur. Aujourd’hui, les villes chinoises, avec ou sans l’aval de Pékin, envoient des cohortes de délégués dans les congrès et les salons pour attirer directement des investisseurs étrangers. Dans le cadre des (re)négociations sur l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena), entre les Etats-Unis, le Mexique et le Canada, les édiles de Los Angeles, de Mexico et de quelques villes frontalières ont souhaité s’inviter.

Aux Etats-Unis, le phénomène des villes dites « sanctuaires » illustre l’émergence de conflits ville-Etat. Elles sont plus de 300 à s’opposer au pouvoir fédéral sur le contrôle des immigrés sans papiers. Certaines d’entre elles, et quelques autres, se sont aussi positionnées contre la politique de l’exécutif Trump sur le climat. « Elles prennent leurs distances, mais elles savent que leur marge de manœuvre, en tant que contre-pouvoirs, reste très étroite », nuance Cynthia Ghorra-Gobin, auteur de La Métropolisation en question.

Cette directrice de recherche au CNRS n’imagine pas « de véritable rivalité dans les vingt ans à venir ». Dans quarante ans peut-être ? Pour elle, cela dépendra du type de gouvernance qui sera mis en place dans les métropoles. Face aux deux principaux enjeux des villes modernes – inégalités sociales et vulnérabilité face au changement climatique –, les gestionnaires manquent d’expérience. Parmi les solutions possibles, la géographe trouve « intéressant de voir émerger et se développer des formes de coopération décentralisée, notamment avec des villes du Sud, mais pas seulement. L’objectif est de s’inscrire dans des réseaux internationaux. En France, par exemple, Lyon et Bordeaux le font très bien. » Pour l’instant, ces coopérations naissent sous le contrôle de l’Etat. Mais jusqu’à quand ?

Métropole, mégapole ou mégalopole ?

• Une métropole est une agglomération qui regroupe des fonctions de commandement politique, économique, technologique ou culturel, et qui influence un espace, quelle que soit la taille de sa population. Ce peut être une ville-monde (Londres, Paris), une métropole nationale (Milan, Lyon) ou une métropole régionale (Rennes, Strasbourg).
• Une mégapole est, selon une définition purement quantitative de l’ONU, une métropole de plus de 10 millions d’habitants.
• Une mégalopole, concept créé en 1961 par le géographe français Jean Gottmann, est un ensemble de villes qui constitue une continuité urbaine. C’est l’ensemble Boston-New York-Washington aux Etats-Unis ou Tokyo-Nagoya-Osaka au Japon.

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