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Yuval Noah Harari, prophète ou gourou ?

Tel Jonas annonçant la chute de Ninive, cet historien israélien de 40 ans prédit à l’humanité un avenir terrifiant. Lui-même ne possède pas de smartphone, n’utilise pas les réseaux sociaux et se retire du monde pendant des mois pour des méditations silencieuses...

Ce qui élève Harari au-dessus de la mêlée des nombreux chroniqueurs de notre époque, même s’il est très décrié par certains, est son exceptionnelle clarté et son implication. Né près de Haïfa, son père était ingénieur et sa mère, gestionnaire – ni l’un ni l’autre n’étaient érudits –, il s’est toujours intéressé aux « grandes questions ». Mais il pense que c’est la méditation qui lui a donné la capacité rare de raconter un récit de grande ampleur sans digression ni verbiage.

Il a commencé la pratique bouddhiste il y a une quinzaine d’années et médite deux heures par jour, une heure le matin et une heure le soir. Il s’engage régulièrement dans des retraites, qui peuvent durer jusqu’à soixante jours dans un silence total, en Israël ou en Inde, à l’écart de toute distraction. Harari ne se définit toutefois pas comme quelqu’un de pessimiste. Il considère davantage son travail comme un « rectificatif » de l’optimisme associé aux utopies de la technologie. A l’évidence, néanmoins, sa vision est plus sombre que celle de la plupart de ses contemporains. Il pense que ses deux identités – Israélien juif et homosexuel – l’ont aidé à prendre du recul par rapport au reste de la société, affinant son point de vue. « Vous devez prendre le temps de la réflexion. »

Data-ism et techno-humanisme

Réfléchir, c’est exactement ce que Harari reproche à la plupart d’entre nous de ne pas faire suffisamment. Au lieu de planifier un avenir incertain, nous sommes « englués dans la zone de confort » des discussions du XXe siècle, simplement parce que c’est ce que nous comprenons. Les données, la confidentialité, l’automatisation du travail et le revenu de base, l’éthique de l’intelligence artificielle, la façon dont la technologie peut aider l’environnement et les pauvres : voilà le type de questions qui, selon Harari, devraient plutôt être au centre des préoccupations de la classe politique. « Les gens n’ont pas réalisé ce qui se passe, dit-il. Ils sont très contents d’avoir leur iPhone, de recevoir leurs courriels et d’avoir accès à un réseau en permanence. Ils ne voient pas qu’en réalité ils laissent échapper ce qu’ils ont de plus précieux : leurs données. » Par données, Harari n’entend pas seulement nos noms et nos adresses, mais aussi nos habitudes de consommation, nos réseaux d’amis, nos préférences de voyages, nos tendances politiques et tout ce que nos vies virtuelles révèlent sur nous.

Harari a identifié deux tendances idéologiques en provenance de la Silicon Valley. La première est le « data-ism » – la suprématie, quasi religieuse, des informations et des algorithmes qui finiront par remplacer nos instincts humains en ce qui concerne la prise de décisions (laisser l’appli Tinder choisir votre conjoint, par exemple). Il qualifie la ­seconde de « techno-­humanisme ». Selon cette tendance, l’humanisme libéral est une extension des croyances juives et chrétiennes relatives à l’âme. Ces religions affirment que chaque âme est précieuse, parce qu’elle a été créée par Dieu.

Yuval Noah Harari, X World Future Evolution 2017, Beijing, Chine.
Yuval Noah Harari, X World Future Evolution 2017, Beijing, Chine. VCG/Getty images

Actuellement, de plus en plus d’humains croient que l’âme a été créée par l’évolution, mais nous la considérons encore comme ce qu’il y a de plus précieux dans l’univers. Le techno-­humanisme va plus loin. Notre obsession de la vie humaine est si profonde que nous serions prêts à tout pour la pérenniser et la protéger. ­Harari pense que cette quête de l’immortalité nous conduira à nous perfectionner biologiquement : ce qui a fait de nous des Homo sapiens nous transformera en dieux. Les changements auxquels Harari fait référence, et notre incapacité à nous adapter à leur rythme pourraient avoir des conséquences assez terrifiantes. Il imagine de nombreuses pertes d’emploi liées à l’automatisation comme étant très probables et « particulièrement ­effrayantes », aboutissant à l’émergence d’une « classe inutile » constituée de milliards de gens dénués de toute valeur économique ou politique. Les améliorations biologiques ne seront pas partagées équitablement. Cela pourrait créer une « élite cognitive » qui considérera le reste de l’humanité avec la même condescendance que celle de l’Homo sapiens pour le Néandertalien. Comme tous les prophètes, il délivre son avertissement juste à temps pour que nous changions nos habitudes. « Si nous voulons réagir à cela, nous devrions commencer à y penser dès maintenant. Dans trente ans, il sera trop tard. »

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