Tel Jonas annonçant la chute de Ninive, cet historien israélien de 40 ans prédit à l’humanité un avenir terrifiant. Lui-même ne possède pas de smartphone, n’utilise pas les réseaux sociaux et se retire du monde pendant des mois pour des méditations silencieuses...

Yuval Noah Harari n’est pas facile à appréhender. Ses manières sont policées, il est sérieux et très pince-sans-rire. Physiquement, il est petit et maigre. Son accent anglais est parfait – il traduit lui-même ses livres à partir de l’hébreu. Il parle un peu comme Henry Kissinger : ses pensées apparaissent sous la forme de paragraphes rigoureusement construits, sans hésitation ni pause pour réfléchir.

Sapiens – Une brève histoire de l’humanité, best-seller international en 2014, a transformé Harari, obscur chercheur spécialisé dans l’histoire des croisés, en un intellectuel célèbre dans le monde entier. Il a, depuis, animé des conférences TED, signé des contrats d’édition à gros budget, accepté des invitations pour prendre la parole dans des universités de renom et sur Google. Bill Gates a couvert son livre d’éloges ; Mark Zuckerberg l’a ajouté à sa liste de lecture. Ce premier ouvrage expliquait comment un primate médiocre d’Afrique orientale a conquis la planète en quelques dizaines de millénaires seulement. Selon sa théorie fondamentale, c’est notre capacité à raconter des histoires qui nous a permis de dominer. Nous utilisons notre aptitude au langage pour nous créer mutuellement des légendes – l’argent, la religion, l’idée de nation – qui nous unissent et nous permettent de coopérer à grande échelle.

Bill Gates.
Bill Gates. DR

L’effondrement de l’histoire

Les lecteurs de Sapiens, dans lequel l’auteur fustige l’humanité en raison de sa destruction implacable de l’environnement, ne seront pas surpris d’apprendre que sa conception de notre avenir est plutôt sombre. Dans Homo deus – Une brève histoire de l’avenir, publié en France en août dernier chez Albin Michel, il cherche à expliquer notre sentiment actuel d’instabilité et à déterminer où pourrait être entraînée l’espèce dominante de la planète. « Ce qu’il se passe actuellement, c’est tout simplement l’effondrement de l’histoire, dit-il. Nous assistons à l’effondrement du scénario et, lorsque nous ne disposons plus d’une trame pour nous expliquer ce qui se passe dans le monde, alors l’insécurité et la confusion règnent. » C’est une conclusion à l’image de Harari – les êtres humains n’existent pas sans une bonne histoire.

Sapiens – Une brève histoire de l’humanité de Yuval Noah Harari, chez Albin Michel.
Sapiens – Une brève histoire de l’humanité de Yuval Noah Harari, chez Albin Michel. DR

L’autre raison de notre insécurité est, bien sûr, la technologie, qui provoque des changements rapides et déstabilisants auxquels nos vénérables institutions sont tout simplement incapables de s’adapter. « Ni l’électorat ni les gouvernements ne sont capables de donner un sens à ce qui se produit. C’est pourquoi, logiquement, ils ressentent une forte insécurité », explique-t-il.

Les algorithmes, ou la fin du libre arbitre selon Yuval Noah Harari

Certaines des hypothèses décrites dans ce dernier livre sont plus qu’alarmantes. En s’appuyant sur les sciences de la vie actuelles, il suggère que l’homme n’est qu’un amas d’algorithmes biochimiques, dont le libre arbitre et l’âme occupent une place mineure. « Nous constatons désormais que notre être est, lui aussi, une notion imaginaire, écrit-il, exactement comme les nations, les dieux et l’argent. » Selon Harari, nous devrions inventer sous peu des algorithmes qui fonctionnent mieux que nos propres calculs biologiques, et les utiliser pour perfectionner notre intelligence émotionnelle.

Imaginez un algorithme sophistiqué consacré à l’amour, capable de passer outre vos complexes et vos désirs superficiels afin de déterminer avec qui vous pourriez véritablement vivre heureux. Vous pourriez vous dispenser de tous ces rendez-vous délicats et tout simplement vous marier avec la personne que vous indiquera l’application Tinder. Et qu’en serait-il d’une liseuse ­Kindle d’Amazon qui percevrait les émotions ressenties au cours de votre lecture ? A l’aide de différents capteurs corporels, elle pourrait identifier les passages du livre qui vous font rire ou pleurer, qui vous ennuient ou suscitent votre intérêt. Elle lirait vos réactions et les mémoriserait mieux que votre cerveau conscient. Alors, pourquoi ne pas la laisser choisir vos lectures ? Si un algorithme pouvait enregistrer chacune de nos émotions liées à la politique, ce que nous ressentons en regardant le discours d’un candidat, il devrait pouvoir nous dire quel vote nous correspondrait le mieux. « Les algorithmes prendraient si efficacement des décisions à notre place qu’il serait insensé de ne pas suivre leurs conseils », poursuit Harari.

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