Pour ce géant mondial du clou, tout a démarré au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Une réussite qui peut prendre valeur d’exemple du volontarisme allemand. Quand les vis et les boulons peuvent rapporter gros, très gros... Incroyable !

Würth : Le patron collectionneur

Le jeune Reinhold avait l’habitude de couper le moteur de sa voiture dans les descentes pour économiser du carburant. Aujourd’hui encore, il s’énerve de voir ses petits-enfants laisser la lumière allumée lorsqu’ils quittent une pièce. Sa frugalité – toute relative aux vues de sa passion coûteuse pour l’art, les bateaux et les avions – l’a encouragé à recruter, dans le passé, des conseillers fiscaux un peu trop « inventifs ». Conséquence : l’octogénaire n’a plus de casier judiciaire vierge depuis qu’il a accepté de payer une amende de 3,5 millions d’euros et de verser près de 40 millions d’euros d’arriérés d’impôts. L’homme avouait dans Handelsblatt : « J’aurais fait les choses différemment (…) si j’avais connu alors aussi bien les lois fiscales qu’aujourd’hui. » Cet incident de parcours ne l’a pas empêché de chercher à gagner toujours plus d’argent. Chassez le naturel… Même ses dadas, pour le moins coûteux, sont une manière d’empocher de jolis bénéfices. Son yacht est, selon lui, davantage un investissement qu’un jouet. « Le temps de livraison pour de tels navires atteint parfois cinq ans, se justifie-t-il. Un bateau d’occasion est quelquefois aussi cher (qu’un neuf) car l’acheteur s’épargne le temps d’attente. » Lorsqu’il achète des œuvres d’art, le collectionneur demande souvent conseil à des experts travaillant notamment pour le musée Getty ou pour le musée d’Art moderne de la ville de Paris afin de ne pas faire d’erreur. Lorsque plusieurs toiles le séduisent, il opte généralement pour celle dont la cote promet d’augmenter le plus rapidement. L’homme reconnaît aisément rester un commerçant dans l’âme et quitte à acheter une œuvre, autant qu’elle lui procure la plus-value qu’il peut en espérer… Pour montrer au plus grand nombre une partie de sa gigantesque collection, il a ouvert une quinzaine de salles d’exposition dans ses usines en Europe.

La Kunsthalle Würth, à Schwäbisch Hall.
La Kunsthalle Würth, à Schwäbisch Hall. Benoît Linder

En 2011, le patriarche a aussi inauguré, dans la ville médiévale de Schwäbisch Hall dans le Bade-Wurtemberg, son propre musée, la Kunsthalle Würth, dont l’entrée est gratuite et qui accueille environ 3 millions de visiteurs par an. Le joyau de sa collection est La Madone au manteau de grâce d’Holbein le Jeune, qu’il a achetée, en 2011, pour plus de 50 millions d’euros. Ce sens des affaires, le patron l’a développé au il des années. Il a bien saisi que ces produits allaient rapidement devenir indispensables dans un pays dévasté par la guerre, dans une Allemagne en pleine reconstruction où tout le monde avait besoin autant de vis que de boulons. Pour répondre aux demandes de sa clientèle, l’homme d’affaires a étendu son empire au fil des décennies. Son groupe comprend aujourd’hui quelque 400 entreprises dans 80 pays et emploie 73 000 collaborateurs. Près de la moitié de ces salariés (32 000) sont des commerciaux qui se déplacent chez les clients. Cette énorme attention attachée aux services est la clé du succès de ce géant de la boulonnerie. Cette stratégie lui a permis de conserver une longueur d’avance et de demeurer compétitif face à ses rivaux asiatiques. L’essor des plates-formes de vente en ligne n’effraie pas non plus l’octogénaire. « Amazon n’arrivera jamais à livrer n’importe quel chantier en moins de deux heures comme nous le faisons grâce à notre réseau de distribution très dense », expliquait le patriarche à Handelsblatt.

L’intérieur de la Kunsthalle Würth.
L’intérieur de la Kunsthalle Würth. Benoît Linder

En 1994, Reinhold Würth s’est retiré de la direction opérationnelle de son groupe pour assumer la présidence du conseil de surveillance. Et en 2006, il a confié la direction à sa fille, Bettina, qui a longtemps travaillé comme éducatrice de jeunes enfants (son frère, Markus, est handicapé mental depuis un accident de vaccination lors des tout premiers mois de sa vie). Si tout était à refaire, Würth se lancerait aujourd’hui dans les nouvelles technologies ou l’e-commerce. Le monde de demain se construira davantage avec des datas qu’avec des clous…

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