Germana Lavagna

La Stampa : visite à la rédaction du journal emblématique de Turin

Longtemps considéré comme la voix de la famille Agnelli, le numéro trois des quotidiens généralistes en Italie, se rapproche de son grand concurrent romain La Repubblica au sein d’un nouveau et puissant groupe de presse.

« Frangar, non flectar. » « Plutôt se rompre que plier. » Bien que datant d’un siècle et demi, la devise de la Gazzetta Piemontese, ancêtre de La Stampa, est d’une brûlante actualité. A l’heure de la fusion des groupes L’Espresso (éditeur de La Repubblica) et Itedi (La Stampa) – fusion qui est sous réserve de l’aval de l’Autorité de la concurrence et devrait être effective d’ici à la fin de l’automne –, le journal emblématique du nord-ouest de l’Italie affirme haut et fort que, jamais au grand jamais, il ne saurait perdre son âme. Certes, avec ces deux grands et prestigieux journaux, le premier, basé à Rome, et le second, à Turin, le nouveau groupe de presse Gedi va pouvoir afficher un chiffre d’affaires de 750 millions d’euros et s’octroyer, à lui seul, 20 % du marché de l’information quotidienne print et numérique du pays. Voilà pour les chiffres.

Archives de la Stampa Sera.
Archives de la Stampa Sera. Germana Lavagna

Mais quel impact le rapprochement de ces deux titres, jusqu’ici concurrents, va-t-il avoir sur le contenu éditorial de chacun, et particulièrement sur La Stampa, qui est le moins vaillant financièrement ? Car c’est bien en raison de sa fragilité, du fait de la baisse sensible de sa diffusion et de ses recettes publicitaires, que son principal actionnaire, Fiat-Chrysler Automobiles (FCA), de la famille Agnelli, a décidé de s’éloigner de la presse et de se recentrer sur son coeur de métier. « Les destins de L’Espresso, de La Repubblica et de La Stampa se sont croisés au fil des ans, mais sans perdre leur identité », soulignait déjà, voilà un an, le directeur de rédaction de La Repubblica d’alors, Ezio Mauro. Afin de dissiper les craintes, il argumentait que, « pour changer de dimension », cela valait la peine de « parier sur le futur » et que les différents titres s’apprêtant à unir leurs destins  «continueront à être libres et autonomes en conservant leur propre identité ».

La Stampa en plein bouclage. La rédaction compte 168 journalistes, dont une centaine sont basés au siège, à Turin.
La Stampa en plein bouclage. La rédaction compte 168 journalistes, dont une centaine sont basés au siège, à Turin.

La direction du quotidien de Turin s’affiche, elle aussi, confiante, même si The Good Life a pu constater, dans les couloirs de la rédaction ou à la cafétéria, que certains journalistes sont plus perplexes et se demandent, notamment, si leur journal, traditionnellement très ouvert sur l’étranger, ne va pas devoir, à terme, « se cantonner à une couverture de l’actualité régionale ». Le fait que plusieurs collaborateurs de certains services de La Stampa venaient d’être exfiltrés chez… Fiat n’était pas, il est vrai, de nature à rassurer les plus sceptiques.

Conférence de la rédaction en chef.
Conférence de la rédaction en chef. Germana Lavagna

La Stampa, exigence et vigilance

A défaut de savoir de quoi exactement demain sera fait, La Stampa peut en tout cas se targuer d’un flamboyant passé. Ainsi le quotidien de Turin est-il l’un des très rares journaux du monde à disposer, dans ses locaux modernes et élégants, d’un vaste musée ouvert au public. Une multitude d’antiquités de la presse (télégraphe, magnétophone, Télex, linotype…) y sont exposées, ainsi qu’une collection des unes les plus célèbres du quotidien, comme celle, datée du 29 juin 1914, lendemain de l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand, à Sarajevo, ou encore celle du 27 juillet 1982, quand la Squadra Azzurra a remporté la Coupe du monde de football. La une était alors titrée « Italia, il calcio ti fa bella », c’est-à-dire « Italie, le football te rend belle ». Plus récent, voire futuriste: un immense poster de l’équipage de la navette Discovery, en 2007, nous apprend que, grâce à un astronaute italien qui avait emmené deux de ses unes, La Stampa fut le premier journal à voyager dans l’espace !

La une, datée du 21 juillet 1969, pour les premiers pas de l’homme sur la lune.
La une, datée du 21 juillet 1969, pour les premiers pas de l’homme sur la lune. Germana Lavagna

La Stampa en chiffres

• 1867 : création du quotidien sous le nom de Gazzetta Piemontese. En 1895, il devient Gazzetta Piemontese-La Stampa,puis, en 1908, La Stampa.
• 1920 : Giovanni Agnelli et Riccardo Gualino rachètent 33 % du capital au propriétaire Alfredo Frassati.
• 1926 : Fiat acquiert toutes les parts des autres actionnaires.
• 1995 : création du premier site Internet d’un quotidien national en Italie (www.lastampa.it).
• 2009 : applications disponibles sur e-books et smartphones.
• 2012 : installation dans le nouveau et moderne siège du journal situé via Lugaro, à Turin.
• Président : John Elkann, également président de Fiat-Chrysler Automobiles (FCA).
• 168 journalistes, dont une centaine au siège.
• Diffusion : 130 000 exemplaires ( – 35 % environ depuis 2008).
• Prix : 1,50 €.
• 12 éditions locales.
• Suppléments :
– Tutto Libri (livres),
– Tutto Scienze (sciences),
– Torino Sette (spectacles),
– Tutto Soldi (économie, consommation).

 

L’étonnant musée présente également un grand nombre de documents témoignant de l’aura du journal à travers ses prestigieuses signatures. Parmi les nombreux collaborateurs occasionnels ou réguliers qui ont écrit ou tenu une rubrique dans les colonnes du quotidien piémontais, on trouve le romancier sicilien Leonardo Sciascia, l’ancien chef de la diplomatie américaine Henry Kissinger, l’ancien président soviétique et artisan de la perestroïka Mikhaïl Gorbatchev, les illustres écrivains Primo Levi et Natalia Ginzburg… Et, dans une vitrine, une lettre écrite, en 1973, par le propriétaire du journal, Giovanni Agnelli, refusant à Mouammar Kadhafi, l’un des actionnaires de Fiat, de licencier un collaborateur qui avait osé critiquer le dictateur libyen dans son article. Autre document très éloquent quant à la vigilance et à l’exigence journalistiques de La Stampa et exposé juste à côté : le télégramme, daté de novembre 1963, dans lequel l’envoyé spécial Enzo Biaggi présente sa démission à son rédacteur en chef pouravoir omis de préciser, en envoyant son article, que c’était devant son poste de télévision et non dans la rue qu’il avait assisté à l’assassinat de John F. Kennedy. Et puis, plus loin, une photo en mémoire de Carlo Casalegno, directeur adjoint de La Stampa, assassiné en 1977 par les terroristes des Brigades rouges.

La salle de rédaction, au siège du journal.
La salle de rédaction, au siège du journal. Germana Lavagna

Éclectisme et qualité du point de vue

L’avenir de La Stampa sera-t-il aussi édifiant que son passé ? Pas question, en tout cas, de baisser la garde en cette période éprouvante pour la presse et, surtout, à l’heure de la fusion. Ainsi, lorsque The Good Life demande au directeur de la rédaction s’il dispose toujours du budget et du temps nécessaires pour que ses journalistes puissent partir en reportage et écrire des articles de qualité, Maurizio Molinari se veut rassurant : « Absolument ! Dernièrement, j’ai pu envoyer l’un de nos journalistes passer une bonne semaine en Turquie pour faire un reportage sur le mur de plusieurs centaines de kilomètres que fait construire le président Erdogan le long de la frontière syrienne.» Et il précise que La Stampa a même pu créer un service d’investigation constitué de cinq journalistes qui se consacrent uniquement à des enquêtes approfondies.

Un bureau de la salle de rédaction… où le print est bien présent !
Un bureau de la salle de rédaction… où le print est bien présent ! Germana Lavagna

Chaque week-end, le quotidien publie ainsi une enquête exclusive, comme celle qui a été récemment réalisée sur le scandale des dépenses de pharmacie imposées à nombre de foyers italiens dépourvus de couverture sociale, ou encore ces révélations sur la condition des détenus dans les prisons surpeuplées du pays. Autre spécificité que La Stampa entend préserver : sa couverture de la politique étrangère, à laquelle ses lecteurs s’intéressent manifestement tout autant qu’à la vie de leur région.

Alberto Simoni, le chef du service étranger, dont la rubrique est très appréciée des lecteurs.
Alberto Simoni, le chef du service étranger, dont la rubrique est très appréciée des lecteurs. Germana Lavagna

« C’est parce que avec l’activité du groupe Fiat, Giovanni Agnelli était nécessairement tourné vers l’international », estime, pour sa part, Fabio Pozzo, l’un des journalistes du quotidien. Reste que cet éclectisme et cette qualité de point de vue éditorial ne sauraient suffire à rétablir la situation financière de La Stampa. Pourtant, le quotidien a toujours su faire preuve de réactivité, comme l’illustre cette trouvaille fort appréciée des cartes prépayées qui permettent à 13 000 lecteurs – notamment à ceux dont la localité est en zone blanche pour Internet et souvent mal desservie par la poste italienne – d’aller chercher leur journal au kiosque le plus proche sans devoir, à chaque fois, bourse délier. A la cafétéria du journal, quelques journalistes s’interrogent, entre deux bouchées de bruschetta, sur le sort que leur réservera « la fusione » annoncée. Au-dessus de leur tête figurait, comme une trop belle promesse, ce slogan publicitaire d’un traiteur affiché au mur : « La soluzione su un piatto d’argento. »

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