H. Kuratani

Alpes japonaises :
200 œuvres d'art contemporain en 3 jours

Pour revitaliser une région en perdition, le Japonais Fram Kitagawa a installé 200 œuvres d’art contemporain en pleine nature. La visite de cette gigantesque galerie à ciel ouvert dure trois jours. Le temps de laisser opérer le charme du slow art signé Yayoi Kusama, Carsten Höller, Jenny Holzer, Christian Boltanski, Dominique Perrault et Marina Abramovic…

Sur le chemin de la réussite

Depuis, cinq autres triennales ont suivi, qui ont rencontré un succès croissant : à l’été 2015, la sixième triennale a ainsi attiré 500 000 visiteurs, dont 85 % de Japonais, les autres venant pour l’essentiel de Hong Kong, de Corée, de Taïwan et de Chine continentale. Ces manifestations ont laissé des traces par le biais de certaines œuvres pérennes qui constituent aujourd’hui l’Art Field permanent. En Europe et aux États-Unis, l’Echigo-Tsumari Art Field pâtit d’un déficit de notoriété par rapport aux trois musées et aux installations d’art contemporain créés par le milliardaire Soichiro Fukutake sur l’île de Naoshima.

Le poétique musée créé par les japonais Hachi et Seizo Tashima dans une ancienne école (2009).
Le poétique musée créé par les japonais Hachi et Seizo Tashima dans une ancienne école (2009). Takenori Miyamoto et Hiromi Seno

Vendue dans les catalogues touristiques comme un « paradis pour faire une pause artistique au soleil » après la visite des « traditions millénaires de Kyoto », Naoshima accueille 500 000 touristes en année normale, à comparer avec les 80 000 qui se rendent à Echigo-Tsumari. Une différence qui s’explique notamment par l’obligation, pour le visiteur, d’être en voiture et par une capacité hôtelière bien plus modeste. De plus, l’activité est quasiment à l’arrêt pendant l’hiver, car la région, décrite par le Prix Nobel de littérature Yasunari Kawabata dans Pays de neige, est alors recouverte de 3 à 5 mètres de flocons. « Surtout, Echigo-Tsumari a toujours lutté pour boucler son modeste budget (3 millions de dollars en année normale et 6 millions durant les années de triennale, dont une partie est affectée aux énormes coûts de maintenance pour préserver les œuvres en hiver). Certains habitants et politiciens contestent en effet encore son utilité, car l’Art Field n’emploie que 45 salariés permanents. Du coup, les autorités régionales préfèrent faire la promotion des atouts touristiques traditionnels (sources d’eau chaude et spas, pêche, parcs naturels et randonnées…), plutôt que celle du parcours artistique », explique ­Satoshi Yamasaki, le directeur du projet. ­

« Reverse City », du Camerounais Pascale Marthine Tayou (2012).
« Reverse City », du Camerounais Pascale Marthine Tayou (2012). Takenori Miyamoto et Hiromi Seno

Heureusement, Soichiro Fukutake, le magnat de Naoshima, est tombé sous le charme d’Echigo­-Tsumari dès 2003. Bluffé par l’audace de ce projet concurrent du sien, il s’est depuis investi financièrement pour assurer les fins de mois. Et surtout, il a réorienté la visée de sa propre fondation artistique, en engageant Fram ­Kitagawa, d’abord comme directeur de musée, puis comme commissaire artistique général. Ce dernier a réappliqué sa recette. Au lieu de construire de nouveaux musées à Naoshima, il a préféré disséminer des œuvres dans les villages des îles environnantes en s’assurant la participation de la population. Surtout, il a repris le concept de triennale rodé à Echigo-Tsumari pour ­dynamiser la création artistique et booster la fréquentation. En 2010, la première triennale de Setouchi a attiré 1 million de personnes à Naoshima et dans les îles de la mer intérieure de Seto. Un succès qui s’est confirmé lors des éditions de 2013 et 2016.

« Tsumari in Bloom », de la Japonaise Yayoi Kusama (2003).
« Tsumari in Bloom », de la Japonaise Yayoi Kusama (2003). Osamu Nakamura

Comme le fait remarquer le sociologue et écrivain d’art Adrian Favell, Echigo­-Tsumari et Naoshima, les deux réalisations dont Fram Kitagawa est la tête pensante, posent la question de la modernité et de la nature des liens sociaux dans les ­territoires ruraux et périphériques délaissés par la mondialisation. Ces projets s’opposent fron­talement à la consommation frénétique de l’art en ville, symbolisée, à Tokyo, par le musée Mori, situé au sommet du plus haut gratte-ciel d’un quartier de bureaux, de loisirs et de shopping où toute trace de culture japonaise a été éliminée. Pourtant, le prochain défi de Fram Kitagawa va prendre place dans un quartier similaire de Shanghai. Le Japonais a en effet été chargé de sélectionner une quarantaine d’œuvres d’art pour orner Harbour City, un complexe urbain haut de gamme dessiné sur 25 hectares par les architectes stars Rem Koolhaas et Kengo Kuma. L’appel à candidatures, lancé par Fram Kitagawa, a proposé le thème « Vaisseau ­spatio-temporel voyageant à travers l’univers ». On peut donc parier que ce nouveau parcours artistique, qui sera visible dès 2018, sera très excitant.

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