Un journal qui « clame sa libanité dans la langue de Molière » : c’est la jolie définition qu’Issa Goraieb, son actuel éditorialiste et ancien patron de la rédaction, pendant vingt‑six ans, donne du seul et emblématique quotidien francophone de Beyrouth.

Lutter pour sa survie

Parfois, c’est avec l’arme d’un humour caustique que le quotidien dénonce les travers ou les dérives des politiciens libanais. Ainsi l’impayable Gaby Nasr peut-il écrire dans sa fameuse chronique satirique : « La classe politique secoue son hochet (…), quelques couinements çà et là afin que chacun des souriceaux ministériels puisse établir son territoire et plastronner devant les caméras. On a les neurones qu’on peut… » Mais au-delà des dangers assumés que lui font courir les écrits de ses journalistes frondeurs, c’est par le simple fait de sa présence au cœur des combats que L’Orient-Le Jour joue sa vie. Le 4 août 1982, l’artillerie israélienne pulvérisait une partie de ses locaux alors situés dans le quartier très commerçant d’Hamra, à Beyrouth, et ses collaborateurs présents ne durent leur salut qu’à l’imprimerie, située au sous-sol, où ils purent se réfugier pour se mettre à l’abri. Le journal, ou ce qu’il en reste, est contraint de déménager au milieu des gravats, et sa parution sera suspendue pendant deux semaines…

Le journal a réussi sa mutation numérique et compte sur la diaspora libanaise, 80 % de l’édition numérique étant lue à l’étranger.
Le journal a réussi sa mutation numérique et compte sur la diaspora libanaise, 80 % de l’édition numérique étant lue à l’étranger. Greg Demarque

A la fin des années 80, confrontés à de graves difficultés financières, dues notamment à l’effondrement de la livre libanaise, ses dirigeants se rendirent à Paris demander de l’aide à… Alain Decaux, alors ministre délégué à la Francophonie. L’Orient-Le Jour doit mener un autre combat pour sa survie, et mise sur le numérique. Son site web, créé dès 1997, s’est considérablement développé dans les années 2010 avec, notamment, l’arrivée de vidéojournalistes, une couverture de l’actualité en continu et la présence du titre sur les réseaux sociaux. Payant pour son service premium, il compte beaucoup sur l’importante diaspora libanaise, dont les membres sont avides de nouvelles de leur pays d’origine. Simultanément à cette évolution vers le numérique, le siège du journal est transféré à Hazmieh, dans la banlieue sud-est de la capitale.

 

L’Orient-Le Jour, un héritage à perpétuer

Enfin, plusieurs de ses suppléments papier ont été arrêtés dans les années 90 et 2000, tels Oxygène (environnement) ou Santé Beauté, et des licenciements ont été opérés. Comme le résume Ziyad Makhoul, l’un de ses rédacteurs en chef : « Si ce journal disparaît, c’est un (gros) bout d’ADN du Liban qu’on aura dynamité… » Et Michel Hélou, directeur exécutif, d’ajouter : « Notre héritage doit être perpétué. Les Libanais, au Liban comme à l’étranger, sont à la recherche d’une information fiable et indépendante sur leur pays et leur région. » Ce rôle indispensable joué par L’Orient-Le Jour, Issa Goraieb l’évoquait aussi dans son discours à l’ambassade de France au Liban, lorsqu’il fut décoré de la Légion d’honneur, en mai 2016. « Sa vocation naturelle, soulignait-il, est la défense et la promotion, au Liban et dans cette région, d’une langue porteuse, comme nulle autre au monde, d’une aussi formidable charge culturelle : précieux bagage face aux dérives et aux délires ultrareligieux qui cherchent à incendier la planète. » En résumé, L’Orient-Le Jour, c’est une histoire d’amour et de courage dont les protagonistes sont la presse, le Liban et la langue française.

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