Début 2016, le businessman américain John Paulson investissait 1,5 milliards de dollars à Porto Rico, avec l’ambition secrète d’en faire le nouveau Miami. Plus récemment, à San Juan, la capitale, un groupe de résidents rachetait 200 hectares de terrain pour éviter la gentrification du quartier à son tour. Entre deux feux, locaux et agents immobiliers observent ce phénomène depuis près de cinq ans.

Ils sont 26 000, installés près du Caño Martín Peña, un canal dans le centre de San Juan. Entourés de baraquements, se battent contre la gentrification qui transforme la ville depuis les premières années post-crise des subprimes. The Guardian rapportait en janvier dernier que l’association Enlace, montée par les habitants, venait d’acquérir les 200 hectares qui bordent les six kilomètres de canal, aidée par la ville. Une action pour contrer la gentrification quasi-générale de la capitale de Porto Rico, que dénonçait déjà Xavi Burgos Peña. Ce journaliste influent de la diaspora porto-ricaine aux Etats-Unis argumentait dans un billet sur le site de La Respuesta, en réponse à un article du New York Times qui vantait les mérites de ces mouvements de populations : « Bon pour qui ? S’interrogeait-il alors, qui décide de ce qui est bon pour une communauté ? ». Pour John Paulson, milliardaire américain, ces considérations ne faisaient pas partie de sa to do list, lorsqu’il a investi en février 2016 plus d’un milliard de dollars dans plusieurs hôtels, un immeuble de bureau et un resort répartis sur toute l’île, qu’il voit comme « un Miami des années 80 ». Comprenez, il y a tout à faire et à gagner.

La baie du quartier moderne de Condado, dans le nord de la ville.
La baie du quartier moderne de Condado, dans le nord de la ville. Epi Ren

Entre la situation extrême des habitants d’El Caño, les avis tranchés d’un journaliste expatrié et les ambitions d’un milliardaire, qu’en est-il vraiment de cette gentrification dont tout le monde parle sur l’île ? Richard Holm, co-fondateur de Puerto Rico Property Sales, agence immobilière spécialisée dans les « bonnes affaires » est sûr de lui : « les prix bas historiques à San Juan constatés après la crise ont fait augmenter la demande dans des quartiers jusque-là ignorés des investisseurs locaux comme étrangers ». Un phénomène qui, selon lui n’est pas près de s’arrêter. Il prévoit en effet l’éclosion de plusieurs nouveaux quartiers.

 

 Toujours plus loin dans les terres

Certains quartiers déjà gentrifiés, Old San Juan, Condado, Calle Loiza et Santurce selon Richard Holm, le sont tous pour des raisons différentes. Le premier a vu les prix de l’immobilier chuter de moitié, attirant ainsi les artistes et les jeunes entrepreneurs, alors que le second à l’inverse s’est ultra-urbanisé, devant un paradis pour spéculateurs en tous genres. Pour le Santurce Arts District – nerf de la guerre entre le New York Times et Xavi Burgos Peña – c’est plus récent avec l’arrivée de chefs célèbres (comme José Santaella), d’attractions culturelles comme le festival Santurce es Ley, et des transports publics de qualité. On y a donc vu débarquer des jeunes actifs en nombre depuis un peu plus de trois ans. Enfin, dernière en date, le Calle Loiza, « ce quartier change à une vitesse folle, s’étonne Richard Holm, il est passé en deux ans de lieu de rassemblement de la classe ouvrière à hub urbain-chic plein de New Yorkais et d’Européens ».

Les rues de Santurce.
Les rues de Santurce. Angel Xavier Viera-Vargas

Et c’est loin d’être fini ! Au moins trois quartiers devraient changer de visage d’ici la fin de la décennie. Richard Holm croit savoir qu’à Porto Rico les banques n’accorderont plus de prêts pour acheter les maisons en bois typiques de l’île, une aubaine pour les acheteurs en cash – étrangers pour la plupart – qui se rueront sur le quartier historique de l’Hipódromo où certaines habitations partent pour une bouchée de pain. Autre migration, plus « forcée », celle des jeunes entrepreneurs locaux pour qui Santurce et Loiza sont déjà trop chers et qui se construisent leur nouvel el dorado sur la Calle Cerra, en plein dans les terres, vitesse grand V. Enfin, le phénomène s’exporte aussi en dehors de la ville « Luquillo est à 45 minutes de San Juan, et avec ses plages, ses festivals, sa faune, son côté éco-friendly et le fait qu’elle soit encore sous-évaluée – une maison trois chambres se vend moins de 145 000 dollars – attirera très vite une nouvelle population bobo américaine ».

 

Et les locaux ?

Dans une ville comme San Juan, on change d’atmosphère et d’ambiance en quelques kilomètres, un peu comme à Paris. Par exemple, il y a quelques années Santurce, était encore déconseillé aux visiteurs. Holm explique ainsi en filigrane que ce sont les locaux les premiers demandeurs de ce mélange : « les habitants de certains quartiers pourtant délaissés ont fait la promotion de ceux-ci sur les réseaux sociaux, mais surtout via Airbnb en présentant leurs biens comme immersifs et authentiques ».

La plage (encore) peu touristique de Luquillo.
La plage (encore) peu touristique de Luquillo. DR

Petit à petit donc, en attirant d’abord les touristes, les locaux ont pu changer le visage de leurs quartiers. Et si ce territoire américain – pas loin de devenir le 51e état en 2012 –, a défaut de recette miracle pour se sortir de la crise économique, avait trouvé celle pour ranimer ses barrios ?

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