Poma s’impose aussi bien sur les cimes enneigées qu’au cœur des forteresses urbaines où son expertise du transport par câble lui tient lieu de permis d’entreprendre. Certains de ses récents défis sont à couper le souffle, comme la roue géante de Las Vegas ou la tour d’observation de Brighton.

Cette entreprise iséroise, ancrée à Voreppe, près de Grenoble, pratique le business comme un grimpeur avisé s’attaque à l’Everest : la tête dans les étoiles, les pieds bien ancrés dans une pertinente et puissante ascension stratégique. Fondée il y a tout juste quatre-vingts ans, Poma (@pomaropeways)est aujourd’hui au mieux de sa forme avec ses trois pôles de croissance, dont l’un, fondateur et toujours dominant – la desserte des cimes enneigées, aussi bien à Courchevel que dans le Minnesota ou en Corée du Sud –, a servi de ferment technologique aux deux autres : le transport urbain par câble et l’équipement panoramique de parcs touristiques.

Une télécabine télécabine de 4,2 km de long installée à 2120 m sur le mont Huashan, en Chine.
Une télécabine télécabine de 4,2 km de long installée à 2120 m sur le mont Huashan, en Chine.

Un virage bien négocié à la fin des années 90, alors que l’entreprise affrontait son pire scénario économique : deux hivers consécutifs sans neige, en 1992 et 1993. Son actuel président, Jean Souchal, venait de prendre ses fonctions : « Poma a vu son chiffre d’affaires ­divisé par trois la première année, et par cinq l’année suivante ! » se souvient-il. Poma se relèvera bientôt de cette panne sèche en désaisonnalisant son activité. « C’est à cette époque que nous avons créé une direction des services proposant un entretien suivi des matériels existants, poursuit Jean Souchal. À la fin des années 90, nous avons développé l’usage du câble à des fins touristiques. Notre problématique était alors la suivante : comment amener les touristes à des endroits iconiques ? » Une problématique déjà ancrée dans l’ADN du père fondateur, Jean Pomagalski, dont le surnom « Poma » a donné naissance à une signature vite devenue légendaire.

En premier lieu en France, où ce Franco‑Polonais, pionnier des remontées mécaniques – il a mis au point le tout premier remonte-pente débrayable de l’Alpe d’Huez en 1936 –, a su surfer, dans le sillage de Jean-Claude Killy, sur le boom des sports ­d’hiver des années 60 et 70. Lui-même fan d’aviron, qu’il pratiquait sur l’Isère, il était aussi connu à Courchevel qu’à Squaw Valley, dans le Colorado. Car « Poma », naturalisé français originaire de Cracovie, comptait des amis dans toute la diaspora polonaise, en premier lieu aux États-Unis où, aujourd’hui encore, « remonte-pente » se dit Pomalift.

« La dimension internationale de l’entreprise a été immédiate, note Jean Souchal. Dès les années 70, toutes les fiches techniques étaient rédigées en anglais ! » Mais c’est à Jean-Pierre Cathiard, président de 1980 à 2000 – et décédé prématurément en 2013 –, que la firme doit les fondations de son actuel business‑modèle, dont le moteur, l’innovation, le porte à soulever des montagnes, y compris en zone urbaine. L’entreprise s’impose aujourd’hui sur toutes les variantes du transport par câble, du funiculaire de Montmartre, reconverti en ascenseur automatique (1991), au Roosevelt Island Tramway, qui coulisse dans le ciel de New York pour enjamber l’East River en trois minutes.

Le tramway aérien de New York survole l’East River et permet de rallier Roosevelt Island depuis Manhattan en moins de trois minutes.
Le tramway aérien de New York survole l’East River et permet de rallier Roosevelt Island depuis Manhattan en moins de trois minutes. DR

Poma, des commandes toujours plus extravagantes

Celui qui fut le pionnier des remontées mécaniques à l’export s’impose aussi par son savoir‑faire en matière de tourisme et de divertissement, ce marché de l’entertainment dont il détient 50 %. Souvent, les implantations de Poma allient l’utile à l’agréable par la desserte de certains trésors touristiques réputés inaccessibles, comme la Grande Muraille de Chine ou les jardins de thé sur les hauteurs de Taipei, qu’une télécabine relie au quartier historique de la ville.

Le succès appelant le succès, Poma se voit sollicitée pour des commandes toujours plus extravagantes, basées sur le registre de l’émotion et du rêve. Ainsi de la grande roue de Las Vegas et de la très panoramique tour Brighton, ou encore de celle de Macao. Cette vitrine-là, ludique et high‑tech, n’empêche pas l’aventurier du câble de devoir renoncer à certains défis. Comme celui lancé par l’explorateur Jean-Louis Etienne : faire dévaler un téléphérique au fond du mont ­Erebus, seul volcan actif d’Antarctique. Ou comme cet autre projet sur le site péruvien Machu Picchu, inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco et donc protégé.

En parallèle de cette sphère touristique, l’entreprise entérine son statut de grand exportateur du transport mondial par câble, qu’il parvient à intégrer dans des contrées jugées souvent impénétrables, comme Medellín, en Colombie, ou comme le cœur des favelas de Rio de Janeiro. Et sur certaines implantations, il plane un esprit de compétition : la cabine la plus longue pour le Pain‑de‑Sucre de Rio, la plus haute tour ascensionnelle à Brighton… L’entreprise savoyarde aurait-elle pris quelques leçons de gigantisme à Dubaï, pour laquelle elle a créé, en 2005, un télésiège destiné à sa station de ski indoor ?

La cabine Poma pour le Pain‑de‑Sucre de Rio est la plus longue.
La cabine Poma pour le Pain‑de‑Sucre de Rio est la plus longue. DR

Une saine concurrence

La direction entend garder la tête froide. « La clé du système, explique Jean Souchal, c’est d’appuyer notre stratégie de conquête des marchés sur un climat de proximité avec le pays abordé, avec sa culture et sa population. De ce point de vue, nous préférons localiser que délocaliser. Nous tissons de vrais partenariats avec des entreprises locales de manière à créer des consortiums affectés à chaque problématique soulevée sur place. » D’où le développement de filiales pilotées par un dirigeant local (États-Unis, Chine, Amérique latine, Russie, Suisse, Pérou et Algérie). Car la difficulté majeure de cet univers se révèle souvent plus psychologique que technique : aucun projet, aussi brillant soit-il, ne peut voir le jour sans une acceptation, en amont, des usagers auxquels il se destine.

À cet égard, l’implantation du Metrocable de ­Medellín, au cœur de cet ex-bastion de la drogue aujourd’hui en pleine renaissance, est un vrai cas d’école : « Nous avons engagé Olga, une collaboratrice colombienne qui était proche des associations de quartier. C’est elle qui a préparé le terrain, et tout s’est bien passé », précise Jean Souchal. Si Poma vient de décrocher son tout premier contrat de télécabine urbain en France, à Toulouse, il lui a été plus facile de négocier un contrat à Medellín qu’à Issy-les-­Moulineaux, où le projet de téléphérique s’est heurté à l’association Touche pas à mon ciel.

En chiffres

• 8 000 installations construites dans plus de 80 pays sur 5 continents.
• 938 personnes employées, dont 630 en France.
• Plus de 300 M € de chiffre d’affaires en 2016.
6 filiales à l’étranger.
• 20 M € d’investissement à venir, sur 3 sites de production en région Auvergne‑Rhônes‑Alpes, ainsi qu’une nouvelle plate-forme logistique.

De même, l’idée d’un tramway reliant la gare de Lyon à la gare d’Austerlitz, à Paris, est, pour l’heure, « toujours à l’étude ». Bien consciente du potentiel de développement de ce mode de transport propre, silencieux, régulier et économique (un prix de deux à trois fois inférieur à celui du métro et du bus), et rodée à ce temps long qui seul permet aux projets de mûrir, la direction de Poma se félicite du parcours colossal qu’elle a accompli ces dix dernières années. « Nous ne jouons pas la carte de la concurrence, mais celle de la complémentarité, précise Jean Souchal. Des dirigeants comme Guillaume Pepy sont bien conscients de ce dernier kilomètre qui sépare une gare TGV de la destination finale d’un voyageur, et que les modes de transport traditionnels ne desservent pas. C’est sur ce dernier kilomètre que nous avons notre carte à jouer. » Sa position de leader n’immunise pas Poma d’une saine concurrence.

Bien présent, lui aussi, sur les massifs européens, son rival autrichien Doppelmayr, qui a fusionné en 2002 avec le suisse Garenta, occupe une situation de quasi-monopole en Autriche, où Poma est déclarée persona non grata. Mais Poma a su aussi assurer sa pérennité. Après la disparition de Jean-Pierre Cathiard, c’est l’italien du Tyrol Seeber (propriétaire des remonte-pentes Leitner) qui a racheté Poma en 2000 à hauteur de 49 %. Un mariage heureux, qui conforte l’entreprise grenobloise sans la priver de son label made in France. Une entreprise française, un actionnaire italien, des marchés mondiaux : ainsi confortée par ce triptyque, l’ascension de Poma n’est sûrement pas terminée !

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