Victor Raison - Courtesy of 1:54

L'Afrique, nouvelle vitrine de l’art contemporain

Et si sonnait (enfin) l’heure de la revanche du continent africain ? Y compris dans le domaine jusqu’alors réservé de l’art contemporain ? Pas impossible… et même très probable.

Un mégamusée d’ art contemporain en Afrique, comme il en existe aujourd’hui en Chine, en Corée du Sud ou au Moyen-Orient ?

On l’attendait depuis longtemps, le voici enfin. Zeitz Museum of Contemporary Art Africa (Mocaa) ouvrira en septembre, au Cap, dans un ancien silo à grains spectaculairement rénové. Il a tout du grand : neuf étages, 9 500 m2 de superficie, et une collection, celle de Jochen Zeitz (@JochenZeitz), l’ancien patron de la marque Puma, qui réunit toutes les stars du moment. À commencer par l’Éthiopienne Julie Mehretu, dont certaines peintures cotent à plus de 4 millions de dollars, ou la Néerlandaise d’origine sud-africaine, Marlene Dumas, qui fait partie des cinq artistes femmes les plus chères du monde. Jusqu’à présent, l’Afrique était restée en marge des grandes agapes du marché de l’art contemporain. Depuis quelques années, elle a regagné le temps perdu et s’est même autorisée quelques coups d’éclat. En 2015, le Nigérian Okwui Enwezor est nommé commissaire général de la 56e Biennale de Venise. Pour la première fois, sur les 136 artistes invités, les Africains ne faisaient pas de la figuration : ils étaient trente-cinq à pousser les portes de l’Arsenal et à démontrer qu’ils pouvaient échapper aux clichés du bricolage et du recyclage qui leur collent à la peau. Mieux encore, le Ghanéen El Anatsui, avec ses tentures métalliques, a remporté le Lion d’or du meilleur artiste.

Le Zeitz Mocaa, le plus grand musée d’art contemporain d’Afrique. Installé dans un ancien silo à grains, au Cap, il ouvrira les portes de ses 9 500 m2 en septembre. Et intègre la collection de Jochen Zeitz, l’ancien patron de Puma.
Le Zeitz Mocaa, le plus grand musée d’art contemporain d’Afrique. Installé dans un ancien silo à grains, au Cap, il ouvrira les portes de ses 9 500 m2 en septembre. Et intègre la collection de Jochen Zeitz, l’ancien patron de Puma. Heatherwick Studio

 

Une multitude d’événements

Cette nouvelle visibilité profite au marché. La foire d’art contemporain africain 1:54, créée en 2013, à Londres, par la Marocaine Touria El Glaoui, bénéficie depuis 2015 d’une seconde bouture à New York ; le public et les acheteurs affluent.

 

La foire d’art contemporain africain 1:54 a été créée en 2013 à Londres.
La foire d’art contemporain africain 1:54 a été créée en 2013 à Londres. Victor Raison - Courtesy of 1:54
La foire 1:54 se déroule aussi, depuis 2015, à New York.
La foire 1:54 se déroule aussi, depuis 2015, à New York. Victor Raison - Courtesy of 1:54

En mars 2016, l’Armory Show de New York prenait la main en ouvrant ses portes à sept galeries du continent africain. En novembre de la même année, c’est à Paris qu’une nouvelle foire d’art contemporain africain, l’AKAA (Also Known As Africa) voyait le jour. Elle était montée au Carreau du Temple, par Victoria Mann, et a attiré 15 000 visiteurs en trois jours et demi. 2017 n’est pas en reste.

« Mrs. Martine », de la photographe ivoirienne Joana Choumali.

« Mrs. Martine », de la photographe ivoirienne Joana Choumali.

« Remembering those who built this line », Swakopmund, Namibie (2012), de la photographe namibienne Nicola Brandt.
« Remembering those who built this line », Swakopmund, Namibie (2012), de la photographe namibienne Nicola Brandt. Nicola Brandt

Tandis que des expositions et des événements autour de la création africaine se multiplient dans Paris, la foire Art Paris Art Fair propose un focus sur l’Afrique avec une vingtaine de ­galeries en ligne de mire. Le commissariat de ce projet est confié à Marie-Ann Yemsi, fondatrice d’Agent Créatif(s), un atelier de conseil et de production culturelle orienté vers la promotion des artistes émergents du continent ­africain et des diasporas. « Le marché de l’art a toujours besoin de nouveauté. Après l’Inde, l’Asie et le Moyen-Orient, l’Afrique constitue le dernier continent à défricher, explique-t-elle. Cet intérêt que suscite la scène africaine coïncide d’ailleurs avec un intérêt économique, au sens large, pour ce continent, à l’heure où certaines régions d’Afrique connaissent des taux de croissance inouïs. »

Marie-Ann Yemsi a fondé agent créatif(s), un atelier de conseil et de production culturelle orienté vers la promotion des artistes du continent africain.
Marie-Ann Yemsi a fondé agent créatif(s), un atelier de conseil et de production culturelle orienté vers la promotion des artistes du continent africain. Valerie Dray

 

L’initiative privée fait ses premiers pas

Tandis que la création africaine prend son élan en Occident, certains pays en Afrique se positionnent enfin sur ce marché en pleine expansion. L’Afrique du Sud est la première à se réveiller. Elle aligne à ce jour deux foires concurrentes : FNB Joburg Art Fair et Cape Town Art Fair (@ct_artfair). Le Nigéria, porté par sa puissance pétrolière, se pose depuis peu en challenger : en novembre 2016, une première foire, ART X Lagos, a vu le jour dans la capitale. Moins attendu, le Ghana se place cette année sur les rangs et annonce, pour août prochain, l’Art Accra. Comme le souligne très justement Victoria Mann, « il n’existe pas encore de politique publique en faveur de l’art contemporain en Afrique, mais les initiatives privées se multiplient. Les artistes africains sont d’ailleurs de plus en plus achetés par des collectionneurs du continent, d’autant que les prix restent encore très abordables, avec des marges de progression importantes. »

La commissaire d’exposition Koyo Kouoh, l’une des personnalités les plus influentes de l’ art africain.
La commissaire d’exposition Koyo Kouoh, l’une des personnalités les plus influentes de l’ art africain. Antoine Tempé

Il y a dix ans, on ne parlait que de la collection de Jean Pigozzi. Aujourd’hui, d’autres noms sont mis en avant. Le Congolais Sindika ­Dokolo (@sindika_dokolo), installé en Angola, a constitué la collection d’art contemporain la plus importante en Afrique. Le Franco-Béninois Lionel Zinsou et sa fille Marie-Cécile ont monté, à Cotonou et à Ouidah, les premières structures béninoises dédiées à l’art contemporain. Le Sud-Africain Piet Viljoen a inauguré, en 2013, au Cap, le New Church Museum pour y présenter sa collection d’art d’Afrique du Sud.

Pour ­Marie-Ann Yemsi, « cette effervescence est renforcée par un autre phénomène : l’engagement des artistes africains de la diaspora qui sont de plus en plus nombreux à manifester l’envie de mener des projets sur leur terre d’origine ». Établi à Paris de longue date, représenté par la galerie Lelong, le Camerounais Barthélémy Toguo a inauguré, en 2013, Bandjoun Station, un centre d’art en plein pays bamiléké. Le Congolais Sammy Baloji, locomotive de la galerie parisienne Imane Fares, a créé, en 2008, la Biennale de Lubumbashi. La photographe d’origine éthiopienne Aida Muluneh, élevée au Canada, a monté en 2010 le premier festival dédié à la photographie en Afrique de l’Est, Addis Foto Fest.

De son côté, le jeune Kenyan Michael Armitage, basé à Londres et artiste de la galerie White Cube, vient d’organiser The Gathering, à Nairobi : trois jours de rencontres entre artistes africains, issus du continent comme de la diaspora. L’objectif ? Partager des expériences et des savoirs à partir de lectures, de tables rondes et de performances. À un ancien président français qui avait déclaré en 2007 à Dakar que « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire », l’Afrique oppose aujourd’hui le dynamisme de sa scène artistique et fait la preuve éclatante qu’elle est en train de faire l’histoire.