Olivia Martin-McGuire

Escapade archihistorique à Moganshan 1/2

Voilà une curieuse parenthèse, à la fois royaume botanique et musée architectural à ciel ouvert, située à seulement deux heures de Shanghai.

Moganshan ressurgit tout le passé colonial de Shanghai. Le paysage est typique du Zhejiang, riche province chinoise de 55 millions d’habitants connue pour son thé vert au parfum d’herbe coupée et pour ses « mers » de bambous où furent tournées plusieurs scènes de Tigre et Dragon, le célèbre film d’Ang Lee. Comme tant d’autres routes de la région, celle qui mène à Moganshan a serpenté, elle aussi, à travers les bambous sur une dizaine de kilomètres, avant d’arriver au sommet. Là-haut, le feuillage est dense, dans ces bosquets humides. Les cigales chantent au milieu des conifères. D’énormes papillons noirs virevoltent. Une épaisse mousse a tout recouvert alentour, verdissant les chemins de pierre jusqu’aux perrons de ces énigmatiques bâtisses de granit qui, sous le brouillard ou à la nuit tombée, donnent aux lieux des allures de forêt hantée. C’est pour elles qu’on vient à Moganshan : ces quelque 250 villas d’été, construites dès la fin du XIXe siècle par les Européens, les Américains et les Russes qui peuplent alors le Shanghai des concessions étrangères.

Admirer les centaines de villas que recèle le mont, dont une poignée seulement est de style chinois.
Admirer les centaines de villas que recèle le mont, dont une poignée seulement est de style chinois. Olivia Martin-McGuire

Petite leçon d’histoire …

Au milieu du XIXe siècle, Shanghai compte entre 200 000 et 300 000 habitants, selon la sinologue Marie-Claire Bergère ; c’est un pôle administratif important, un port de premier plan. Son centre et ses faubourgs sont déjà très animés : artisans, colporteurs, boutiquiers, armateurs, banquiers… La ville grouille. En 1842, le traité de Nankin – conclu à la suite de la défaite chinoise lors de la première guerre de l’Opium, laquelle, pendant trois ans, opposa la Chine des Qing à l’Empire britannique, qui tentait d’y exporter son opium produit en Inde – va toutefois changer le visage de Shanghai. Et, par ricochet, celui de Moganshan. Défaite, la Chine est alors contrainte de céder à la couronne britannique une concession, une enclave ­coloniale en plein Shanghai, mais coupée du reste de la ville. Les Britanniques, qui ont également obtenu le contrôle de Hong Kong avec la ­signature de ce qu’on appellera les « traités inégaux », s’y installent dès 1843, après l’arrivée de leur consul, George Balfour, envoyé par la reine Victoria. Les Américains et les Russes arriveront plus tard, après leur victoire aux côtés des Britanniques lors de la deuxième guerre de l’Opium (1856-1860).

Admirer les centaines de villas que recèle le mont, dont une poignée seulement est de style chinois.
Admirer les centaines de villas que recèle le mont, dont une poignée seulement est de style chinois. Olivia Martin-McGuire

L’émergence d’un resort d’été à Moganshan

La France, elle, a déjà envoyé, dès 1847, un consul à Shanghai et elle obtiendra elle aussi, deux ans plus tard, une concession de 66 hectares. A l’intérieur, les rues sont rebaptisées en français pour renforcer le lien avec la métropole. Des platanes, qui font aujourd’hui tout le charme du vieux Shanghai, sont également plantés le long des avenues. En 1910, la ville compte 15 000 Occidentaux pour 1,3 million d’habitants. Cette élite coloniale, faite de notables, de riches marchands et de diplomates, vit en famille dans le luxe des concessions. Mais elle n’échappe cependant pas à la chaleur, suffocante et moite, qui enveloppe Shanghai au cours des longs mois d’été. Ni aux épidémies : typhus, choléra, fièvre typhoïde… Celles-ci ne reculeront qu’à la fin du XIXe siècle, lorsque Shanghai se dotera d’infra­structures sanitaires à la faveur du grand mouvement hygiéniste apparu, quelques années plus tôt, à Paris et à Londres.

Découvrir le grand calligraphe Qian Juntao, avec cette inscription (en vert) datant des années 80.
Découvrir le grand calligraphe Qian Juntao, avec cette inscription (en vert) datant des années 80. Olivia Martin-McGuire

C’est dans ce contexte que Moganshan émerge comme un resort d’été pour ces riches étrangers, avides de calme et de repos. A cette époque, ces privilégiés vont jusqu’au Japon pour éviter la chaleur de Shang­hai. Kobe, Osaka ou Yokohama sont alors des destinations à la mode. Mais le voyage est long et coûteux. En Chine, Yantai, au bord de la mer Jaune, ou Kuling (actuelle Lushan), dans les montagnes du Jiangxi, sont également très populaires auprès de cette élite en mal d’air frais, mais vite bondées. Moganshan séduit, elle, par sa proximité : début 1900, ces collines de bambous, vierges de toute présence humaine, présentent en effet l’avantage de n’être qu’à deux ou trois jours de bateau de Shanghai. Très vite, des villas apparaissent. La première est construite en 1896 par le Britannique Hayley Bell.

Se perdre le long des sentiers qui serpentent dans les forêts de bambous de Moganshan.
Se perdre le long des sentiers qui serpentent dans les forêts de bambous de Moganshan. Olivia Martin-McGuire

Des familles, avec enfants et domestiques, passeront des étés entiers à Moganshan, au bord de la piscine ou à l’ombre des bambous. Les hommes jouent au tennis sur les cinq terrains qu’on dénombre déjà en 1930. Les petits Américains, eux, confectionnent des ronds de serviette au Whittling Club. Des parties de baseball sont également organisées pour la fête nationale américaine, le 4 juillet. Pendant ce temps, les Britanniques dégustent du gin lors de fêtes qu’on imagine dignes de Gatsby le Magnifique.

Dans la montagne, loin des regards

Aujourd’hui, Moganshan se découvre villa par villa. Toutes numérotées, cachées au milieu des bambous, elles ont été joliment restaurées et font la magie de ce paysage unique en Chine. La plupart sont de style anglais ou américain, ce qui donne à cette forêt de bambous de faux airs… de Nouvelle-Angleterre. Une poignée seulement sont de style chinois, comme celle de Zhang Xiaolin qui, en 1928, se fit construire cette villa au toit recourbé, en haut de la colline, et y vécut, selon la légende, avec ses tigres. Ce gangster, lieutenant de Huang Jinrong, le plus grand parrain de la drogue lorsque Shanghai devint la capitale du crime organisé, dans les années 20 puis 30, était l’un des hommes clés de la bien-­nommée Compagnie des Trois Prospérités, la principale entreprise de contrebande d’opium d’alors.

Admirer les centaines de villas que recèle le mont, dont une poignée seulement est de style chinois.
Admirer les centaines de villas que recèle le mont, dont une poignée seulement est de style chinois. Olivia Martin-McGuire

Transformée en hôtel-restaurant, la villa fait honneur à son illustre maître. Dans la salle à manger, sous des lustres Art déco, les hôtes peuvent tremper leurs lèvres dans une liqueur de serpent qui n’aurait fait peur à personne dans les concessions d’antan. La visite de Mogan­shan peut également se faire en suivant les pas des plus grands dignitaires communistes : de Mao Zedong à l’actuel président, Xi Jinping, la nomenklatura chinoise n’a jamais caché son intérêt pour cette montagne loin des regards. Même le révolutionnaire vietnamien Hô Chi Minh vint à Moganshan en 1965. Un tel parcours commencerait alors par la villa de 1934 qu’occupa le Grand Timonier lors de son bref séjour. Mao arriva un matin de mars 1954, dans le plus grand secret, à bord d’une voiture offerte par Staline. Le portrait du dictateur ­soviétique orne d’ailleurs toujours le mur blanc, à côté du lit où le fondateur de la république populaire de Chine fit la sieste.

Les plus grands dignitaires communistes ont séjourné dans ces villas de Moganshan.
Les plus grands dignitaires communistes ont séjourné dans ces villas de Moganshan. Olivia Martin-McGuire

La villa est une étape obligée pour les 600 000 visiteurs qui, selon Liu Jianlin, viennent se plonger dans l’histoire de Moganshan chaque année. Cet officiel de 38 ans est à la tête d’une équipe de 160 personnes chargées de la rénovation de ce patrimoine colonial. Je le rencontre aujourd’hui au Baiyun Fandian, « l’hôtel du Nuage blanc », qui se trouve lui aussi dans une ancienne résidence d’été. « Moganshan, c’est un royaume botanique, mais c’est aussi un musée architectural », résume-t-il, fier de sa formule. A la fin de l’entretien, Liu se lève pour nous montrer une photo jaunie, encadrée au mur. On y voit une famille russe de l’époque, assise devant le perron de sa maison. « C’est cet esprit que nous voulons recréer ici. Nous souhaitons que les étrangers qui viennent aujourd’hui pour une ou deux nuits restent plus longtemps. Qu’ils prennent à Moganshan leurs quartiers d’été, comme à la fin du XIXe siècle. » Moganshan, en tout cas, n’a jamais autant plu aux expatriés de Shanghai. A l’origine de ce renouveau, un Britannique, un Sud-africain et un Français, qui ont ouvert, avec leurs épouses respectives, chinoises ou hong-kongaises, des hôtels très différents, mais qui rendent ­hommage, chacun à leur façon, à la beauté intacte de la montagne – shan, en mandarin – Mogan.

Thématiques associées