Mise en place il y a trois ans, cette zone de presque 30 km2 , au départ, et de quelque 120 km2, aujourd’hui, située dans le district de Pudong, incluant une partie du port, de l’aéroport et du quartier de Lujiazui, devait être le laboratoire libéral d’une nouvelle Chine. Las, la machine semble s’être grippée… The Good Life fait le point.

« Nos bureaux, dans la zone de libre-échange de Shanghai ? C’est un guichet avec une réceptionniste, c’est tout ! » La franchise peut surprendre, et pourtant, Liu ne fait que dire tout haut ce que de nombreux cols blancs, évoluant, comme lui, dans les hautes sphères de la finance chinoise, pensent tout bas. Ce Chinois de 36 ans, que nous rencontrons pour déjeuner dans un restaurant italien implanté au milieu des gratte-ciel de Lujiazui, occupe un poste à responsabilité chez ANZ, la troisième banque d’Australie et l’une des premières à avoir débarqué, en 1986, sur le marché chinois.

Il y a trois ans, comme les banques internationales HSBC, Deutsche Bank ou Citibank, ANZ a postulé auprès des autorités chinoises pour pouvoir ouvrir une nouvelle branche dans ce qui avait été présenté, alors, comme le grand laboratoire des réformes de libéralisation économique et financière : la zone pilote de libre-échange de Shanghai, plus communément appelée Shanghai FTZ, pour « free-trade zone ». Son enthousiasme a d’ailleurs vite été récompensé : seulement six semaines après le lancement officiel de la zone, le 29 septembre 2013, ANZ recevait le feu vert de la municipalité. A présent, Liu ne cache pas sa déception. « L’objectif numéro un du gouvernement chinois, ce n’est plus la zone de libre-échange, mais la stabilisation de l’économie. »

Sur le papier, la toute première zone de ce type jamais lancée en Chine continentale devait permettre au pouvoir central de Pékin de tester, sur un territoire circonscrit (29 km2 dans un premier temps), un nouveau train de réformes : la pleine convertibilité du yuan, l’ouverture de nouvelles industries domestiques aux investissements directs étrangers (IDE), la fixation des taux d’intérêt par le marché et non par les autorités, ou encore la simplification des procédures douanières pour favoriser le commerce.

L’idée, conformément à la méthode chinoise, était d’expérimenter localement des mesures dérogatoires avant d’envisager une déclinaison à l’échelle nationale. En s’installant dans la zone, les entreprises et les banques pouvaient bénéficier d’avantages non autorisés dans le reste de la ville et du pays. Grâce à ces expérimentations, Shanghai devait, de son côté, gagner en attractivité pour s’affirmer davantage face à Hong Kong et Tokyo, les deux grandes plates-formes financières d’Asie qu’elle n’a jamais vraiment réussi à détrôner, en partie à cause des contrôles politico-administratifs exercés par Pékin sur les mouvements de capitaux.

Grâce à sa zone de libre-échange, Shanghai devait gagner en attractivité pour s’affirmer face à Hong Kong et Tokyo.
Grâce à sa zone de libre-échange, Shanghai devait gagner en attractivité pour s’affirmer face à Hong Kong et Tokyo. Bloomberg / Getty Images

Pour limiter son exposition aux chocs extérieurs, la Chine a, en effet, toujours régulé fermement sa monnaie, ainsi que sa balance des capitaux, document comptable très important qui enregistre les entrées et les sorties (d’investissements, de devises…) réalisées sur son territoire par les entreprises, les investisseurs et les ménages. Par exemple, les Chinois ne peuvent acheter que 50 000 dollars par an. En matière d’investissements, de nombreux secteurs jugés stratégiques par Pékin sont fermés, par principe, aux portefeuilles étrangers. Enfin, les taux d’intérêt ne sont pas librement déterminés par les marchés. Le cours du yuan, quant à lui, a longtemps été fixé par le pouvoir communiste par rapport à celui du dollar.

Depuis peu, il est calculé en fonction d’un panier de devises, mais le gouvernement n’a pas lâché la main : les économistes parlent de « convertibilité conditionnelle ». L’objectif de ces restrictions est d’éviter que l’épargne des Chinois ne parte à l’étranger et de contrôler les 3 121 milliards de dollars de réserves de change conservées précieusement dans les coffres du gouvernement chinois.

Cependant, ces contrôles, souvent opaques et critiqués par la communauté d’affaires internationale, sont apparus de plus en plus en décalage avec le poids économique et commercial de la Chine. Le pays, deuxième économie mondiale et premier exportateur de la planète, reste paradoxalement un acteur financier atypique, coincé entre, d’une part, sa volonté d’ouvrir les marchés de capitaux et d’internationaliser sa monnaie, et, d’autre part, l’impératif politique de la stabilité. Soutenue personnellement par le Premier ministre chinois, Li Keqiang, la zone de libre-échange de Shanghai a souffert de cet équilibre presque impossible à atteindre. Faute d’avancée majeure sur le chantier de la libéralisation financière, les espoirs ont été vite déçus.

Deuxième économie mondiale et premier exportateur de la planète, le pays reste un acteur financier atypique.

« Les acteurs économiques attendent, regardent : c’est un peu “wait and see”», résume Oliver Rui, professeur de finance à la CEIBS, prestigieuse école de commerce de Shanghai. C’est encore plus lent que ce qu’on avait imaginé. On dirait que le gouvernement pense à présent que la zone va créer plus de problèmes que de solutions. » Non sans humour, le Wall Street Journal raconte, par exemple, que, pour l’instant, elle aurait surtout permis d’importer plus facilement des crustacés congelés en provenance du Mozambique, du Viêtnam et du Chili, pour le plus grand bonheur des résidents de Pudong.

Liu, le financier de chez ANZ, explique de son côté que, grâce à elle, « les Shanghaïens peuvent désormais devenir plus facilement propriétaires d’une voiture de fabrication étrangère ». « La facilitation du commerce, ce n’était pas à l’origine le point majeur de la zone, mais, paradoxalement, c’est dans ce domaine qu’il y a eu le plus de progrès, car c’est plus simple à mettre en place que la libéralisation financière », décrypte, pour sa part, Xu Bin, un professeur d’économie à la CEIBS, qui a fait partie d’un petit groupe de 18 économistes consultés par la mairie de Shanghai sur le projet.

« La zone n’est pas morte, disons qu’elle est dans une phase d’ajustement, ajoute Xu Bin dans un euphémisme. C’est toujours une priorité pour la ville, mais plus pour le gouvernement central. Or, la -libéralisation financière, ça ne peut pas se faire simplement à l’échelle d’une ville, il faut une coordination à l’échelle du pays ! Il y a trois ans, la Chine était plus favorable à l’ouverture de sa balance des capitaux (…). A présent, ce n’est plus le bon moment. »

Certaines sociétés en ont néanmoins bénéficié. Par exemple, c’est grâce à la zone de libre-échange de Shanghai que la Xbox One de Microsoft a pu devenir la première console de jeux commercialisée sur le territoire chinois, où, depuis 2000, la vente de ces appareils était strictement interdite par les autorités en raison de leur influence jugée néfaste par le pouvoir sur les jeunes Chinois. Sur le marché de l’or, également, la zone semble avoir facilité les activités des banques chinoises engagées dans le commerce du précieux métal. « Avant, lorsqu’une banque chinoise importait de l’or en provenance d’Australie ou d’Afrique du Sud, ça prenait au moins dix jours. Maintenant, il atterrit directement dans la FTZ. A la douane, quand on le déclare, ça ne prend plus qu’une heure ! », se réjouit Zhao Fanghua, une dirigeante du Shanghai Gold Exchange (SGE), la grande Bourse qui détient le monopole sur le métal jaune en Chine.

Grâce à sa zone de libre-échange, Shanghai devait gagner en attractivité pour s’affirmer face à Hong Kong et Tokyo, tandis que les entreprises et les banques pouvaient bénéficier d’avantages non autorisés dans le reste de la ville et du pays.
Grâce à sa zone de libre-échange, Shanghai devait gagner en attractivité pour s’affirmer face à Hong Kong et Tokyo, tandis que les entreprises et les banques pouvaient bénéficier d’avantages non autorisés dans le reste de la ville et du pays. Bloomberg / Getty Images

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