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The Good Interviews

Rencontre avec Marcelo Joulia, architecte fondateur de Naço

Bien que principalement installé à Paris, l’architecte d’origine argentine Marcelo Joulia a inauguré un studio à Shanghai en 2005. Il y a également ouvert, avec ses partenaires, le restaurant Unico, un incontournable du Bund qui fait le plein tous les soirs. Marcelo Joulia est donc un témoin privilégié du changement qui s’est opéré dans la ville.

The Good Life : Pourquoi avez‑vous décidé d’ouvrir une antenne de votre agence Naço à Shanghai ?

Marcelo Joulia (@mlojoulia) : Mon premier contact avec l’Asie remonte à 1991, lorsque, à ma grande surprise, le designer Shiro Kuramata m’a invité à exposer mon travail à Tokyo. Après un article dans un magazine renommé, les portes m’ont été ouvertes. J’ai rencontré plein de gens, j’ai donné des conférences. Et puis, la bulle économique japonaise a explosé, et tout s’est arrêté. Dix ans plus tard, j’ai décidé de retourner à l’international, et j’ai recommencé à voyager. Je suis allé à Tokyo, Singapour, Hong Kong, Pékin et Shanghai. J’aurais adoré ouvrir une agence à Tokyo, mais je me suis rendu compte qu’elle ne pouvait être que toute petite. De toutes les autres villes, c’est Shanghai qui m’a le plus séduit. On y sentait un réel potentiel et, en même temps, il était facile d’y trouver des repères : les rues bordées d’arbres, les trottoirs, les commerces… On s’est donc très vite dit que ce serait Shanghai. C’était il y a douze ans.

TGL : En quoi la ville a-t-elle changé ?

M. J. : La première fois que j’y suis allé, il n’y avait pas un endroit où boire un café, à peine dans les grands hôtels. Aujourd’hui, il y a des Starbucks partout. Il n’était pas évident non plus de trouver un distributeur de billets.  Le grand changement s’est opéré lors de l’Exposition universelle. Tout a été refait de A à Z pour montrer une ville internationale et les capacités technologiques du pays. Une image faussement occidentale, car il y a  ici une capacité extraordinaire à s’organiser. J’ai une explication très claire pour ça : nous, Occidentaux, avons appris à lire et à compter de manière linéaire. Par exemple, lorsque nous avons commencé à travailler en Chine et que nous avons voulu récupérer des plans, nous avons réalisé qu’ils n’étaient pas à l’échelle, que les proportions n’étaient pas respectées. L’organisation spatiale n’est pas pareille. Compte tenu de la population, ce qui compte ici, c’est le réseau, la famille, les échanges permanents, c’est intuitif, et la lecture de l’espace n’est donc pas la même. C’est pourquoi l’application WeChat est si puissante. Elle est vraiment faite pour eux, alors que nous sommes plus cartésiens.

TGL : Est-ce compliqué de travailler avec les Chinois ?

M. J. : Oui et non… Mais est-il facile de travailler en France ? Quand je suis arrivé en Chine, il n’y avait pas de nuanciers de couleurs. Nous avons dû acheter nos imprimantes et fabriquer nous-mêmes nos premiers nuanciers. Aujourd’hui, j’en trouve qui sont mille fois plus intéressants qu’en France, et disponibles dans la journée. Tous ces systèmes de livraison rapide que nous commençons à expérimenter en France sont, chez eux, automatiques. Un échantillon de marbre que vous avez dessiné le matin, vous l’avez dans la journée. C’est magique ! On ne comprend pas comment, ni d’où vient ce bout de marbre, mais ce n’est pas grave, il est là. Et tout ça, pour moi, c’est ce réseau mental non linéaire dont je parlais, avec lequel  la technologie intuitive s’accommode parfaitement. Pour ce qui est de notre travail d’architecte, il faut savoir qu’en Chine aucun étranger n’a  le droit de dépasser les phases APS et APD – les études d’avant-projet définitif. Ce sont les instituts de design qui reprennent les projets et font  les blueprints [plans détaillés, NDLR], à l’ancienne, à partir desquels on construit. Ce sont donc eux qui tiennent le pays, et les agences d’architecture sont, à 80 %, d’État. Le marché s’est ouvert à l’international dans les années 90. Sont d’abord venus les architectes australiens et néo‑zélandais, en raison de la proximité, puis quelques Allemands et des Français. Les Chinois ont donc appris avec ces gros cabinets, en leur disant : vous faites l’esquisse et les avant-projets, et c’est nous qui réalisons le reste. Mais, je le constate à mon agence, l’acte de création est encore, pour eux, quelque chose de complexe à apprivoiser. On a des gens très bien, mais ils restent formatés.

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