Olivia Martin-McGuire

Le Rockbund Art Museum, un ovni Art déco

Cet étonnant « petit » musée pense autant l’art que la ville. Avec une programmation parfois iconoclaste et des ambitions autant sociétales qu’artistiques, il est un cas vraiment à part sur la scène shanghaïenne.

Avec ses 2 500 m2 répartis sur six étages, le Rockbund Art Museum (RAM) fait figure de boutique-musée et se distingue des autres institutions de Shanghai, dont l’échelle de référence est la taille XXL de la Tate ­Modern ou du Centre Pompidou. Différent, le Rockbund Art Museum l’est aussi par son emplacement et par son architecture. Il est niché dans un superbe immeuble Art déco des années 30, qui a été rénové lorsque le groupe Rockefeller a pris la décision, il y a une dizaine d’années, de restaurer toute la partie nord du Bund, cet ancien quartier de la concession internationale, jalonné d’édifices coloniaux.

« A l’origine, le bâtiment abritait le musée national d’Histoire naturelle de la Royal Asiatic Society, raconte son directeur, le Français Larys Frogier. Il a été rénové par l’architecte David Chipperfield et a rouvert à l’occasion de l’Exposition universelle de 2010, avec une grande exposition de l’artiste chinois Cai Guo-Qiang. Sa mission est de promouvoir l’art contemporain. »

Le Rockbund Art Museum est niché dans un superbe immeuble Art déco des années 30.
Le Rockbund Art Museum est niché dans un superbe immeuble Art déco des années 30. Olivia Martin-McGuire

Ancien directeur du centre d’art La Criée, à Rennes, et enseignant en histoire de l’art contemporain et pratiques curatoriales à l’université Rennes‑II, Larys Frogier a pris la direction des lieux en 2012. Il s’est appuyé sur son expérience de tête chercheuse pour mener un programme ambitieux de conception et de production à part entière de projets.

« Il est toujours plus facile de mettre en scène sa collection, si on en possède une, ou bien d’acheter à des institutions internationales des expositions clés en main de stars du marché, car le succès est immédiat et populaire, explique-t-il. Pour notre part, nous fonctionnons plutôt comme un centre d’art, puisque 80 % de notre budget va au soutien de projets et d’œuvres inédites. »

Larys Frogier ne s’interdit pas pour autant de faire venir des stars, mais lorsqu’il le fait, c’est à sa manière. Shanghai se souvient encore de l’exposition qu’il a conçue avec Ugo ­Rondinone en 2013. « Au départ, nous avions pensé monter une simple rétrospective, mais lorsque ­Rondinone a découvert le vrombissement de Shanghai et son effervescence, il a changé de projet et a souhaité créer une œuvre spécifique. »

En 2013, Ugo Rondinone a transformé le musée en un espace de repos. Il a occulté les fenêtres avec des filtres colorés et a engagé des performeurs qui dormaient sur place.
En 2013, Ugo Rondinone a transformé le musée en un espace de repos. Il a occulté les fenêtres avec des filtres colorés et a engagé des performeurs qui dormaient sur place. Olivia Martin-McGuire

L’artiste a recouvert les murs d’une gradation de couleurs vives ­depuis le rez-de-­chaussée jusqu’au sixième étage, il a occulté les ­fenêtres avec des filtres colorés et, surtout, il a engagé trente performeurs, dont la mission était de s’asseoir et de dormir chaque jour dans les lieux. « Les Chinois sont habitués à des expositions fondées sur le spectaculaire et le divertissement. Rondinone avait au contraire pris le parti de transformer le musée en un espace de contemplation, de repos, de rêverie intérieure, en total contraste avec le bouillonnement extérieur de la ville. C’était inhabituel pour les visiteurs shanghaïens, qui ont vécu cette quiétude comme une forme d’inquiétude. »

Engagé socialement

On l’aura compris, le dessein de Larys Frogier est de faire fonctionner le musée comme un espace de réflexion et pas seulement comme un lieu de distraction : « La grande question est de déterminer ce qui fait sens pour les habitants de Shanghai qui sont nos visiteurs. » Quand la plupart des structures muséales se posent dans le décor comme des navettes spatiales découplées des énergies locales, le Rockbund Art Museum tente de réverbérer les enjeux sociaux, politiques et démographiques d’une ville en pleine mutation.

« Nous sommes autant un musée qu’une plate-forme de recherche et de débats, déclare son directeur. L’an dernier, nous avons monté un séminaire sur le ­développement des musées privés en Chine et en Grande-Bretagne, en collaboration avec la Tate Modern et le CAFA Beijing. En 2013-2014, nous avons organisé une autre série de séminaires et de symposiums sur le thème du “curating” [commissariat d’exposition, NDLR] et de l’engagement social. Au quotidien, nous proposons chaque fin de semaine des lectures, des performances, des projections de films, des rencontres sur des thèmes qui ne relèvent pas forcément de l’art, comme l’architecture, l’urbanisation, le rapport à la nature ou même la sexualité, afin d’inscrire le musée dans les bouleversements actuels. »

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