A l’heure où l’on guette l’avion hypersonique qui volera de Paris à Tokyo en deux heures, les trains historiques « fonçant » à 70 km/h font toujours rêver. Sans doute parce qu’ils rendent au monde sa véritable échelle et ressuscitent l’art perdu de voyager. Éloge de la lenteur, sur fond de luxe grand teint.

La locomotive soupire, crachote, s’arrache d’un coup de reins. Après une dégustation de whisky dans l’une des plus vieilles distilleries d’Écosse, les voyageurs ont regagné les voitures bordeaux et or figées dans la campagne écossaise. Tout juste le temps de se changer pour le dîner – kilt recommandé – dans son compartiment édouardien gainé de bois, de lampes tulipe et de tissu écossais, avant que la molle oscillation ne reprenne. A l’image de ses cousins qui sillonnent les rails du monde à la recherche du temps perdu, le Royal Scotsman est conçu pour téléporter ses passagers dans l’histoire. A l’époque où l’on savait voyager. « Ceux qui m’aiment prendront le train », disait Patrice Chéreau. L’affection pour les trains semble, aujourd’hui encore, quasi universelle. Date‐t‐elle de l’enfance, avec ses modèles réduits qui déraillaient tout le temps, ou des récits d’Agatha Christie et de Graham Greene ? Le train, avec ses tunnels et ses aiguillages, est une métaphore de la vie. Les voyages sur rails, remis pour la plupart en service à la fin des années 80, affichent des taux d’occupation records (entre 80 et 100% selon les compagnies). Ils nous ramènent à un temps où, plutôt que de s’écrouler sur son siège d’avion sans adresser la parole à son voisin, on enfilait son smoking pour aller discuter au wagon‐fumoir. La nouvelle clientèle de ce service basé sur la lenteur, parfait antidote au stress, est composée en majorité d’Américains à la recherche de nouvelles sensations, d’Asiatiques curieux, de timides Anglais en voyage de noce, mais aussi de vrais ferrovipathes qui collectionnent les expériences et réservent de six mois à un an à l’avance.

Les trains du futur au-delà de la nostalgie

Certains opérateurs ont inventé la « croisière sur rails » avec des trains qui, comme les bateaux, se déplacent la nuit et offrent de débarquer pour faire du tourisme dans la journée. Pour le futur, la tendance qui se dessine est de passer outre la nostalgie pour imaginer des trains au design contemporain, associant parenthèse au ralenti et confort moderne. C’est le cas du Seven Stars, inauguré au Japon en 2013, du train futuriste signé du designer Kiyoyuki Okuyama, que la compagnie JR East promet pour 2017, ou du Belmond Grand Hibernian, qui sillonnera l’Irlande à partir de 2016. De son côté, la SNCF travaille à la version design et connectée du nouvel Orient-Express.

Voiture-salon privée du futur Orient-Express de la SNCF, designée par Saguez & Partners.
Voiture-salon privée du futur Orient-Express de la SNCF, designée par Saguez & Partners. Saguez & Partners pour Orient-Express

En attendant, en octobre dernier, 70 touristes embarquaient à Budapest dans le premier train en partance pour… Téhéran. Une grande première pour marquer en douceur la réouverture de l’Iran au tourisme. Le train utilisé à des fins diplomatiques : un retour aux origines, quand l’histoire se faisait dans les couloirs feutrés de l’Orient-Express

Une marque vagabonde

Au milieu du XIXe siècle, le train n’a pas bonne presse. De nombreux accidents, comme celui qui fit 57 morts sur la ligne Paris–Versailles en 1842, alimentent les débats sur les dangers de la vitesse. Tout bascule en 1868, lorsqu’un Belge, Georges Nagelmackers, de retour des États-Unis, se met en tête de reproduire sur le vieux continent le modèle des Pullman, premiers trains à offrir, avec leurs couchettes, un semblant de confort aux voyageurs. Alors que Ferdinand de Lesseps inaugure son canal et que Gustave Eiffel dessine sa tour, ce visionnaire imagine des sleepings dont le luxe attirerait l’aristocratie européenne. L’Express d’Orient entre dans la légende en octobre 1883, reliant bientôt Paris à Constantinople, la folle aventure ! Devenu Orient-Express, le train sublimement décoré par Lalique, objet de fantasmes et source d’inspiration pour romanciers et cinéastes, succombera en 1977 aux assauts de l’avion. Mais lorsqu’un armateur britannique, James Sherwood, rachète deux voitures aux enchères pour reconstituer et restaurer un train complet, la machine repart. Le nom de sa nouvelle compagnie, à laquelle il adjoindra peu à peu 34 hôtels historiques de très grand luxe : Orient-Express, of course ! Coup de théâtre, il y a trois ans, lorsque la SNCF réalise qu’elle est propriétaire de la marque depuis 1977. Le voyagiste Orient-Express est alors contraint de se choisir un nouveau nom ; ce sera Belmond, même s’il continue d’exploiter en licence le Venice Simplon Orient-Express. De son côté, la SNCF, bien décidée à ne plus lâcher son trésor, est en train d’imaginer son propre Orient-Express, en version contemporaine. Le prochain « it-train » que ferrovipathes attendent avec impatience.

Trois questions à Patrick Ropert

Président d’Orient-Express, directeur général gares et connexions. Il a rendu la marque mythique à la SNCF et se lance dans une nouvelle aventure : imaginer un train de croisière de luxe dans un décor contemporain.

Patrick Ropert

The Good Life : Comment la SNCF s’est-elle réapproprié sa marque et sous quel visage compte-t-elle la relancer ?
Patrick Ropert : En 2011, le groupe Accor a mis en vente plusieurs de ses voitures historiques. C’est en se portant acquéreur que la SNCF a réalisé que dans son «grenier » dormait la marque Orient-Express, déposée en 1977. Un joyau. Rares sont les marques qui bénéficient d’une telle notoriété spontanée : 88% en Europe. Depuis, nous réfléchissons à la mise en chantier du train croisière de luxe de demain.
TGL : Qu’aura-t-il en commun avec le mythique Orient-Express, et en quoi sera-t-il différent ?
P. R. : Il sera, comme son ancêtre, une ambassade de l’art de voyager à la française. Mais, dans cette version, nous allons réinventer de toutes pièces, avec des designers et des artisans d’art, son élégance et son confort. Nous réfléchissons également à la manière de retrouver son parfum d’aventure. Peut-être en allant là où on ne nous attend pas. Nous imaginons aussi des itinéraires surprises : partir de Paris, mais ne pas connaître sa destination…
TGL : Quel impact ce projet aura-t-il sur le budget de la SNCF et quelle est son échéance ?
P. R. : Il est prévu que ce projet soit complètement autofinancé grâce aux revenus de l’activité de licence, qui donnera à d’autres marques la possibilité de s’exprimer. En 2014, nous avons partagé nos idées au Salon du meuble de Milan, ancienne ville-étape de l’Orient-Express. Cette exposition en forme de concept-train devrait maintenant suivre le trajet historique et faire halte à Venise, Vienne, Istanbul… Le train de luxe du XXIe siècle s’imaginera au fil des rencontres, tout comme autrefois, lorsque les arts et les affaires se croisaient dans ses couloirs. Nous n’avons pas d’échéance imposée : on ne construit pas un train en se pressant.

Diaporama : les plus beaux trains du monde

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