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Quand l’art contemporain prône le nomadisme

La FIAC a ouvert ses portes le 20 octobre, et pour l'occasion The Good Life se concentre sur l'étroite relation entre le voyage et l'art contemporain. La notion de mouvement est devenue un matériau de choix pour les artistes, a commencer par Marcel Duchamp, dès les années 30.

Qui dira le charme des malles capitonnées associé au nomadisme de silhouettes ­lartiguiennes, s’ébattant entre cures d’hiver et bains d’été ? De ce rêve cosmopolite et morandien, il ne reste rien aujourd’hui. Le XXIe siècle vit désormais une tout autre forme de déplacement, une migration planétaire et parfois tragique, associée aux guerres, aux naufrages économiques et aux calamités climatiques. A l’époque où le voyage était d’agrément, l’objet phare était le train, qui a fait les beaux jours de la peinture impressionniste au XIXe siècle. Puis ce fut la voiture, qui a tant fasciné les futuristes au début du XXe siècle. Cent ans plus tard, dans un monde où des dizaines de millions de personnes sont jetées sur les routes, c’est la valise (le ballot, le barda, le paquet mal ficelé) qui devient objet iconique. Les artistes ne s’y trompent pas et s’en sont emparés avec une rare clairvoyance. On se souvient avec émotion de l’installation From Where We Come And What We Are que la Japonaise Chiharu Shiota avait proposée à la Maison rouge en 2011. Quelques centaines de valises d’occasion étaient réunies, qui constituaient autant de mémoires de voyageurs. Chacune contenait les indices du foyer abandonné – un embauchoir de chaussure, un téléphone, un livre, une table miniature… « Lorsqu’on doit partir, expliquait alors l’artiste, on est toujours obligé de penser à ce qu’on doit emporter. Mais notre cœur et notre esprit se trouvent toujours là où est notre maison. C’est ce que je voulais montrer avec cette installation. Dans chaque valise, j’ai reconstitué la mémoire des maisons que nous emportons dans nos têtes. »

« From where we come and what we are », 2011, Chiharu Shiota.
« From where we come and what we are », 2011, Chiharu Shiota. Marc Domage - La Maison Rouge

Ce que Chiharu Shiota a fait à l’échelle de la maison, la Chinoise Yin Xiuzhen l’a fait à l’échelle des villes avec sa fameuse série Portable Cities, qu’elle a menée sur plus de douze ans. Peut-on emporter avec soi l’esprit d’une ville ? Peut-on, comme le sac inépuisable de Mary Poppins, faire surgir une cité d’un simple bagage ? Les reconstitutions miniatures de New York, de Paris, de Melbourne ou de Pékin signées Yin Xiuzhen, calées dans des valises, permettent aux mégapoles de se faire littéralement la malle. Pour réaliser ces œuvres, Yin Xiuzhen a récupéré, au gré de ses nombreux voyages, des pièces de vêtements des habitants des villes qu’elle a traversées. Elle en a ensuite fait des paysages urbains de tissu, dont la dimension poétique est associée à un juste questionnement sur la place de l’artiste dans un monde globalisé. Car l’artiste est devenu un migrant, lui aussi, mais un migrant nanti et volontaire. Il se doit de cultiver le décalage horaire à mesure que les ­musées, les galeries et les foires investissent les coins les plus reculés de la planète. L’artiste est désormais un représentant de commerce, sommé de payer de sa personne en tout point du globe.

Des musées portatifs
Le premier à avoir pressenti cette évolution a été Marcel Duchamp, qui vivait entre Paris et New York. Dès le début des ­années 30, il a éprou­vé le besoin de créer une « boîte-en-­valise », qui contenait des répliques miniaturisées de ses œuvres d’art principales, telles que Fontaine, Air de Paris ou Nu descendant un escalier. A l’heure des musées gigantesques, qui contraignent les artistes à déployer, avec des armées d’assistants, des œuvres non moins gigantesques, il y a quelque chose de réjouissant dans cette boîte de 40,7 x 38,1 cm qui symbolise l’autonomie de l’artiste et sa capacité à promener son propre musée portatif.

3 questions à Ingrid Brochard

Fondatrice du MuMo.

Ingrid Brochard

The Good Life : Qui réclame le MuMo ?
Ingrid Brochard : Les municipalités, les Régions ou, directement, les écoles. La location du MuMo coûte 1 500 € la journée. Nous bénéficions d’une structure hydraulique qui nous permet de transformer très rapidement le conteneur en un espace d’exposition. Grâce à cette légèreté, nous pouvons rester brièvement sur les lieux. Nous nous adaptons selon les budgets et selon les besoins.
TGL : Le projet vient d’évoluer…
I. B. : Oui, nous avons remporté le prix de La France s’engage, un dispositif initié par la Fondation de France. Du coup, nous créons une nouvelle unité mobile, le MuMo-02, conçu par Matali Crasset. Il s’agira, cette fois, de faire circuler les œuvres de tous les FRAC de France, de façon à mieux honorer la mission de ces structures régionales qui est d’aller à la rencontre de tous les publics. La première tournée aura lieu en mars 2017 : ce sera une cocréation entre le FRAC Ile‑de‑France et celui de Haute-Bretagne. Ils vont constituer un cadavre exquis avec vingt œuvres de leur fonds.
TGL : Qui finance le MuMo-02 ?
I. B. : Cette nouvelle structure a été mécénée par la fondation Daniel et Nina Carasso. Le fonctionnement, lui, est pris en charge par La France s’engage à hauteur de 500 000 €. Les œuvres sont prêtées par les FRAC. La première structure continuera de circuler de son côté.

Ce concept de musée nomade a pris de l’ampleur au fil des décennies, générant de nombreuses ­initiatives et expositions sur le thème. L’une des plus belles date de 2005, dans le cadre de l’Emergency Biennale de Tchétchénie, une manifestation d’art contemporain réali­sée par la commissaire d’exposition française Evelyne Jouanno. Quelque soixante artistes, et pas des moindres (Rirkrit Tiravanija, Lucy Orta, Alfredo Jaar, Adel Abdessemed, Sarkis, Cao Fei…), étaient invités à réaliser une œuvre en deux exemplaires placés dans deux valises : l’une partant pour Grozny, en Russie, l’autre faisant le tour du monde dans des expositions miroir en Belgique (Bruxelles), en Italie (Bolzano), en Lettonie (Riga), au ­Canada (Vancouver), en Turquie (Istanbul) ou aux États-Unis (San Francisco). Les valises envoyées clandestinement à Grozny étaient, pour leur part, exposées dans les maisons d’habitants de la capitale tchétchène, qui déjouaient ainsi la censure militaire. Comme quoi il faut se méfier parfois des excédents de bagages…

La dernière initiative en date a été produite par l’Institut français, qui a demandé à quinze artistes français émergents de concevoir une œuvre originale – peinture, installation, vidéo ou sculpture – tenant dans une valise. Une exposition modulable, mise à la disposition du réseau culturel français. La circulation des œuvres est la belle ambition de l’époque, et elle a pris sa vitesse de croisière depuis une dizaine d’années. Depuis 2005, pour être plus précis, quand un photographe et metteur en scène canadien plus malin que les autres, Gregory Colbert, s’est piqué de faire voyager ses photos et ses films en demandant à l’architecte Shigeru Ban de concevoir pour ses œuvres une structure nomade. En onze ans, le Nomadic Museum s’est posé dans le monde entier et a même changé d’enveloppe, puisqu’aux conteneurs de Shigeru Ban s’est substituée, en 2008, une structure en bambou de Simón Vélez. Lorsque Gregory Colbert a démarré son projet, en 2005, il ignorait qu’il allait donner le signal de toute une série de projets itinérants. De 2008 à 2011, le Mobile Art, de l’architecte irakienne Zaha Hadid, commandité par Chanel, a ouvert la voie. Dans cette immense structure en forme de fer à repasser, le sac matelassé blanc à chaîne dorée était le roi des lieux, servi par quelques valets illustres – Yoko Ono, Stephen Shore, Subodh Gupta ou encore Nobuyoshi Araki. Le Centre Pompidou Mobile, conçu par Patrick Bouchain, a pris le relais en 2011. Le propos d’Alain Seban, alors directeur du musée, était de « présenter, sur quelques milliers de mètres carrés et pour une durée de trois à quatre ans [en France comme à l’étranger, NDLA], une exposition de quelques dizaines d’œuvres importantes, permettant une traversée du XXe siècle. » Le projet a été arrêté brutalement au bout de deux ans, car la structure était trop vaste et trop lourde à monter à chaque étape et l’aventure était trop coûteuse pour l’institution parisienne comme pour les muni­cipalités hôtes qui devaient débourser plus de 300 000 euros pour l’accueillir.

En revanche, le MuMo, lancé en 2011 lui aussi, perdure et prend même du galon. Avec un conteneur habillé par Daniel Buren, surmonté d’un immense lapin gonflable de Paul McCarthy, le MuMo, ne passe pas inaperçu. Premier musée itinérant d’art contemporain spécialement conçu pour les enfants, il va, depuis cinq ans, à la rencontre des élèves d’écoles primaires de France, d’Europe ou d’Afrique, lesquels découvrent, ébahis, une marelle de Lawrence Weiner ou une installation lumineuse de James Turrell. Ingrid Brochard, l’initiatrice de ce projet privé, est parvenue à convaincre les plus grands noms de l’art, consciente que «  l’important est de faire entrer des enfants dans des structures artistiques, mais aussi de faire sortir les artistes des musées et des galeries ».

Lancé en 2011, le MuMo est le premier musée itinérant d’art contemporain spécialement conçu pour les enfants.
Lancé en 2011, le MuMo est le premier musée itinérant d’art contemporain spécialement conçu pour les enfants. André Morin
Le MuMo.
Le MuMo. DR
Le MuMo.
Le MuMo. DR

3 questions à Mathieu Mercier

L’artiste a réédité la fameuse boîte-en-valise de Marcel Duchamp.

Mathieu Mercier

The Good Life : Comment avez-vous travaillé sur ce projet ?
Mathieu Mercier : Je l’ai mené en association avec la famille
 Duchamp et avec l’aide du musée d’Art moderne de la Ville de Paris, qui m’a permis de travailler à partir de l’exemplaire qu’il conserve. Cet exemplaire de Série G est le plus complet à ce jour, puisqu’il comprend 81 items. Aux 80 documents et reproductions des derniers tirages, Marcel Duchamp a ajouté Glissière contenant un moulin à eau (en métaux voisins) qui figurait dans la première boîte, mais que l’artiste a ensuite enlevé pour des raisons techniques.
TGL : Cette réédition est si parfaite qu’elle pourrait passer pour un original…
M. M. : En effet. C’est pourquoi les répliques ont été réduites de 6 %.
TGL : Pourquoi avez-vous ressenti la nécessité de rééditer cette œuvre ?
M. M. : Parce qu’elle est fameuse, mais peu accessible. J’ai travaillé avec l’éditeur allemand Walther König pour réaliser une édition de 3 000 exemplaires, vendue 180 €. J’aurais aimé que ce soit moins cher encore. L’important, c’est que les écoles d’art puissent l’acheter pour que les étudiants, qui ont tous entendu parler de la boîte-en-valise, aient l’occasion de la voir et de la manipuler.

En 2014, le Musée passager, également pensé sous la forme d’un grand pavillon d’exposition itinérant, a vu le jour, à son tour, en Ile-de-France. D’avril à juin, il est ouvert sept jours sur sept, passant de Bondy à Cachan, de Saint–Denis à ­Boulogne-Billancourt, avec des œuvres qui proviennent de galeries, d’artistes ou du FRAC Ile-de-France. Financé à 100 % par la Région, porté par Julien Dray, le Musée passager est gratuit pour les villes qui en font la ­demande, gratuit pour le public, ce qui explique en partie son succès : plus de 60 000 visiteurs en trois ans.

Depuis 2014, le Musée Passager sillonne l’Ile-de-France d’avril à juin. Il est financé à 100 % par la région et est gratuit pour les villes et pour les visiteurs.
Depuis 2014, le Musée Passager sillonne l’Ile-de-France d’avril à juin. Il est financé à 100 % par la région et est gratuit pour les villes et pour les visiteurs. Maurice Partouche
Depuis 2014, le Musée Passager sillonne l’Ile-de-France d’avril à juin. Il est financé à 100 % par la région et est gratuit pour les villes et pour les visiteurs.
Depuis 2014, le Musée Passager sillonne l’Ile-de-France d’avril à juin. Il est financé à 100 % par la région et est gratuit pour les villes et pour les visiteurs. Community

Dernier-né, le Satellite s’inscrit plus modestement dans un camion réaménagé en petit espace d’exposition de 20 m2. Depuis 2015, cette structure fait circuler les œuvres du FRAC Franche-Comté dans les communes de la région, sous les yeux amusés des locaux qui prennent le camion en aluminium brossé pour une bétaillère. Les enfants y montent par groupes de six ou sept et, si l’on en croit Maude Marchal, chargée de diffusion du FRAC, plébiscitent le Dial-a-Poem
 de John Giorno, une œuvre constituée en tout et pour tout d’un téléphone à l’ancienne. Lorsqu’on compose le numéro de son choix, on peut entendre, au hasard, un poème de William Burroughs, de John Cage ou de John Giorno. « Les enfants composent souvent le numéro de leurs parents et sont tout étonnés d’entendre un poème en anglais ou, simplement, de la musique ou des bruits », explique-t-elle.

Né en 2015, le satellite du FRAC Franche-Comté est la plus récente de ces initiatives itinérantes.
Né en 2015, le satellite du FRAC Franche-Comté est la plus récente de ces initiatives itinérantes. Nicolas Waltefaugle
Né en 2015, le satellite du FRAC Franche-Comté est la plus récente de ces initiatives itinérantes.
Né en 2015, le satellite du FRAC Franche-Comté est la plus récente de ces initiatives itinérantes. Nicolas Waltefaugle

Depuis que l’art se nomadise, il semblerait qu’il n’ait jamais autant invité au voyage. Le photographe et vidéaste américain Doug Aitken l’a bien compris, qui a carrément affrété, en 2013, un train organisant des happenings de New York à San Francisco avec des artistes voyageurs performeurs. Peter Fischli et David Weiss, Philippe Parreno, Olafur Eliasson, Stephen Shore, Edward Ruscha et même Beck et Patti Smith étaient du convoi. « Il s’agit d’un voyage éclair et culturel, une recherche sur les nouveaux horizons de notre culture en mouvement. Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? Et aujourd’hui, comment pouvons-nous nous exprimer ? » Sans consigne et sans excédent de bagages, les temps présents de l’art sont décidément transportants.

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