Raimond Spekking

Démantèlement nucléaire : à filière exceptionnelle, enjeux exceptionnels

Entre l’engagement de nombreux pays à sortir du nucléaire après la catastrophe de Fukushima et l’arrivée en fin de vie d’installations nucléaires, le démantèlement est une problématique d’actualité. Les perspectives de croissance laissent les industriels songeurs, mais la réalité les rappelle à l’ordre et soulève de nombreuses incertitudes concernant la filière nucléaire dans son ensemble.

Un marché porteur et pérenne
On comprend l’enthousiasme du secteur à envisager une filière industrielle et son empressement à affirmer son savoir-faire en la matière quand, parallèlement, se dessinent les contours d’un marché du démantèlement dont les perspectives semblent juteuses. Les chiffres évoqués sont toujours mirobolants, de quelques dizaines à plusieurs centaines de milliards d’euros. De quoi appâter une industrie dont le marché planétaire demeure atone et dont la rentabilité économique des activités s’érode. Le démantèlement apparaît comme un marché providentiel. Pourtant, Laurence Piketty, directrice de l’assainissement et du démantèlement au CEA, avertit qu’il s’agit d’un marché restreint et concurrentiel : « Il existe un marché du démantèlement, mais il est difficile pour les entreprises. Vous opérez en milieu hostile, avec des contraintes réglementaires lourdes. Il y a un marché porteur et pérenne, mais qui nécessite pour les entreprises d’être flexibles, de savoir gérer des interruptions dans les opérations, de pouvoir assurer la maintenance et la surveillance, etc. Selon moi, cela ne peut qu’être un marché de spécialistes. » Donc beaucoup d’appelés pour peu d’élus. Le démantèlement est un marché ingrat. « Il y a toujours eu une tendance à concentrer les recherches sur l’aspect technologique et robotisation, rappelle Yves Marignac, directeur de Wise-Paris (World Information Service on Energy), mais qui n’a pas débouché sur les solutions standardisées et applicables en série souhaitées. Pour bien se représenter le démantèlement, il faut avoir l’idée d’une déconstruction. Ce sont des bâtiments et des équipements qui génèrent des volumes très importants de ferraille et de béton avec, par endroits, de la radioactivité. Les robots peuvent être utiles pour repérer cette radioactivité et pour la traiter spécifiquement, mais généraliser le démantèlement par des robots n’a pas de sens. »

Le démantèlement est un processus de longue haleine, dont l’ensemble des opérations peut s’étaler sur plusieurs décennies sans durée déterminée, témoignant de la complexité du chantier. Bien qu’Yves Marignac souligne qu’il s’agit d’une « question compliquée, d’autant plus que les étapes varient selon les catégories d’installation », on identifie généralement trois grandes étapes. La première est la mise à l’arrêt définitif. Le combustible est déchargé, les circuits sont vidangés et les installations non nucléaires, démontées. Vient ensuite celle du démantèlement partiel. Tous les équipements et les bâtiments sont détruits, à l’exception du bâtiment réacteur, qui est mis sous surveillance. Les déchets présents sur le site sont conditionnés selon la classification établie par l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) : très faible, faible, moyenne ou haute activité, vie courte ou vie longue. Les déchets sont ensuite envoyés vers leurs exutoires, c’est-à-dire les filières de stockage adaptées, lorsqu’elles existent. Celle de Morvilliers accueille les déchets de très faible activité, et celle de Soulaines, les déchets de faible et moyenne activité à vie courte. Pour le reste des déchets, l’exploitant les entrepose comme il peut. Enfin, l’étape du démantèlement total. Le bâtiment réacteur, les matériaux et les équipements radioactifs sont complètement démontés, et les déchets qui ont été générés sont évacués. Pour le moment, aucun des chantiers de démantèlement n’est encore arrivé à cette étape. Le chantier de Chooz A, dans les Ardennes, qui est le plus avancé pour EDF, ne débutera cette phase qu’en 2017. A toutes les étapes, l’ASN veille, scrute, valide et édicte les normes de sûreté.

La centrale nucléaire Chooz A a été construite en 1960 sur la commune de Chooz, dans les Ardennes, non loin de la frontière franco-belge. Son réacteur à eau pressurisée (REP) se trouve sous terre.
La centrale nucléaire Chooz A a été construite en 1960 sur la commune de Chooz, dans les Ardennes, non loin de la frontière franco-belge. Son réacteur à eau pressurisée (REP) se trouve sous terre. David Queyrel

D’énormes difficultés techniques
Chaque installation possède une histoire qui lui est propre, résultat des fluctuations qu’elle a connues pendant toute la durée de son exploitation. Le démantèlement est un révélateur implacable de cet historique. Il met en lumière toutes les pratiques de l’exploitation, bonnes ou mauvaises. Roland Desbordes, directeur de la Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité (CRIIRAD) est intraitable : « Les difficultés sont énormes sur le plan technique, parce que ce qu’on fait en l’absence de radioactivité est tout à fait différent de ce qu’on fait en présence de radioactivité. Les installations nucléaires ont toutes une histoire, des spécificités. Pour la plupart, elles ont connu un fonctionnement normal, mais il y a aussi eu des incidents. Ce qui signifie que la radioactivité n’a pas seulement été confinée là où on l’avait mise au départ, mais que vous pouvez la retrouver dans les bâtiments autour, dans les sols, voire dans la nappe phréatique. Tout ça pose problème, et à mesure qu’on avance dans le démantèlement, vers le cœur du réacteur, on ne sait pas ce qu’on va trouver. On a de grandes incertitudes. » Laurence Piketty reconnaît qu’il est « difficile de faire une cartographie précise de la radioactivité présente dans les cellules blindées, car le bruit de fond est trop important. On n’a pas accès à la réalité de l’activité radiologique, donc il faut avancer, démonter et faire des caractérisations régulières pour affiner les scénarios de démantèlement. Tout cela se construit progressivement. »

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