On ne peut pas résumer le romantisme allemand à de la sensiblerie pure. La preuve avec ces quatre interprétations au piano d’œuvres majeures ou parfois oubliées.

Lumineux
Moins souvent joués que les trios de Beethoven, de Schubert ou de Brahms, ceux de Robert Schumann recèlent pourtant de bien jolis trésors. Les deux trios proposés ici ont été composés en 1847 – le premier l’a été en hommage à Félix Mendelssohn – et possèdent tout ce qui rend Schumann parfaitement indispensable. Un génie torturé, mais animé d’une sourde énergie. L’interprétation du trio Karénine – un groupe de jeunes musiciens français d’exception – est lumineuse et source d’émotions étonnantes.
Schumann. Piano Trios 1 & 2, Trio Karénine, Mirare.

« Schumann. Piano Trios 1 & 2 », Trio Karénine, Mirare.
« Schumann. Piano Trios 1 & 2 », Trio Karénine, Mirare. DR

Quintessence
Chacun de ses disques est un événement. Après Debussy et Chopin, le pianiste Nelson Goerner donne sa vision de la sonate N° 29 de Beethoven, dite Hammerklavier. Là où d’autres voient un monument âpre et imposant, Nelson Goerner humanise constamment le propos, y compris dans la gigantesque fugue du quatrième mouvement. Quant au mouvement lent, son cheminement d’une construction parfaite bouleverse. Avec une grande cohérence, le disque est complété par Bagatelles opus 126, la dernière œuvre pour piano de Beethoven.
Beethoven. Sonate no 29 « Hammerklavier », Bagatelles opus 126, Nelson Goerner, Alpha Classics.

« Beethoven. Sonate no 29 « Hammerklavier », Bagatelles opus 126 », Nelson Goerner, Alpha Classics.
« Beethoven. Sonate no 29 « Hammerklavier », Bagatelles opus 126 », Nelson Goerner, Alpha Classics. DR

Indispensable
Né en 1930, le pianiste Lazar Berman nous a quittés en 2005. Moins célébré aujourd’hui que Sviatoslav Richter ou Emil Gilels, il fait partie de ces pianistes que l’Union soviétique empêchait de quitter le pays pour l’Occident. Ses premiers concerts aux États‑Unis et en Europe et ses premiers disques, au milieu des années 70, ont été une révélation. Son interprétation des Années de pèlerinage de Liszt est à placer au sommet d’une vaste discographie. Le présent coffret – une réédition de ses disques anciennement publiés chez CBS – propose un 3e concerto de Rachmaninov, pour lequel Claudio Abbado accompagne le pianiste avec une poésie inégalable. On trouvera également un récital enregistré en 1979 au Carnegie Hall, à New York, auquel on rêve d’avoir assisté. On se demande bien pourquoi Lazar Berman disait craindre de jouer Chopin quand on l’entend ici dans sa deuxième sonate, dite funèbre.
Lazar Berman. The Complete Sony Recordings, Sony Recordings.

« Lazar Berman. The Complete Sony Recordings », Sony Recordings.
« Lazar Berman. The Complete Sony Recordings », Sony Recordings. DR

Philippe Bianconi

Il a été l’élève de Gaby Casadesus, il a remporté la médaille d’argent au prestigieux concours américain Van Cliburn et il est le directeur musical du conservatoire américain de Fontainebleau. Philippe Bianconi mène une magnifique carrière franco‑américaine. Debussy, Chopin et Schumann sont au cœur de son répertoire. Il vient d’ailleurs d’enregistrer trois cycles essentiels du compositeur allemand.

« Schumann. Papillons, Carnaval & Davidbundslertânze », Philippe Bianconi

The Good Life : Vous enregistrez pour la seconde fois en vingt ans l’un des cycles les plus bouleversants de Schumann, les Davidsbündleränze, ces danses des compagnons de David.
Philippe Bianconi : C’est une œuvre qui m’accompagne depuis mes 15 ans. Elle a toujours été sur ma table de chevet. Elle est d’une grande profondeur. La première fois que je l’ai enregistrée, c’était avec la Fantaisie opus 17. J’ai voulu un programme plus cohérent, des œuvres qui soient presque contemporaines les unes des autres. Et le Carnaval se termine par la Marche des Davidsbündler contre les Philistins. C’est déjà un lien avec les Davidsbündlertänze.
TGL : Les Papillons est le deuxième opus de Schumann…
P. B. : C’est une œuvre de jeunesse. Elle vient juste après les Variations sur le nom Abbeg, que j’aime énormément. C’est l’œuvre qui le révèle. Toute la psyché du compositeur est déjà là. C’est un cycle parfois considéré comme mineur, notamment parce qu’on le fait travailler aux élèves du conservatoire. Pourtant, il est extraordinaire. Schumann s’est inspiré d’un de ses auteurs favoris, le grand poète Jean Paul Richter. Les Papillons sont la traduction musicale du dernier chapitre de l’un de ses livres, L’Age ingrat. Le poète y raconte l’histoire de deux frères jumeaux. L’un est d’un tempérament ardent et tumultueux ; l’autre est réservé, rêveur et timide. Les Papillons racontent les humeurs et les battements de cœur de ces jeunes gens, qui préfigurent Florestan et Eusebius, les deux créatures emblématiques de Schumann.
TGL : Comment donne‑t‑on une unité à ces trois cycles, composés de multiples pièces ?
P. B. : Il faut essayer de raconter une histoire. Celle‑ci passe par des sautes d’humeur, des passages violents ou doux. Malgré la folie Schumannienne, ces cycles sont parfaitement agencés. Chaque pièce mène très naturellement à la suivante. Le Carnaval est une galerie de portraits, puis certains thèmes reviennent au long des cycles. Dans les Davidsbündlertänze, le thème de la deuxième pièce revient dans l’avant‑dernière. Ce retour est bouleversant. La pièce est associée au personnage rêveur et méditatif d’Eusébius.
TGL : Schumann a été adopté plus tôt par les pianistes français que Brahms ou Schubert, par exemple…
P. B. : En effet, je pense à des pianistes comme Yves Nat ou Robert Casadesus, qui en furent de magnifiques interprètes, et, plus proche de nous, à la regrettée Catherine Collard. Schumann a trouvé une résonnance chez beaucoup d’interprètes français, en dépit de son univers germanique ou de l’arrière‑plan littéraire purement allemand qui a nourri le compositeur.
Schumann. Papillons, Carnaval & Davidbundslertânze, Philippe Bianconi, La Dolce Volta.

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