Son ouverture a été éclipsée par le binz de la COP21. Il s’agit pourtant là d’un exemple concret de mise en place d’énergies vertes à très grande échelle. Visite de la plus grande centrale photovoltaïque d’Europe.

De la route, on l’aperçoit à peine, et quand les nouvelles haies auront poussé, elle sera complètement invisible. Depuis le ciel, en revanche, quel spectacle ! Près de un million de panneaux solaires serrés les uns contre les autres sur 260 hectares font de la centrale solaire de Cestas, commune située à 30 kilomètres au sud de Bordeaux, le plus vaste parc photovoltaïque d’Europe. Le plus important aussi, car sa puissance installée de 300 mégawatts, équivalente à celle d’une centrale à charbon ou au tiers d’un réacteur nucléaire classique, peut lui permettre de produire 350 gigawattheures par an, soit la consommation domestique d’une ville de 300 000 habitants. Sur le site de Cestas, les chiffres ne peuvent que donner le tournis aux sceptiques pour qui l’avenir de l’énergie solaire se limiterait à quelques panneaux posés sur un toit de pavillon pour chauffer l’eau d’un particulier. Ici, tout se décline en quantités industrielles : 983 000 modules solaires sont posés sur 16 500 tables, reposant elles-mêmes sur 204 000 pieux vissés dans le sol jusqu’à 1,5 mètre de profondeur. Pour raccorder l’ensemble, vaste comme 350 terrains de football, 4 500 kilomètres de câbles aériens et souterrains ont été tendus. L’énergie dégagée par les panneaux converge d’abord vers des boîtes de jonction (une tous les 250 modules), puis passe par des ondulateurs (400 au total) qui transforment le courant continu en courant alternatif. Les grosses armoires vertes contenant les ondulateurs sont ensuite reliées à un poste central par des câbles de 33 000 volts. Là, deux transformateurs font monter la tension à 225 000 volts, avant que l’électricité ainsi produite rejoigne le réseau EDF via la ligne haute tension qui passe à 1,7 kilomètre de là.

Cette maxi­centrale a été inaugurée fin 2015 en toute discrétion, alors que les projecteurs de l’actualité écologique étaient braqués sur la COP21, qui se tenait au Bourget. Depuis sa mise en route, la production française d’électricité d’origine solaire a bondi de plus de 20 %. Le solaire représente désormais 1,7 % de la consommation globale d’électricité, contre 1,4 % auparavant. Avec seulement 5 000 mégawatts d’installations solaires, la France est encore loin de l’Allemagne, de l’Espagne ou de l’Italie pour la production photovoltaïque, mais le site de Cestas est une promesse pour l’industrialisation de ce secteur. Le projet a été porté par le groupe Neoen. Cette société, fondée en 2008, est aujourd’hui le troisième producteur français d’électricité renouvelable (solaire, éolien, biomasse) derrière les géants EDF et Engie. Détenue majoritairement par l’homme d’affaires Jacques Veyrat (ancien dirigeant de Louis Dreyfus), cette entreprise de taille intermédiaire (ETI) s’est associée à deux poids lourds pour la construction du parc ­solaire de Cestas : Schneider Electric, pour les équipements électriques, et une filiale d’Eiffage, pour le génie civil. A ce consortium s’est ajoutée une PME, Krinner France, pour la fabrication des tables destinées à supporter les panneaux. Ces derniers sont fabriqués en Chine et ­représentent 45 % du coût global. « Les Chinois ne sont pas forcément moins chers que les fabricants européens, argumente Xavier Barbaro, président de Neoen. Mais ils sont les seuls qui soient capables de livrer de grandes quantités de qualité homogène. »

Neoen, producteur indépendant

Le groupe français Neoen – acronyme du palindrome « Nouvelles énergies ou énergies nouvelles » – est le premier producteur indépendant d’électricité dédié au renouvelable. Son cœur de métier est de développer des projets pour son propre compte, qu’ils soient solaires, éoliens ou de biomasse, de les construire, puis de les exploiter. Il en assure aussi le montage financier. Neoen emploie une centaine de personnes. Son CA 2016 est de 100 M € pour 750 MW installés. Fondé en 2008, Neoen s’est, depuis 2010, internationalisé au Portugal, en Australie, au Mexique, au Salvador, en Egypte, etc. Son objectif : atteindre 1 000 MW installés en 2017, dont 40 % à l’étranger. Le capital est détenu par Impala, la holding de Jacques Veyrat (59 %), par Omnes Capital (26 %) et par Bpifrance (15 %).

4 questions à Xavier Barbaro

Président de Neoen

Xavier Barbaro

The Good Life : D’autres parcs photovoltaïques de la dimension de Cestas sont-ils envisageables en France ?
Xavier Barbaro : C’est possible, et c’est souhaitable. Dans le nord comme dans le sud de la France, il existe beaucoup de parcelles inutilisées qui s’y prêteraient, comme des friches industrielles ou d’anciennes bases militaires. Parmi les différentes centrales solaires, les grandes centrales au sol sont un puissant levier pour développer l’économie du photovoltaïque.
TGL : L’énergie solaire peut-elle devenir concurrentielle à court terme ?
X. B. : Grâce à la baisse des coûts des composants et à l’arrivée de nouveaux acteurs plus « sobres », le prix de l’électricité solaire a été diminué par cinq ces dernières années. Et la tendance à la baisse se poursuit. A Cestas, le mégawattheure se vend 105 € alors que nous étions à 300 € lors de nos premières estimations en 2011. Pour les centrales que nous construisons actuellement en France, nous sommes à 70 €. A l’international, le prix peut être inférieur. Dans un pays comme la Jamaïque, dont 95 % de l’électricité est fournie par du fuel, nous avons développé un projet à 85 $ le MWh (env. 77 €), ce qui est moins cher que le marché local. Même chose pour un récent appel d’offres au Salvador : à 100 € le MWh, nous sommes 20 % moins chers que l’électricité du pays.
TGL : La tendance peut-elle se maintenir sans subventions ?
X. B. : Je considère que nous ne sommes pas subventionnés au sens strict du terme, mais la possibilité qui nous est donnée par l’État de conclure des contrats sur le long terme est évidemment une sécurité. En acceptant de donner aux producteurs d’électricité cette sécurité sur leurs revenus, l’Etat obtient en retour qu’ils se battent durement pour remporter les appels d’offres qu’il organise.
TGL : Le risque d’une nouvelle bulle est-il écarté ?
X. B. : Oui. Le solaire est bluffant : je n’imaginais pas une baisse des prix aussi forte et aussi rapide ! Les prix du solaire sont sur le point d’être inférieurs à ceux de l’éolien. Le renouvelable, dans son ensemble, devient moins cher que le nucléaire de nouvelle génération. Et dans deux ou trois ans, son prix sera plus intéressant que celui du charbon. C’est un cercle vertueux. Selon une étude publiée l’an dernier, l’électricité solaire était la solution la moins chère pour la moitié de la population mondiale.

Optimiser la compétitivité
L’investissement global pour le site girondin s’est élevé à 360 millions d’euros, et les travaux ont duré dix mois, après deux ans et demi de préparation. Avec un gros coup de chance pour démarrer : avoir trouvé ce vaste terrain d’un seul tenant, une ancienne pinède dévastée par la tempête de 1999. Afin d’optimiser la compétitivité de la centrale, les techniciens de Neoen ont choisi de densifier au maximum les panneaux et de ne pas les orienter vers le sud, comme c’est généralement le cas. « Nous avons choisi une exposition est-ouest qui nous permet d’avoir une couverture sur l’ensemble de la journée », explique Antoine Sacré, le ­superviseur Neoen du site. La centrale est pilotée par cinq techniciens depuis une salle de contrôle, en réalité un simple bureau équipé d’ordinateurs dans un bâtiment anonyme qui sert aussi d’atelier et de réserve pour les pièces détachées. En cas de panne exceptionnelle, des équipes de maintenance extérieures sont disponibles. Et les paramètres généraux de production sont aussi supervisés en permanence depuis le siège parisien de Neoen. Le quotidien de la centrale est calme et plat, comme le paysage environnant. Dans l’enceinte quasi déserte, quadrillée d’allées rectilignes, on n’entend aucun bruit, à part un léger grésillement à l’approche des ondulateurs. Ponctuellement, la vie peut s’animer lorsque s’ébranle la machine à laver les panneaux, un étrange engin sur roues dont le cou de girafe est posé sur un corps d’hip­popotame gorgé de quatre tonnes d’eau. Conçue spécialement pour circuler entre les panneaux, elle les nettoie de son bras articulé afin d’en maintenir le meilleur rendement. Il faut compter au moins deux mois pour un lavage intégral ! Parfois, un drone parcourt l’espace pour analyser la thermographie, c’est-à-dire vérifier la performance de chaque panneau. Enfin, il faudra bien penser à la tonte annuelle de l’herbe sous les modules photovoltaïques. L’hypothèse d’y lâcher un troupeau de moutons en guise de tondeuses fait partie des options envisagées. Ici, tout a été réfléchi pour une réduction des coûts de revient. « Notre objectif est de faire des centrales simples pour baisser les prix, mais pas low cost, car nous en sommes le propriétaire », remarque Xavier Barbaro. L’électricité produite à Cestas est vendue à EDF 105 euros par mégawattheure, contre 40 euros lorsqu’elle sort des centrales nucléaires traditionnelles. Mais, précise-t-on chez Neoen, ce tarif garanti par contrat pour vingt ans est « moins élevé que celui des futurs réacteurs pressu­risés ­européens », estimé à plus de 110 euros. Pour l’entreprise française, l’expérience de la ­centrale de Cestas servira à ses développements futurs à l’international. Si aucun membre du gouvernement français ne s’est dérangé pour l’inauguration, des dizaines de délégations venues d’Allemagne, du Portugal, du Salvador et d’Australie ont déjà fait le déplacement en Gironde.

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