Seule une conquête aussi prestigieuse que son élection au Collège de France – dont il est, depuis dix mois, titulaire de la chaire permanente d’économie des institutions, de l’innovation et de la croissance – fut à même de faire revenir en France ce professor of economics à qui Oxford et Harvard ont déroulé le tapis rouge. Pour The Good Life, Philippe Aghion délivre les ressorts de sa leçon de croissance.

Parcours

  • 1976-1980 : école normale supérieure de Cachan, section mathématiques.
  • 1983 : doctorat d’économie mathématique, université de Paris-I-Panthéon-Sorbonne.
  • 1987 : Ph.D d’économie à Harvard.
  • Depuis 1989 : chargé de recherche au CNRS.
  • 1992-1996 : chargé de cours à Oxford, puis au University College de Londres.
  • 2000-2015 : professeur d’économie à Harvard.
  • Depuis octobre 2015 : professeur au Collège de France, chaire d’économie des institutions, de l’innovation et de la croissance.

« Désolé, lance-t-il tout sourire en préambule, je n’ai dormi que trois heures ! » Une confession propre à miner ceux qu’un sommeil succinct prive de lucidité, tant Philippe Aghion semble affûté ce matin-là, visiblement ravi de nous accueillir dans son « labo » : deux bureaux et une grande salle aux murs blancs situés sur les hauteurs du Panthéon, dans cette annexe du Collège de France qui, rue d’Ulm, voisine en harmonie avec les mythiques écoles Polytechnique et Normale sup. Pantalon marine, chemise bleue, les mains sagement posées sur les genoux, l’économiste évacue en quelques mots les strates préliminaires à sa vraie vocation : prépa maths sup et maths spé au lycée Henri-IV, à Paris, puis l’école normale supérieure de Cachan, un doctorat à la Sorbonne et une thèse à Harvard. « Quand je me suis intéressé à l’économie, j’ai constaté qu’il y avait une dichotomie entre, d’un côté, l’économie mathématique, très rigoureuse, et, de l’autre, des idées intelligentes, des débats de la pensée, mais à l’intérieur desquels on ne trouvait aucun modèle  économique et encore moins d’analyse empirique. C’est la raison pour laquelle je me suis ensuite essayé à développer mes propres modèles. »
Le 1er octobre 2015, lors de sa leçon inaugurale au Collège de France, Philippe Aghion s’appropriait les mots si opportuns du philosophe Michel Foucault, lequel, quarante-cinq ans avant lui, évoquait ce trac, « ce désir de ne pas avoir à commencer », lors de sa propre leçon inaugurale intitulée L’ordre du discours. Devant un parterre de confrères et d’émules en costume anthracite, dont un certain Jean Tirole, qui lui a ravi le Nobel (pour lequel Aghion fut l’un des lauréats pressentis), mais aussi un certain Emmanuel Macron, aux faux airs d’étudiant sage prenant des notes, le nouvel élu du Collège s’est employé à conduire son auditoire sur le cheminement de son enthousiaste vision schumpétérienne de l’économie. Professeur autrichien du milieu du XXe siècle, Joseph Schumpeter, dont Philippe Aghion est fan, fut ce pionnier qui attribua à l’innovation un rôle central dans la croissance. « C’est lorsque j’ai rejoint le Massachusetts Institute of Technology comme assistant, après ma thèse, que j’ai tenté de “modéliser” Schumpeter en étudiant la manière dont l’innovation génère de la croissance. Avec les conséquences bénéfiques que cette innovation peut avoir sur l’économie politique de la croissance ; même si innover, c’est détruire, et si détruire crée forcément des conflits. Comprendre l’aspect conflictuel de la croissance, le dépasser, tout cela m’intéresse énormément. »

La concurrence stimule l’innovation
La lueur d’humanité qui éclaire ce visage aux traits sévères se voile parfois quand l’économiste s’escrime à rendre intelligibles les incidences concrètes de son raisonnement. Philippe Aghion met l’accent sur l’aspect positif de cette « destruction créatrice » de l’innovation, qui plonge les créations antérieures dans l’obsolescence pour mieux en faire éclore de nouvelles. La concurrence, elle aussi, passe au scanner de cette méthode de travail propre à l’économiste français, un va-et-vient entre la théorie et les modèles, pour ensuite confronter cette modélisation à la réalité de l’analyse empirique. « Le modèle schumpétérien avait démontré qu’il fallait innover pour échapper à la concurrence, dont il était sous-entendu que cette dernière avait un impact négatif sur la croissance. J’ai montré, au contraire, que la concurrence pouvait stimuler l’innovation. » Philippe Aghion insiste sur ce dialogue qu’il a fait naître entre la théorie et l’empirique. Deux approches qui s’opposent parfois et qu’il s’agit de confronter pour les concilier dans une analyse toujours plus affinée. « Il arrive que le traitement des données empiriques remette en cause le modèle. En matière de concurrence, elles ont révélé une fracture entre, d’un côté, les firmes qui sont à la pointe de l’innovation et qui sont stimulées par la concurrence et, de l’autre, celles qui ne sont pas à cette frontière technologique et que la concurrence pénalise. » De cette pratique de l’économie naissent de nouvelles orientations de politique économique dont ce social-libéral ne fait pas mystère. Et de citer en exemple le modèle du Danemark, qui a ouvert la voie de la flexisécurité et trouvé le bon équilibre avec un État qui protège autant qu’il incite. Et de tacler la France, où les rigidités du marché du travail, auxquelles s’ajoute un mauvais système de formation professionnelle, freinent la mobilité sociale. « Ce qui manque, dans notre pays, c’est l’aptitude permettant à chacun de rebondir à tout moment. A cet égard, notre société est très inégalitaire. Dans le système éducatif français, il n’y a pas de deuxième ou de troisième chance. Et puis il y a ce clivage universités/grandes écoles, dont le corporatisme est terrible. Vous avez raté votre concours d’entrée aux grandes écoles ? Vous êtes terminé, vous ne serez jamais un grand décideur ! » Et de regretter, dans le même temps, la disparition de la promotion interne, en vigueur dans les pays scandinaves. Philippe Aghion propose de décloisonner le système en édifiant des passerelles entre les grandes écoles et les formations générales universitaires, tout en insistant sur l’urgence à faire émerger des campus d’excellence, dont l’université de recherche Paris Sciences et Lettres ouvre la voie. « A Harvard, la faculté de droit fait partie d’Harvard, note-t-il. Et ça marche très bien. » Harvard, qui a fait les yeux doux au French economist dès sa sortie de Normale sup, produit convoité de l’élite française. Philippe Aghion y est resté neuf ans après y avoir soutenu sa thèse, en 1987, savourant cette existence ultraconfortable dans laquelle, selon ses propres termes, « tout lui était apporté sur un plateau ». Au Collège de France, où il pilote le pôle de recherche économique qu’il a créé, il dit apprécier d’avoir désormais « à se bagarrer » pour trouver les fonds indispensables à l’avancement de ses travaux. « Ici, j’agis en entrepreneur. Je dois moi-même monter des projets, intéresser des entreprises partenaires, faire appel à des étudiants et à des coauteurs. Le Collège, c’est une collectivité. » Et ce, même si les plus grands patrons – comme Bernard Arnaud, avec qui il déjeunait ce jour-là – viennent à sa rencontre et s’il loue le soutien financier du Collège de France et de l’université Paris Sciences et Lettres, indispensable pour embaucher des étudiants et pour acheter des bases de données.

Erreur de mesure
L’économiste n’est pas à court de projets. Son ambition première consiste à diffuser cette culture de l’innovation et de la prise de risque auprès des lycéens, et notamment ceux de banlieue à qui il a rendu visite à plusieurs reprises. Son autre intention est de drainer de jeunes chercheurs dans son labo de recherche. « Avec ces collaborateurs d’excellent niveau, nous travaillons sur des données fiscales, bancaires, d’entreprises, dont nous avons la chance de disposer en France, et qui sont d’une qualité remarquable, souligne Philippe Aghion. Aujourd’hui, je collabore avec l’Insee et avec la Banque de France. Une mine d’or dont je ne disposais pas aux États-Unis. » Une vie excitante, parfois fatigante, entre Paris et Londres, où Philippe Aghion enseigne à la London School of Economics ; entre Londres et Toulouse, où il donne un cours à la Toulouse School of Economics (TSE), sans compter d’autres voyages et les soirées Skype qu’il s’impose pour rester en contact avec, entre autres, ces Français de la Silicon Valley et de Boston dont regorge son impressionnant carnet d’adresses ! L’un de ses chantiers actuels : montrer que la croissance qui est reliée à la destruction créatrice est mal mesurée. « Car un bien nouveau, par définition, n’existait pas hier, ce qui nous oblige à faire des supputations, qui, en général, sont fausses. J’ai montré qu’aux États-Unis on sous-estime la croissance de 0,6 %, voire de 0,7 %. Si on prend en compte cette erreur de mesure, les États-Unis enregistrent à l’heure actuelle une croissance de plus de 3 % par an. Ce n’est donc pas de la stagnation. » Philippe Aghion réfute le pessimisme du type « après moi le déluge » de l’économiste américain Robert Gordon. « Gordon prétend que les grandes inventions appartiennent au passé, et que l’innovation et la croissance touchent à leur fin. Au contraire, je pense que jamais la technologie n’a été aussi performante qu’elle ne l’est maintenant pour produire des idées. »

Prix et distinctions

  • Médaille de bronze du CNRS, 1995.
  • Prix de la Revue française d’économie, 2001.
  • Prix Yrjö Jahnsson, 2001.
  • Médaille d’argent du CNRS, 2006.
  • Prix Schumpeter, 2006.
  • Prix de théorie John von Neumann, 2009.

Bibliographie (principaux ouvrages)

  • Endogenous Growth Theory (coécrit avec Peter Howitt), MIT Press, 1998.
  • Handbook of Economic Growth (coécrit avec Steven Durlauf), Elsevier, 2005.
  • L’Économie de la croissance (coécrit avec Peter Howitt), Economica, 2010.
  • Repenser l’État. Pour une social-démocratie de l’innovation (coécrit avec Alexandra Roulet), Seuil, 2011.
  • Changer de modèle (coécrit avec Gilbert Cette et Elie Cohen), éditions Odile Jacob, 2014.

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