Serge Detalle
Hotels, palaces et lodges

Le Poseidonion Grand Hotel, le bijou du golfe Saronique

Patiné, mais délicatement rénové, ce palace balnéaire fait les beaux jours de l’aristocratie grecque depuis 1914. Un hôtel en phase avec son île, Spetsès, fier et discret bijou du golfe Saronique où l’on cultive une élégance sans fanfaronnades.

Y aller

Le tour-opérateur Safrans du Monde propose un séjour d’une semaine au Poseidonion Grand Hotel à partir de 1 550 € (sur la base de deux personnes voyageant ensemble). Ce forfait comprend les vols directs Paris – Athènes, aller-retour en classe économique, 7 nuits avec petits déjeuners, les transferts privés aller-retour entre Athènes et l’hôtel.
www.safransdumonde.com

De votre sommeil, vous serez paresseusement tiré par le ronronnement d’un caïque. A travers les persiennes, voilà la lumière qui s’infiltre à peine, vous révélant peu à peu la majesté des lieux : les murs blancs et nus s’éclaircissent ; les plafonds altiers dévoilent leurs moulures ; un secrétaire de bois sombre, un canapé grège, une lampe nostalgique sortent de l’ombre. Traversez alors la chambre, vaste et sobre, luxueusement modeste, jusqu’au balcon, pour permettre au spectacle de vous sauter au visage. On laisse à l’écrivain Michel Déon, exilé volontaire à Spetsès – ou Spetsai, comme on l’appelle parfois –, dans les années 50, le soin de brosser le tableau : « En poussant les volets, j’ai tout retrouvé doré par le soleil d’hiver : Hydra, au loin, nimbée d’une buée grise qui adoucit les arêtes trop dures de ce rocher ancré dans la mer, les autres îles groupées en arc de cercle qui nous protègent des vents d’Orient, la côte du Péloponnèse, mince langue de terre jaune couronnée de pins et, enfin, ce morceau de Spetsai sur lequel règne mon regard depuis quinze jours : les maisons chaulées, les oliviers et les cyprès […] ». Quand il écrit Le Balcon de Spetsai, le futur académicien s’est choisi pour logis une simple bicoque portuaire. Votre balcon à vous, fiché dans la façade Belle Époque du Poseidonion Grand Hotel, a certes davantage de panache. Mais peu importe la balustrade, c’est d’une certaine idée de la beauté grecque qu’on vient ici se repaître. Loin de la carte postale cycladique, à base de cubes blancs et de dômes bleus, Spetsès la saronique aligne les demeures néoclassiques à toit de tuiles. Loin des hordes qui hystérisent Mykonos, le chic à la spetsiote cultive une veine discrètement glam : Jackie O. en aimait l’ambiance ; Eroll Flynn y amarrait la Zaca, sa goélette. On y croise aujourd’hui la styliste anglo-athénienne Mary Katrantzou, entre autres fines fleurs de la mode, tandis que l’aristocratie grecque s’y prélasse à l’abri des regards.

Hauts plafonds, murs blancs et mobilier sobre… Un luxe sans ostentation qui résume l’esprit du lieu. Avec, en prime, un balcon sur la mer.
Hauts plafonds, murs blancs et mobilier sobre… Un luxe sans ostentation qui résume l’esprit du lieu. Avec, en prime, un balcon sur la mer. Serge Detalle

Lustre d’antan
Ce luxe sans forfanterie qui auréole Spetsès, le Poseidonion en est l’incarnation – ce n’est pas un hasard si Nikolaos, prince de Grèce, a célébré, en 2010, ses noces sur le  toit-terrasse de l’établissement. Depuis 1914, l’hôtel trône sur le seul bourg de l’île, oui, mais sans l’écraser de ses ors. Du haut de ses balcons, nous y revoilà, on ne toise pas la vie insulaire, non, on l’épouse : sous vos pieds, il y a des groupes de mamies qui devisent et des ados qui flirtent. Des saynètes nimbées de ces effluves de pins, de citronniers et de jasmins qui signent l’identité de l’île. Car c’est de ces senteurs puissantes que Spetsès tire son nom : Isola delle Spezie, l’île des arômes, comme l’appelaient les Vénitiens au XIIIe siècle. Un bout de terre séduisant,  mais qui ne se donne pas comme ça : on a là une puissance maritime de premier plan qui s’illustre, entre autres, en 1822, lorsque les Spetsiotes pilonnent le vaisseau amiral de l’occupant ottoman. Dans toute la Grèce, on célèbre alors ces fiers capitaines, armateurs et négociants qui ont fait la fortune et la vigueur de leur île. Parmi leurs rejetons, il y a Sotirios Anargyros, ponte de la marine marchande qui va tenter sa chance aux États-Unis à la fin du XIXe siècle. Il y devient magnat du tabac, brassant les millions. De retour sur son île, il n’aura de cesse, généreux, de la pomponner : le voilà qui replante des pinèdes, que la construction navale avait sérieusement grignotées, et bâtit des écoles ; fou de la gâchette, il convie toute la noblesse grecque à de grandes parties de chasse, érigeant Spetsès en une sorte de Sologne hellénique – on ne s’étonnera pas que l’armateur Stavros Niarchos ait acheté Spetsopoula, l’îlot voisin, pour en faire sa propre réserve. C’est Sotirios Anargyros, encore, qui va construire le Poseidonion, s’inspirant, pour l’architecture et les prestations de haute volée, du Carlton de Cannes ou du Negresco de Nice. Il en fera le premier palace balnéaire de Grèce,  attirant à lui les élites d’Athènes et les gentlemen anglais. Et si sa réputation s’était un peu émoussée ces dernières décennies, l’hôtel claironne à nouveau : après cinq ans de travaux, il a retrouvé, en 2009, tout son lustre d’antan, sans qu’on ait pour autant gommé sa patine.

Le lobby du palace possède un charme et une élégance sans pareils.
Le lobby du palace possède un charme et une élégance sans pareils. Serge Detalle

Ferme bio
Un yacht rutilant accoste dans le rougeoiement du soir. En descend un couple bien mis, sans un bagage, qui fond à grandes enjambées sur le Poseidonion. Rien de plus chic, pour les continentaux fortunés, que de venir dîner là, puis de regagner la côte, dans le vrombissement de leurs bijoux flottants, une fois le dernier digestif avalé. Pour l’heure, les voilà qui se retrouvent, robe de grande marque et veste club, mais assez cool, dans l’un des plus beaux lobbies qui soient – même les peintures contemporaines, à l’esthétique discutable, qui ornent ses murs ne parviennent pas à le gâcher. Dès la porte d’entrée, les initiales de Sotirios Anargyros, enluminées façon Art nouveau et gravées dans le verre, vous ravissent. La porte une fois franchie, le lobby, dont l’élégance ne tient pourtant qu’à trois fois rien, vous souffle : au sol, des carreaux de ciment à motifs 1900 ; là, un miroir sévère juste posé ; plus loin, d’antiques cages à oiseaux tapies dans un coin. Et puis, pièce maîtresse, cette splendide volée de marches de marbre qui s’élance vers les étages. Apéritif oblige, bifurquons plutôt vers le bar, où les alcools s’alignent joliment dans les casiers d’une ancienne bibliothèque. Il faudra commander un Beyond the sea, le cocktail maison qui mixe Apérol et mastic, la gomme chérie des Grecs, puis le siroter au bord de la piscine à débordement qui s’étire discrètement au dos de la bâtisse. De l’autre côté, face à la mer, la bonne table de l’hôtel, The Verandah, fait terrasse comble sous l’œil des badauds. Un spot prisé des m’as-tu-vu, où l’on dînerait fastueusement face à la plèbe ? Soit, il est de bon ton de s’y faire voir, et la clientèle y est parfois hâbleuse. Mais que les trop frimeurs réfrènent leurs désirs de jéroboams et de bols de caviar. Le chef Stamatis Marmarinos, grand gaillard barbu, n’a que faire des effets de manche, préférant plutôt exalter, sans trop les triturer, les trésors de la terre spetsiote : blettes, carottes, salades, tomates, oignons, mais aussi volailles ou aloe vera proviennent de la propre ferme bio de l’hôtel, sise dans les collines alentour. Un petit paradis horticole qui, d’ailleurs, vous reçoit à déjeuner sur demande : vue plongeante sur le golfe Saronique, pins et plants odorants… la salade de betteraves du jardin prend là-bas une tout autre saveur !

La piscine à débordement s’étire discrètement dans les jardins de l’hôtel.
La piscine à débordement s’étire discrètement dans les jardins de l’hôtel. Adrian Houston

Légendes marines
Quand la nuit sera un peu plus avancée, que les conversations sonneront un peu plus haut et que de puissants effluves éthyliques monteront des tables – on aura pris quelques liqueurs, ouzo ou tsipouro, pour couronner les délices de Marmarinos –, alors surgira peut-être la silhouette dégingandée de Manolis Vordonis, l’actuel propriétaire des lieux. Oubliez les patrons policés : quand celui-ci ne court pas la mer Egée sur son voilier, il vous alpague, faciès de corsaire et anglais parfait, pour vous conter des légendes marines ou vous énoncer des axiomes de philosophes. Il a 66 ans mais « préfère choisir [son] âge », soufflant invariablement, chaque année, 42 bougies. Il est à l’image de son hôtel : un monument grec dont on aime les belles rides et la classe naturelle.

Manolis Vordonis, homme d’affaires maritimes

Le charismatique propriétaire du Poseidonion n’est jamais très loin de l’eau. En bon scientifique, il a étudié la mécanique des fluides et l’architecture navale, tout en dévorant les grands textes de la philosophie grecque. Entré en 1976 chez Thenamaris, compagnie de transport maritime fondée au Pirée sept ans plus tôt, il en est devenu le directeur exécutif, puis le président, développant l’assise mondiale du groupe – sa flotte compte aujourd’hui quelque 90 navires et figure parmi les leaders européens en matière d’armement de pétroliers et de vraquiers. Hôtel à la gloire de Poséidon, le dieu des flots, on ne s’étonnera pas que le Poseidonion ait séduit Manolis Vordonis qui, depuis 2004, en loue les murs à long terme – le bâtiment classé restant la propriété de la fondation Anargyrios, du nom du constructeur initial. L’homme d’affaires a ainsi créé, avec d’autres membres de sa famille, la société Ecorecreators,
à travers laquelle la rénovation de l’hôtel, sur cinq ans, a pu être menée à bien. Une société qui œuvre également à la restauration de bâtiments et de navires. L’un des derniers bébés de Vordonis, c’est cette Spetses Classic Yacht Regatta, une course où les vieux gréements ont la part belle.

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