Onassis, Niárchos, Bodossakis : ces grands armateurs grecs sont aujourd’hui décédés, mais ils ont laissé derrière eux de puissantes fondations, extrêmement bien dotées et très actives dans le développement de la ville. Des acteurs économiques de premier ordre, et une exception grecque tout droit héritée de l’histoire d’Athènes.

Dans l’Antiquité, l’évergétisme consistait, pour les notables, à faire profiter la collectivité de leurs richesses. Il s’agissait d’une véritable obligation morale, qui s’est ensuite lentement endormie avant de ressurgir au XIXe siècle. En 1830, la Grèce proclame son indépendance et se libère de quatre cents ans de joug ottoman. Tout est à construire. Et les riches commerçants, notamment de la région de l’Epire, dans le nord du pays, permettent, grâce à leurs donations, d’ériger les premiers bâtiments publics du tout jeune État grec. Ce sont les premiers évergètes modernes. Parmi les plus célèbres d’entre eux, citons Georges Averoff (1815-1899) et Evángelos Záppas (1800-1865). Le premier a construit de nombreuses écoles dans le pays et financé, en plein centre d’Athènes, le Stade olympique panathénaïque en marbre blanc, également appelé Kallimarmaro (« beau marbre »). Le second, né près de Tepelen, une petite ville située dans le sud de l’Albanie, a légué une partie de son immense fortune à l’État grec pour construire à Athènes un bâtiment dédié au sport : le Zappéion. Inauguré en 1888, il a été utilisé successivement lors des jeux Olympiques de 1896 et de 1906. Situé dans le magnifique parc du Parlement, à deux pas de la place Syntagma, c’est aujourd’hui encore l’un des plus beaux bâtiments de la ville.

Le Stade olympique panathénaïque rénové par l’armateur Georges Averoff en 1896.
Le Stade olympique panathénaïque rénové par l’armateur Georges Averoff en 1896. DR

L’économie grecque sort exsangue de la Seconde Guerre mondiale et de la longue guerre civile (1946-1949) qui s’est ensuivie. « Il n’y avait plus de capitaines d’industrie capables de reprendre le flambeau de l’évergétisme », explique Yerassimos Yano poulos, avocat fiscaliste et conseiller de la fondation Stávros Niárchos. Émerge alors une toute nouvelle génération d’hommes d’affaires qui, dans la foulée du magnat Aristote Onassis (1906-1975), font fortune dans la marine marchande. Les armateurs ne sont pas une nouveauté pour la Grèce, qui a une longue tradition remontant au début du XXe siècle dans ce secteur, mais Aristote Onassis et son adversaire d’une vie, Stávros Niárchos (1909-1996), portent cette activité à des niveaux record. De son vivant, Aristote Onassis n’était pas particulièrement impliqué dans le développement d’Athènes, mais il a laissé des instructions claires. « Selon son testament, 50 % de sa fortune devait aller à sa fille, Christina, et 50 % à la fondation Alexandre Onassis, du nom de son fils mort tragiquement dans un accident d’avion », souligne Aphrodite Panayotakou, directrice de communication de la fondation. En quarante ans, la fondation a multiplié par dix la somme léguée par l’armateur et affecte 40 % de ses revenus annuels à ses activités de mécénat. « C’est la spécificité de notre institution, explique Aphrodite Panayotakou. Nous avons toute une partie business qui garantit notre pérennité et qui nous permet d’être totalement indépendants. »

Une responsabilité sociale forte
La fondation Onassis a longtemps dominé le développement urbain de la ville en offrant de grands projets. Avec une prédilection pour l’avenue Syngrou, cette longue tranchée qui relie le centre de la ville au bord de mer. C’est là que se trouvent les bureaux de la compagnie Olympic Shipping and Management d’Aristote Onassis, mais aussi les locaux de la fondation. C’est donc tout naturellement sur cet axe que, en 1992, la fondation finance, à hauteur de 150 millions d’euros, la construction de ce qui est depuis devenu l’hôpital de chirurgie cardiaque le plus performant des Balkans. « En cédant à l’État cet outil moderne de 127 lits où ont déjà été soignés gratuitement plus de 350 000 patients, nous avons rempli une partie de notre mandat », souligne Aphrodite Panayotakou. Santé, éducation, solidarité sociale et culture sont les quatre piliers voulus par Aristote Onassis.

Construit par la fondation Aristote Onassis, l’hôpital de chirurgie cardiaque est le plus performant des Balkans.
Construit par la fondation Aristote Onassis, l’hôpital de chirurgie cardiaque est le plus performant des Balkans. DR

En 2010, alors que la crise économique explose dans le pays, la fondation livre le centre culturel Onassis, toujours sur Syngrou. Avec un investissement de près de 85 millions d’euros, le centre est ouvert à la création grecque contemporaine et se donne pour mission de soutenir un segment sinistré de l’économie. En produisant plus de 500 spectacles en cinq ans, il a permis à plus de 6 200 artistes ou techniciens grecs de vivre de leur travail. « Nous avons une responsabilité sociale forte, car nous sommes un acteur économique majeur. La culture doit survivre : elle définit le type de société dans laquelle nous voulons vivre », affirme Aphrodite Panayotakou. La fondation Stávros Niárchos adopte à peu de choses près la même structure légale et les mêmes axes que la fondation Aristote Onassis. Elle a commencé à intervenir à la mort de son bienfaiteur, en 1996. « Nous avons déjà dépensé 1,5 milliard d’euros en vingt ans, dont 50 % en Grèce, et surtout à Athènes, et 300 millions, depuis 2012, pour soutenir l’entrepreunariat des jeunes ou pour soulager les citoyens les plus vulnérables des conséquences sociales de la crise », rapporte Yiannis Zervakis, directeur administratif de la fondation Stávros Niárchos. Le projet le plus ambitieux est sorti de terre entre 2012 et 2016, lui aussi tout au sud de l’avenue Syngrou, et sera officiellement inauguré en 2017. Le Centre culturel de la fondation Stávros Niárchos (SNFCC) hébergera, à terme, la bibliothèque nationale et l’opéra national, ainsi qu’un parc.

Livré en 2010, le Centre Culturel Onassis est ouvert à la création grecque contemporaine.
Livré en 2010, le Centre Culturel Onassis est ouvert à la création grecque contemporaine. Laurent Fabre

De l’espoir pour l’avenir
« C’est notre testament pour les générations futures, s’enthousiasme Yiannis Zervakis. On nous reproche souvent qu’un tel projet en temps de crise est un luxe déplacé, mais nous
devons donner de l’espoir pour l’avenir. Athènes n’aura plus rien à envier aux autres capitales européennes. » Une fois le SNFCC terminé, ses clés seront remises à l’État grec. Mais celui-ci aura-t-il les moyens d’en assurer les frais de fonctionnement ? « C’est son devoir, répond Yiannis Zervakis. Nous l’y aiderons. Nous avons d’ailleurs tenté de mettre en place de la technologie intelligente pour limiter les coûts de fonctionnement, mais il faut que chacun tienne sa part du marché. » A Athènes, tous les développements urbains se font aujourd’hui avec l’apport des fondations, faute de financement public. Dans une seconde phase, la fondation Stávros Niárchos soutiendra la réhabilitation du triangle commercial voulu par le maire ; celle-ci commencera à l’automne 2016. La fondation Aristote Onassis a déjà financé – à hauteur de 10 millions d’euros – diverses études pour la régénération de la ville, dont 33 dans le cadre du vaste projet Rethink Athens, lancé en 2012. Il s’agissait de la refonte totale du centre en vaste zone piétonnière, mais le programme a été abandonné, faute de moyens. « Nous avons mobilisé plus de 60 universitaires sur ce projet. Les études qu’ils ont livrées servent désormais aux conseillers en urbanisme de la ville », confirme Aphrodite Panayotakou. Selon Yiannis Zervakis, les fondations ne sont pas là pour se substituer à l’État, mais pour aider. « Nous pouvons prendre des risques, investir pour des idées que nous estimons aller dans le sens de l’intérêt général sans penser au profit, et c’est notre force aujourd’hui », affirme-t-il. Aristote Onassis comme Stávros Niárchos s’inscrivent désormais dans le panthéon des évergètes grecs contemporains.

Autonoma, un rendez-vous pour repenser la vie dans la ville

Les 1er et 2 juillet, le centre culturel Onassis abritera un séminaire international organisé par de jeunes architectes grecs formés à l’étranger pour discuter d’initiatives en matière d’autonomie urbaine. « Une société autonome telle que je la vois est une société dont les membres savent qu’il n’y a pas de transcendance et qu’ils doivent faire eux-mêmes ce qui a besoin d’être fait. » Cette phrase du philosophe grec Cornelius Castoriadis guide l’action d’Eleni Katrini, jeune architecte actuellement engagée dans un doctorat à l’université Carnegie-Mellon de Pittsburgh (Pennsylvanie) et coorganisatrice de cette conférence. « Nous souhaitons réunir à Athènes environ 200 universitaires, architectes,
designers et géographes qui réfléchissent sur ces questions ou sont engagés dans des projets concrets d’autonomie urbaine, car Athènes est devenue le symbole de cette philosophie. Il y a en effet eu à Athènes une prise de conscience forte ces dernières années et, à partir de 2011, de nombreux citoyens ont commencé à reprendre en main l’espace public. Les jeunes, notamment, ont compris qu’ils ne devaient plus attendre de manière transcendante l’aménagement de leur territoire. » Précurseurs, les fondateurs du site Internet Atenistas regroupent sur leur temps libre des volontaires pour repeindre une école, repaver une rue, transformer en parc un parking abandonné… Dans la foulée, des centaines d’initiatives similaires ont été mises en place, si bien que le maire a décidé de soutenir le mouvement en lançant la plate-forme de mise enréseau Synathina.gr. « Avec Autonoma, nous voulons pousser la réflexion un cran plus loin en invitant des gens du monde entier à échanger sur ce qui marche ou non chez eux », souligne Eleni Katrini. Ou quand les Athéniens se réapproprient leur ville.