Marion Gambin

Diversité et vitalité sur la scène arty athénienne

Effet Documenta ou pas, artistes et galeristes se débattent afin que la Grèce soit prête, en 2017, pour s’imposer comme une nouvelle vitrine de l’art contemporain. Mais le chemin semble encore bien long et escarpé.

Katerina Koskina a le dos bloqué. Quant à son ordinateur, il vient de rendre l’âme. La journée commence mal lorsque je rencontre la directrice du musée national d’Art contemporain d’Athènes (EMST). Dire que Katerina Koskina en a plein le dos est un doux euphémisme. Depuis qu’elle a repris la direction de ce musée, en janvier 2015, elle pilote à vue un paquebot qui peine à sortir des limbes. « Depuis sa création, en 1997, le musée fonctionne comme un organisme nomade hébergé par d’autres institutions », explique-t-elle. Depuis le printemps 2015, l’EMST a enfin un toit – l’ancienne brasserie Fix, qui a été rénovée –, mais les cinq étages de ce bâtiment sont une coque vide. Dommage, les collections sont riches – plus de 1 000 œuvres signées Ilya Kabakov, Pierre Huyghe, Bill Viola, Marina Abramovic, etc. – et les immenses terrasses du musée offrent une vue spectaculaire sur l’Acropole, le Lycabette et, plus loin, sur Le Pirée.

Créé en 1997, le musée national d’Art contemporain d’Athènes (EMST) peine à sortir des limbes, notamment parce qu’il ne bénéficie pas d’aide publique. Il fonctionne comme un organisme nomade hébergé par d’autres institutions.
Créé en 1997, le musée national d’Art contemporain d’Athènes (EMST) peine à sortir des limbes, notamment parce qu’il ne bénéficie pas d’aide publique. Il fonctionne comme un organisme nomade hébergé par d’autres institutions. Marion Gambin

Les raisons qui empêchent l’ouverture du musée ne manquent pas : « Le bâtiment était livré, mais il fallait une étude muséologique et muséographique pour déterminer l’aménagement intérieur. Nous venons de boucler cette étude. Quant au recrutement du personnel, pour le moment, la crise empêche l’État de payer les salaires des 80 personnes nécessaires à son fonctionnement. A ce jour, nous sommes douze ! » A défaut d’aide publique, Katerina Koskina, qui a longtemps présidé le conseil d’administration du musée national d’Art moderne de Thessalonique et dirigé trois biennales, fait jouer ses relations. « Dakis Joannou, qui a créé la fondation Deste, va mettre en dépôt un certain nombre d’œuvres  de sa collection. La fondation Stavros Niarchos va nous donner les millions pour l’équipement muséographique. La fondation Neon va continuer de nous allouer un budget pour acheter des œuvres dans les foires et assurer le financement d’un poste d’éducateur et d’un poste de conservateur à l’année. Quant aux artistes, ils sont de plus en plus nombreux à nous donner des œuvres… Si tout va bien, nous ouvrirons d’ici à début 2017. Il faut que nous soyons prêts pour accueillir, en avril prochain, les expositions de la Documenta [grande manifestation d’art contemporain qui se tient tous les cinq ans et dure cent jours, NDLR]. »

Neon met l’art contemporain en lumière

Après la fondation Deste, créée en 1983 par le collectionneur Dakis Joannou, Neon est désormais l’autre fondation majeure en Grèce pour la promotion de l’art contemporain. Financée par le collectionneur Dimitris Daskalopoulos, elle est dirigée, depuis sa naissance en 2012, par Elina Kountouri, qui se donne pour ambition de « rapprocher l’art contemporain du grand public ». L’une des caractéristiques de cette fondation est son nomadisme. Elina Kountouri favorise les projets et les expositions dans les espaces publics – jardins, conservatoire de musique, école d’archéologie, etc. – afin d’opérer un lien entre passé et présent et de démontrer aux Grecs, plutôt conservateurs, que l’art contemporain est accessible. Neon délivre également des bourses d’études ainsi qu’une aide à la création d’œuvres. Elle établit aussi des passerelles avec Londres, grâce à son programme Neon Curatorial Exchange, qui permet chaque année à un jeune commissaire d’exposition grec d’investir, pendant quelques mois, la Whitechapel Gallery et à un commissaire de ce même musée de découvrir, en retour, la scène grecque. Le dernier coup d’éclat de cette fondation est le mécénat de l’exposition de Marina Abramovic au musée Benaki d’Athènes. De janvier à avril dernier, des queues interminables se sont formées pour visiter cette exposition qui reposait sur des performances présentées 6 jours sur 7 et 8 heures par jour. L’exposition a totalisé 48 110 visiteurs, un record historique en Grèce pour une exposition d’art contemporain.

Le monde de l’art se mobilise pour l’EMST, palliant une double lacune : celle de l’État, mais aussi celle du mécénat privé, quasi inexistant en Grèce. Les deux déficiences, à vrai dire, sont liées, comme me l’explique le lendemain Alexis Caniaris, le directeur de la foire Art-Athina, logé dans un petit bureau du quartier de Psiri, dont les maisons basses aux façades colorées disparaissent sous les tags et les graffitis. « Non seulement nous ne bénéficions d’aucune loi fiscale avantageant le mécénat culturel, mais l’État nous pénalise. Depuis l’été 2015, la TVA sur les œuvres est passée à 23 % ! En Grèce, il existe un manque de foi patent vis-à-vis de la création contemporaine. L’État privilégie le patrimoine, l’archéologie, car les gens sont attachés à la grandeur du passé. Tout l’argent est parti dans le nouveau musée de l’Acropole. C’est bien de l’avoir construit, mais il faut aussi penser au présent et montrer que la création actuelle offre des pistes de réflexion et des réponses aux problèmes que nous traversons. »

De nouveaux modèles
Comme Katerina Koskina aux prises avec son vaisseau fantôme, Alexis Caniaris se démène pour remettre sur pied une foire qui a vécu des heures fiévreuses dans les années 2000, mais qui était quasi moribonde lorsqu’il l’a reprise en 2012. Renonçant à concurrencer les grandes foires quand le marché de l’art en Grèce se meurt, il a changé de modèle,
associant des stands commerciaux à des espaces non lucratifs dédiés aux associations ou aux collectifs d’artistes. « C’est une façon de combiner ce que montrent les galeries, de
manière assez classique, avec des formes d’art plus progressistes, explique-t-il. C’est surtout une manière de prendre en compte le développement de toutes ces nouvelles plates-formes artistiques alternatives, telles que State of Concept, Radio 10, 3137, Enterprise Projects ou Lo and Behold, qui se sont beaucoup développées ces dernières années à Athènes. »

Directeur de la foire Art-Athina, Alexis Caniaris se démène depuis 2012 pour remettre sur pied cet événement artistique qui a vécu des heures fiévreuses dans les années 2000.
Directeur de la foire Art-Athina, Alexis Caniaris se démène depuis 2012 pour remettre sur pied cet événement artistique qui a vécu des heures fiévreuses dans les années 2000. Marion Gambin

En ajoutant au programme des conférences, des expositions et, cette année, un festival de films artistiques, Alexis Caniaris a choisi de faire de la foire non pas un rendez-vous élitiste pour collectionneurs endogames, comme cela se pratique à Bâle, Londres ou Paris, mais un événement culturel destiné au grand public. Il espère ainsi « stimuler la vocation de nouveaux collectionneurs ». Pandelis Arabinis, dont la galerie AD a été l’une des premières à promouvoir l’art contemporain à Athènes, il y a trente ans, s’insurge contre cette nouvelle orientation, mais reste fidèle à la foire. « Je viens parce qu’il faut la soutenir, mais une plate-forme alternative et des talk-shows ne remplaceront jamais des galeries et des artistes de haut niveau ! » Depuis sa galerie, dont l’immense baie vitrée ouvre sur la charmante église de Saint-Demetrios, Pandelis Arabinis se souvient d’un temps où les plus grandes enseignes internationales venaient à Art-Athina et où deux ou trois art dealers grecs faisaient la pluie et le beau temps sur les stands. Aujourd’hui, un tiers des galeries d’art ont fermé à Athènes et une bonne partie travaille au ralenti. Quant aux grands collectionneurs, beaucoup sont allés acheter à Londres ou à Genève. Cependant, la foire tourne encore avec 60 % de galeries grecques, certaines, anciennes et prestigieuses, comme Kalfayan, d’autres, nouvelles, comme Evripides, The Pulse, Depo Darm ou Alexandre Skinas. « Elles ont toutes ouvert récemment, souvent à l’initiative de collectionneurs qui ont d’autres rentes que celles de la galerie et qui profitent de la chute des prix de l’immobilier pour ouvrir une enseigne et passer de l’autre côté du miroir. La perspective de la Documenta les stimule aussi », admet Alexis Caniaris.

Laboratoire social
« La Documenta se lève comme un soleil et nourrit tous les espoirs », m’avait confié, avant que je m’envole pour Athènes, Evangelia Kranioti, une jeune photographe et cinéaste
grecque qui mène, depuis dix ans, un travail au long cours sur la vie, sur les voyages et sur les amours des marins méditerranéens. Elle a quitté Athènes en 2001 pour mener des études aux Arts-Déco et s’est finalement installée à Paris, tout en revenant en Grèce trois ou quatre fois par an. « Beaucoup d’artistes de ma génération se sont exilés, surtout de 2010 à 2012, mais, aujourd’hui, plus personne ne part. Les artistes grecs considèrent que même si la vie matérielle est dure, la crise que traverse la Grèce constitue un moment
passionnant de réflexion, d’expériences et de projets. D’ailleurs, pour la première fois, la fondation Deste, qui consacrait plutôt les artistes internationaux, expose les jeunes artistes grecs en collaboration avec le New Museum de New York. »

Même son de cloche de la part de l’artiste Pavlos Nikolakopoulos, qui m’accueille dans un atelier situé dans le charmant quartier de Koukaki, très prisé des artistes athéniens. Aux murs, des fuseaux de métal blanc finement dentelés : des armes silencieuses qui constitueront l’une des pièces phares de son exposition à la galerie genevoise Analix Forever, cet été. « Ce n’est pas une pièce agressive, c’est ma manière de dire qu’il faut être attentif à la façon dont on agit et dont on vit aujourd’hui. Les temps sont durs, mais c’est aussi une bonne période. On échappe à la production commerciale pour le marché, puisqu’il n’existe plus, et on passe beaucoup de temps à discuter. On se retrouve une ou deux fois par semaine dans des cafés à Exarchia [quartier d’Athènes considéré comme le bastion des anarchistes, NDLR]. » En 2009, Pavlos Nikolakopoulos et d’autres artistes ont transformé un parking du quartier d’Exarchia en parc. « On a inauguré le Novarinou Park le 7 mars 2009, et il est toujours là. L’artiste doit modifier le paysage de la ville. » 

L’artiste Pavlos Nikolakopoulos dans son atelier, à Athènes. Il reconnaît volontiers que cette période difficile a aussi ses bons côtés. Avec d’autres artistes, il contribue, notamment, à transformer le visage de la ville.
L’artiste Pavlos Nikolakopoulos dans son atelier, à Athènes. Il reconnaît volontiers que cette période difficile a aussi ses bons côtés. Avec d’autres artistes, il contribue, notamment, à transformer le visage de la ville. Marion Gambin

L’hiver dernier, c’est Stefanos Tsivopoulos, de la galerie Kalfayan, qui a pris possession de l’espace public et défrayé la chronique athénienne. Cet artiste est connu du monde entier depuis qu’il a représenté la Grèce à la Biennale de Venise, en 2013, avec une remarquable installation vidéo, History Zero, qui posait la question du rôle de l’argent dans les destins individuels. Sur la place Syntagma, bordée par le parlement grec, il a remplacé, durant quelques jours en février, des panneaux d’affichage publicitaires par des photos de politiciens qui se sont imposés après la chute de la dictature, en 1974, revenant ainsi sur le passé douloureux de la Grèce.

Une forme de résistance
Athènes est devenue un laboratoire social dont chacun espère tirer leçon. On ne compte plus le nombre d’artistes et de commissaires d’exposition étrangers qui s’y sont installés
depuis un an, fascinés par cette crise économique sans précédent qui est aussi une crise de sens et de civilisation dont la Grèce semble figurer le paroxysme. Et également
attirés par les loyers peu chers et par la Documenta, à laquelle chacun espère accrocher son wagon. Au point qu’on parle d’Athènes comme d’un nouveau Berlin, ce que tempère
Yasmina Reggad, commissaire indépendante, qui vit à Athènes depuis novembre dernier. « Je menais un projet avec l’université Goldsmith de Londres sur le thème “Imagining and materialising the future in an age of austerity”. Je travaillais sur des méthodes alternatives de survie, mais je trouvais nos recherches trop théoriques. J’ai eu envie de venir à Athènes pour voir les choses de plus près. » Devant un plat de morue frite, spécialité de Bakaliarakia o Damigos, l’un des restaurants les plus anciens d’Athènes, elle poursuit : « Ici, le prix des transports augmente tous les jours. Et il ne faut pas tomber malade, car les hôpitaux ne peuvent plus acheter de médicaments ni de matériel. Des taxes nouvelles surgissent au quotidien. Mais, en dépit de cela, les gens ont développé une forme de résistance qui m’impressionne. Ils ont dépassé le stade de la dépression. Il y a une énergie, un courage et une générosité, à l’égard des réfugiés par exemple, auxquels je ne m’attendais pas. »

Les grandes stars de l’art contemporain, elles-mêmes, ne résistent pas à l’appel d’Athènes : Tino Sehgal a présenté l’une de ses fameuses performances dans l’agora romaine à l’automne 2014 ; Marina Abramovic a pris le relais au musée Benaki au printemps dernier ; Ai Weiwei expose au musée d’Art cycladique jusqu’en octobre. Athènes est devenue symboliquement le lieu de tous les possibles, même si la réalité est moins utopique qu’il n’y paraît. Christina Androulidaki, qui a ouvert la galerie Can en 2012 et qui représente de jeunes artistes, soupire quand on évoque le « cas grec » : « Le monde attend de nous que nous trouvions une solution que le reste de l’Occident pourra appliquer. On me demande sans cesse si les pratiques des artistes ont changé depuis la crise, si un art engagé se développe. Mais l’engagement, il est avant tout dans les actions du quotidien – participer aux manifestations, aider les migrants dans les centres d’accueil, partager des réseaux de solidarité. On attend de nous que nous nous rebellions, mais notre forme de résistance, c’est tout simplement d’arriver à continuer de vivre et de mener des projets dans des conditions aussi difficiles. »

Diaporama : Diversité et vitalité sur la scène arty athénienne

4 questions à Marina Fokidis

Directrice du bureau d’Athènes pour la Documenta 14

Nina Papaconstantinou

The Good Life : La Documenta 14 s’intitule « Learning from Athens ». Quel sens donner à ce titre ?
Marina Fokidis : A ce jour, c’est encore un titre de travail. Il manifeste l’effort de la Documenta 14 de se dérouler sur deux sites en même temps pour la première fois de son histoire. En invitant les visiteurs à se rendre à la fois à Cassel et à Athènes, et à passer du temps dans chaque ville, Adam Szymczyk, le directeur artistique, mise sur le fait que chacun apprendra d’une réalité qui n’est pas la sienne et devra dépasser les clichés qui circulent entre le Nord et le Sud. Cette double manifestation fournit une bonne occasion de reparler de démocratie et de repenser la crise financière et humanitaire qui touche toute l’Europe.
TGL : Où se tiendront les expositions ?
M. F. : Adam Szymczyk n’avait pas pour idée que la Documenta arrive à Athènes comme un satellite, monte des expositions et reparte. Il a choisi de travailler en étroite collaboration avec les institutions, avec les fondations et avec les associations existantes. L’une d’elles est l’école des beaux-arts d’Athènes, où se déroule une grande partie du travail préparatoire. Les expositions se tiendront dans des espaces classiques et dans des lieux extérieurs disséminés dans la ville.
TGL : Les artistes grecs attendent beaucoup de la Documenta 14. Ressentez-vous le poids de cette responsabilité ?
M. F. : En tant que Grecque, oui. Les artistes grecs me demandent tous s’ils seront sélectionnés ou pas. Mais ce qui importe, c’est que des acteurs culturels du monde entier vont faire le déplacement et sortir la scène grecque de son isolement. La compagnie aérienne grecque Aegean Airlines a même planifié deux vols directs Athènes – Cassel hebdomadaires afin de faciliter les déplacements.
TGL : Constatez-vous, avant même l’ouverture de la Documenta 14, un effet sur la scène artistique grecque ?
M. F. : Bien sûr ! L’annonce, à elle seule, a déjà ramené de l’espoir dans le monde de l’art grec. Imaginez que vous êtes en train de mourir et que quelqu’un vous gifle pour vous faire revenir à la vie. Je crois que la Documenta 14 va amener des gens et de l’amour. Les gens, ce sera toute la communauté internationale de l’art. L’amour, ce sera les échanges entre tous ces gens.

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