Île de légendes, berceau d’Aphrodite, elle a été louangée par les romantiques français. Pourtant, curieusement, Cythère est restée presque à l’écart, intacte. Pour notre journaliste, elle est l’île d’un bonheur sans cesse retrouvé.

Les vents, à Cythère, sont brusques et changeants. Parfois, ils contraignent le petit Bombardier Q400 qui atterrit sur l’île à modifier sa trajectoire. En mai dernier, l’avion a piqué vers le sud, il a survolé l’anse d’Avlemonas, puis il a poussé jusqu’au centre, planant si bas qu’on distinguait, en contrebas, la gorge du village de Mitata et, finalement, il a obliqué vers le nord et plongé d’un coup sur la piste qui mesure moins de 1 500 mètres de long. Le vent a chahuté une dernière fois l’appareil, justifiant les cierges de Pâques orthodoxes que l’hôtesse d’Olympic Air venait de distribuer avec un sourire onctueux. A l’arrivée, Panayotis, le loueur de voitures, trônait derrière l’unique comptoir de l’aéroport, telle une figure divine et inclémente. Sec et plus noueux d’année en année, Panayotis règne sur l’aéroport de Cythère, comme sur le port de Diakofti, où abordent les petits ferrys venus du Péloponnèse (une heure et demie de traversée) et l’énorme Kornaros dépêché du Pirée (sept heures). Panayotis est à la tête d’une flotte imposante de voitures, de motos, de scooters et même de tracteurs qui justifie son tempo électrique, alors qu’il recueille les permis de conduire en actionnant les essuie-glaces, ouvrant les coffres arrière tout en me soufflant dans un anglais de rocaille : « Natacha, it’s too busy, I am going to have a heart attack ! »

Panayotis et moi, nous nous connaissons depuis trente ans. La première fois que j’ai débarqué sur l’île, j’en avais 20. J’étais ignorante, alors, d’Un voyage à Cythère. Je n’avais pas de dispositions baudelairiennes. Je n’étais en quête d’aucun idéal. J’étais fauchée et je tenais fermement les clés d’une maison de village que ma tante venait d’acheter à Chora, la capitale de l’île, et qu’elle avait accepté de me prêter avec moult recommandations. Située sur la route de la Crète, Cythère avait la sauvagerie des terres qui ont le goût de l’autarcie. Les poules caquetaient dès matines. Le marché se tenait une fois par semaine sur la place centrale du village de Potamos et je n’aurais pour rien au monde raté ce ravitaillement hebdomadaire, car les épiceries et les restaurants se comptaient sur les doigts d’une main. La plupart des hameaux étaient à l’abandon, désertés par les Cythériotes qui, dans les années 50, avaient fui la pauvreté pour chercher fortune outre-Atlantique, aux États-Unis et au Canada, et surtout en Australie. Les seules richesses se concentraient dans l’or des icônes qui ornaient, et ornent toujours, les mille églises byzantines de l’île. Hier comme aujourd’hui, on vient de loin pour déposer un pieux baiser sur la fameuse Vierge noire du monastère de Panaghia Myrtidiotissa.

Le monastère de Panaghia Myrtidiotissa.
Le monastère de Panaghia Myrtidiotissa. Marion Gambin

Inaccessible, rêvée, utopique
Chaque année, je suis revenue dans cette enclave ionienne qui dialogue avec le vent, les pierres et son passé mythologique. A l’époque, je savais la légende qui dit qu’Aphrodite est née sur les rives de Cythère, mais il m’a fallu des années pour réaliser que le grand rocher au large de la plage de Kapsali constitue, pour les Cythériotes, un précieux jalon de la légende. Je vous la livre telle que Nikolas Magoulas, l’un des jeunes architectes de l’île, me l’a racontée le soir de Pâques, après la messe, devant la traditionnelle maghiritsa, une soupe aux abats et au riz propre à terrasser un maçon. Un combat a opposé les titans Ouranos et Cronos. Cronos a tranché l’une des bourses d’Ouranos, qui est tombée dans la mer et s’est métamorphosée en rocher. Pour la directrice du service archéologique de l’Attique de l’Ouest, Stella Chryssoulaki, que j’ai rencontrée quelques jours plus tard, cette histoire de rocher relève d’une mythologie purement locale, mais le reste du récit figure bien dans La Théogonie, d’Hésiode : du sexe tranché d’Ouranos a jailli du sperme, lequel a fécondé la mer et donné naissance à Aphrodite.

Contrairement aux îles des Cyclades, Cythère n’a rien perdu de sa beauté première.
Contrairement aux îles des Cyclades, Cythère n’a rien perdu de sa beauté première. Marion Gambin

Chaque fois que je raconte mes vacances à Cythère, une brume d’idéal passe dans les yeux de mes interlocuteurs. Berceau d’Aphrodite, autrement nommée Vénus, Cythère est le lieu par excellence de la beauté, mais une beauté inaccessible, rêvée, utopique, qui nourrit des poèmes contemplatifs et peu de réelles équipées, comme me l’a dit Manolis Charos, peintre de renom qui vit entre Athènes et Cythère. Victor Hugo s’est fendu de 80 vers sur Cérigo (nom italien de Cythère, qui fut occupée près de six cents ans par les Vénitiens), mais il n’a jamais mis les pieds sur l’île. Gérard de Nerval, épris du tableau de Watteau, ne s’y est pas rendu non plus, mais dans son Voyage en Orient il imagine une escale et fait de l’île l’emblème de la désillusion : « Il faut avouer que Cythère n’a conservé, de toutes ses beautés, que ses rocs de porphyre, aussi tristes à voir que de simples rochers de grès. Pas un arbre sur la côte que nous avons suivie, pas une roche, hélas ! pas un coquillage le long de ce bord où les néréides avaient choisi la conque de Cypris. » Si Gérard de Nerval avait croisé jusqu’à Cythère, il aurait pu voir que les fossiles de coquillages se ramassent à foison dans la plaine centrale ; il aurait visité les grottes creusées dans les falaises de la côte ouest, qui se teintent au couchant d’un rosé cézannien ; il aurait cueilli à pleines bouffées les senteurs de thym sauvage et récolté à pleines brassées les immortelles, dont les boutons jaunes appellent une palette pointilliste. Il aurait fait son idéal de cette île qui, contrairement aux édens policés des Cyclades, n’a rien perdu de sa sauvagerie première. La terre ferrugineuse y est toujours aussi rouge et le climat, toujours aussi capricieux. Le paysage est changeant, offrant des forêts de pins couchés, des maquis étouffés de buissons et d’épineux et des terres semées d’oliviers, qui poussent entre les éboulis. L’architecture est singulière, associant des demeures aux toits de tuiles rouges, au nord, et des maisons de type cycladique, au sud. Les panoramas sont spectaculaires, ménageant, à l’est comme à l’ouest, des descentes en lacet vers la mer sur des routes sans parapet qui forcent le vertige. Les anciens, comme le nonagénaire Manolis Daponte, qui a créé, dans les années 60, le premier théâtre et la première digue portuaire de Cythère, y vivent vieux et alertes, dans un décor qui leur reste familier, car l’île n’a pas été dévoyée par un tourisme excessif.

Cythère à nulle autre pareille

Parmi les curiosités de Cythère, on compte un cargo échoué à Diakofti, une église dépourvue de clocher à Mitata depuis le tremblement de terre de 2006 et, surtout, un régime administratif qui est unique en Grèce. En partant, les Anglais ont en effet donné les terres aux habitants de l’île et chargé un organisme, baptisé Eghorios Kythira, d’en gérer le cadastre, indépendamment de la mairie. Si bien que l’État grec, qui voulait vendre à bon prix la plage de Palaiopolis et le rocher Hydra, s’est vu envoyé il y a peu dans les cordes, Eghorios Kythira faisant valoir que ces sites ne lui appartiennent pas.

L’île devenue désirable
L’aéroport, pourvu d’une piste courte, n’autorise pas l’atterrissage de gros porteurs. La « mafia » des dix taxis de l’île fait obstacle à tout service public de bus, s’assurant une rente confortable aux dépens du touriste et contribuant indirectement à la fortune de Panayotis, tout autant qu’à ses palpitations. Les habitants, campés sur leur fierté d’îliens, œuvrent depuis toujours en faveur de petites unités hôtelières, évitant l’écueil des marinas et autres complexes de dix étages avec piscines azurées façon David Hockney. Si bien que, même si la population de Cythère passe de 3 500 personnes en hiver à 12 000 en été, l’affluence reste tolérable pour un territoire somme toute assez grand – 32 kilomètres sur 17 –, doté de 45 plages et criques, si l’on en croît les chiffres du maire de l’île, que j’interroge un matin. Stratos Harhalakis brandit des brochures en quadri de luxe et me confirme que l’île prospère depuis deux ans. Éloignée des rivages turcs, à l’écart des trajectoires migratoires, Cythère est devenue désirable. Elle connaît une poussée de fièvre touristique, mais, fidèle à ses principes, elle conserve son aspect agricole et pastoral. Katerina Stathatou, l’unique vétérinaire de l’île, court après les troupeaux de moutons et de chèvres qui cabriolent sur les pentes de Kalamos. La crise aidant, elle me confie que les Cythériotes se sont remis à cultiver leur potager et à tirer lait, fromage et viande de biquettes venues compléter, dans les familles, le bestiaire habituel des chiens et des chats. L’île, qui a toujours été une terre d’émigration, s’est même transformée en terre d’accueil pour les Athéniens à bout de souffle. C’est ainsi que, dans le petit village de western de Fratsia, je suis tombée sur Yannis Voulgarakis, le créateur du Six D.o.g.s, l’un des bars les plus branchés de la capitale. Il est depuis deux ans aux fourneaux de Familia, un restaurant coté de Cythère, et ne jure plus que par les paradis insulaires. En mai 1968, un tract proclamait déjà « Allons unis vers Cythère ! » Cinquante ans plus tard, le mot d’ordre n’a rien perdu de son actualité…

3 questions à Stella Chryssoulaki

Directrice du service archéologique de l’Attique de l’Ouest.

Stella Chryssoulaki

Créé en 1981, mais devenu vétuste, le Musée archéologique de Cythère, situé à Chora, dans le sud de l’île, a été rénové et rouvert en mai dernier. Inauguré par Stella Chryssoulaki, la directrice du service archéologique de l’Attique de l’Ouest, du Pirée et des îles Saroniques, il est le plus petit des 13 musées dont elle a la responsabilité, mais il est particulièrement bien réalisé, des films et des écrans interactifs complétant les objets et les statues.
The Good Life :
Depuis quand Cythère est-elle habitée ?
Stella Chryssoulaki : L’île est fréquentée depuis dix mille ans, mais elle est vraiment peuplée depuis cinq mille ans. Sa position stratégique est cruciale, car tout bateau qui passe le cap Malée, à la pointe méridionale du Péloponnèse, est obligé de contourner cette île bordée par l’archipel de la mer Egée, à l’est, par la mer Ionienne, à l’ouest, et par la mer de Crète, au sud. Dans les temps anciens, le cap Malée était sur une route maritime très fréquentée, si bien que Cythère a connu de nombreuses occupations : les principales sont celles des Minoens, vers le milieu du IIIe millénaire avant J.-C., des Spartiates, durant la période classique, des Byzantins, à partir du IVe siècle, des Vénitiens, du XIIIe au XVIIIe siècle, puis des Anglais, jusqu’en 1944, quand l’île est revenue aux Grecs.
TGL : La légende veut qu’Aphrodite soit née à Cythère. Avez-vous trouvé des traces de lieux de culte dédiés à cette déesse ?
S. C. : Non, même si nous avons longtemps cru que les restes d’un temple mis au jour ces dernières années par l’université d’Ioannina lui étaient dédiés. En réalité, il s’agit des vestiges d’un sanctuaire voué au culte d’Athéna car, sur le site, a été retrouvée une précieuse statuette en bronze datant de la fi n du VIe siècle ou du début du Ve siècle av. J.-C. figurant la déesse de la guerre.
TGL : L’île a-t-elle fait l’objet de nombreuses campagnes de fouilles ?
S. C. : A vrai dire, à peine 10 % des richesses archéologiques de l’île ont été mis au jour. Nous avons principalement exhumé un sanctuaire de l’époque minoenne, à Palaiopolis, près du village d’Avlemonas, et un site byzantin à Paléochora, où se trouvent les ruines d’une ancienne cité-forteresse. L’importance de ce que nous avons trouvé sur ce site est telle que cela justifierait la création d’un autre musée entièrement dévolu à la période byzantine.

Pratique

  • De l’importance du choix des plages…
    – Pour les sportifs, la crique de Kaladi, avec ses rochers spectaculaires qu’on escalade avant de plonger dans la mer. Attention, longue volée de marches pour y accéder. Prévoir son pique-nique.
    – Pour les enfants, la plage de Diakofti, qui ressemble à un petit lagon : sable fin et eau peu profonde, et la crique d’Avlemonas, où les parents peuvent manger du poisson pendant que les petits barbotent.
    – Pour les aventuriers, la crique de Limionas, une petite anse de pêcheurs, sans électricité, que l’on atteint par une route splendide, mais escarpée. La petite cahute de Nikos sert d’excellents souvlakis.
    – Pour les oisifs, la plage de Fourni, avec sa taverne et ses parties de dames sous les paillotes.
  • Restaurants
    – Familia : le seul restaurant avec une cuisine d’inspiration crétoise qui sort un peu de l’ordinaire à Cythère. Le menu change chaque saison, mais le tarama blanc et les pâtes aux épinards et mizithra (fromage local) restent un must.
    Fratsia. Tél. +30 27360 33908.
    – Pierros : le restaurant le plus sympathique de l’île, ouvert tous les jours de l’année depuis 1922. La gentillesse de Manolis est pour beaucoup dans le succès du lieu, qui sert une gastronomie familiale, à commencer par l’excellente moussaka. N’hésitez pas à aller voir en cuisine.
    Livadi. Tél. +30 27360 31014.
  • Bar
    – Astikon : c’est dans ce café historique, rénové il y a dix ans sans perdre de son charme initial, qu’ont lieu les concerts les plus sympathiques de l’île. Tous les habitants s’y retrouvent. Ambiance surchauffée tard le soir.
    Potamos. Tél. +30 27360 33141.
  • Hôtels
    – Hôtel Margarita : installé dans une demeure patricienne qui ouvre grand sur la campagne et, plus loin, sur la mer, cet hôtel, (bien) tenu par deux Français, compte 12 chambres peu spacieuses mais agréables. Une seule est dotée d’un balcon : demander la chambre Aphrodite. De 50 à 100 € selon la saison.
    Chora. Tél. +30 27360 31711.
    www.hotel-margarita.com
    – Astarti Hidden Retreats : le seul hôtel vraiment de luxe dans l’île, ouvert depuis l’an dernier. Cinq suites ébouriffantes bénéficiant chacune d’une cuisine, d’un Jacuzzi extérieur et, pour certaines, d’une double ouverture, à l’est et à l’ouest, afin de profiter des aubes et des crépuscules. Design élégant et discret. De 150 à 490 € selon les suites et les saisons.
    Karavas. Tél. +30 69703 33450.
    www.astartihiddenretreats.com
  • Location de voitures
    – Panayotis Rent A Car : Panayotis loue des voitures et des deux-roues dans toutes les catégories, 4 x 4 compris. Il propose même un service de voitures avec chauffeur si vous ne savez pas conduire ! Il possède des bureaux dans toute l’île (Chora, Kapsali, Tsikalaria, Agia Pelagia, Diakofti et aéroport).
    Tél. +30 69442 63757.
    www.panayotis-rent-a-car.gr
  • Ne pas rater
    Boulangerie de Karavas : cette boulangerie fabrique les meilleurs paximadia de Grèce et les exporte dans tout le pays. Elle a développé plusieurs variétés de ce pain biscotté : à l’huile d’olive et origan, à l’orange, au miel… Elle distribue aussi l’excellente huile d’olive bio Astarti, produite par un autre entrepreneur de nouvelle génération à Cythère, Harry Tzortzopoulos.
    Karavas. Tél. +30 27360 38154.

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