Gaël Arnaud

Costa Navarino, le projet fou d’un milliardaire philanthrope et visionnaire

Quand un visionnaire décide de transformer sa région natale, la Messénie, en ultime destination touristique de luxe écoresponsable… Cela donne, au total, cinq projets de gigacomplexes intégrés, répartis sur des milliers d’hectares. L’un d’eux est actuellement ouvert au public. Visite guidée.

L’incroyable aventure de ce petit bout de Grèce jusqu’alors oublié se mêle à l’histoire non moins rocambolesque d’un homme : Vassilis Constantakopoulos. Surnommé « capitaine Vassilis », il naît en 1935 dans la bucolique région de Messénie, pays de l’olive. La guerre civile l’oblige à fuir vers la capitale. Il y découvre alors la mer, à l’âge de 13 ans, et, cinq ans plus tard, il embarque sur un navire depuis le port du Pirée. C’est le début de ses aventures maritimes et d’une carrière prolifique, qui le conduit à devenir capitaine et milliardaire. En 1974, il fonde sa propre entreprise, Costamare Shipping, et s’oriente rapidement dans les porte-conteneurs. En seulement quelques années, son affaire devient la plus grande entreprise indépendante de transport maritime du monde. En 2008, elle est même la première entreprise de transport à être conforme aux nouvelles réglementations internationales concernant les émissions de CO2. Armateur et écologiste ? Le capitaine ne craint pas les oxymores. Au fil des années, il se forge une réputation d’activiste environnemental chevronné parallèlement à celle, plus convenue, de grand capitaine d’industrie. Sa personnalité n’est pas sans rappeler ces figures patronales un peu désuètes, empreintes d’un paternalisme bienveillant et convaincues du bien-fondé de leur mission. Dès les années 80, l’ultime projet de sa vie s’esquisse. Costa Navarino voit le jour. L’entreprise s’inscrit dès le départ dans une temporalité longue et se veut durable. « Costa Navarino était l’investissement du futur pour que les enfants de Messénie n’aient pas à chercher leur destinée ailleurs comme il a dû le faire lui-même », nous explique Georgia Vlahou, manager commerciale à Costa Navarino pour la cinquième saison consécutive.

Pylos, un village de pêcheurs à visiter autour de Costa Navarino.
Pylos, un village de pêcheurs à visiter autour de Costa Navarino. Gaël Arnaud
Gialova, l’un des nombreux sites à visiter autour de Costa Navarino.
Gialova, l’un des nombreux sites à visiter autour de Costa Navarino. Gaël Arnaud

L’ambition est de placer la Messénie sur la carte du tourisme mondial, de constituer un cercle vertueux dont Costa Navarino ne serait que le catalyseur – les bénéfices et les bienfaits devant profiter à tous, sans porter atteinte ni aux populations locales, ni à la nature ou à l’environnement spécifiques de la région. Pendant vingt ans, le capitaine rachète des terrains, parcelle par parcelle. En 1997, il finit par créer l’entreprise Temes. Elle sera chargée de la réalisation du gigantesque projet : il s’agit de l’un des plus grands menés dans le secteur touristique en Europe, son budget total dépassant 1,2 milliard d’euros. L’investissement pour les infrastructures seules s’élève à 11 millions d’euros, que Temes assume entièrement. Concrètement, Costa Navarino est l’entité qui englobe cinq projets titanesques. Navarino Dunes est le premier complexe à ouvrir, en 2010. 130 hectares répartis en deux hôtels cinq étoiles (le Westin et le Romanos) opérés par Starwood Hotels & Resorts, un terrain de golf, un spa de 4 000 m2, une salle de conférences, des équipements de loisirs pour les enfants, des restaurants…

Ouvert depuis 2010, Navarino Dunes s’étend sur 130 ha.
Ouvert depuis 2010, Navarino Dunes s’étend sur 130 ha. Gaël Arnaud
L’une des plages situées autour de Navarino Dunes, à laquelle on accède par un chemin de bois depuis l’hôtel cinq étoiles The Westin.
L’une des plages situées autour de Navarino Dunes, à laquelle on accède par un chemin de bois depuis l’hôtel cinq étoiles The Westin. Gaël Arnaud

Navarino Dunes

  • The Westin Resort, hôtel 5 étoiles : 445 chambres.
  • The Romanos : 321 chambres.
  • Spa Anazoe (4 000 m2).
  • House of Events : une salle de réception (1 400 m2) et 11 salles de réunion s’étendant au total sur 5 000 m2 et pouvant accueillir jusqu’à 1 700 personnes.
  • Club Cocoon (activités pour les enfants de 4 mois à 3 ans) et le SandCastle (de 4 à 12 ans).
  • Parcours de golf 18 trous « signature » : The Dunes Course et The Bay Course.
  • Agora : amphithéâtre grec, cinéma en plein air, restaurants et boutiques.
  • 2 piscines principales : Lagoon Pool et Westin Pool.

Costa Navarino et le golf

Costa Navarino, luxueuse terre promise

Le golf semble faire partie de ces sacro-saints loisirs sur lesquels un complexe touristique de luxe comme le Costa Navarino ne pouvait faire l’impasse. L’ajouter à sa liste d’activités permet à la destination de se distinguer, d’autant plus que la Grèce possède très peu de parcours. Le complexe hôtelier n’a donc pas lésiné sur les moyens pour s’assurer de la magnificence de ses deux parcours 18 trous, The Dunes et The Bay. Paysages époustouflants, parcours « signature » savamment imaginés pour amateurs et professionnels, collaborations prestigieuses, etc. L’offensive marketing peut s’en donner à cœur joie. Pourtant, le véritable exploit réside dans la mise en place d’une série de mesures écologiques inédites dans la construction et la gestion de ces mirobolants terrains de golf impliquant une variété spécifique de gazon nécessitant 30 % d’eau en moins que les classiques ou encore l’installation en sous-sol d’un système géothermique long de 123 km permettant de réduire la consommation d’énergie et les émissions de CO2.

Le deuxième complexe sera celui de Navarino Bay, qui s’étend sur 140 hectares et dont le parcours de golf est ouvert au public depuis 2011. Navarino Beach (15,8 hectares), Navarino Hills (500 hectares) et Navarino Blue (210 hectares) sont encore en cours de développement. Devant l’ampleur d’un tel projet, on peut retrouver un reste de la tradition philanthropique grecque. Sauf que l’université ou le stade olympique d’hier ont été remplacés par le complexe hôtelier de luxe d’aujourd’hui, dont le choix peut se justifier dans un pays où le tourisme est l’un des principaux piliers de l’économie nationale.

La plage de Voidokilia à quelques kilomètres de Pylos.
La plage de Voidokilia à quelques kilomètres de Pylos. Gaël Arnaud

Mise en valeur économique de la région
Sur l’autoroute qui nous mène d’Athènes jusqu’au sud-ouest du Péloponnèse, dans la région de Messénie, nous traversons un paysage luxuriant fait de vallées verdoyantes et de montagnes pelées avec, au détour d’un virage, une vue vertigineuse sur l’immensité turquoise de la mer Ionienne. Au milieu des champs d’oliviers, la présence humaine est réduite au strict minimum. Quelques villages et des stands à la sauvette débordant de fruits et de légumes. La route principale s’achève sur un terre-plein encombré de bulldozers et d’ouvriers. Un panneau bringuebalant nous engage à continuer malgré le chantier environnant. Heureusement, les véhicules de luxe que nous croisons nous le confirment : c’est le bon chemin. Une barrière de sécurité, un dédale de petites routes où se côtoient berlines et voiturettes de golf, un rond-point et un parking plus tard, nous accédons à une immense terrasse qui domine tout le domaine, avec la mer pour seule ligne d’horizon. Le lendemain, c’est à bord d’une voiturette de golf que l’exploration des 130 hectares de Navarino Dunes commence. Georgia Vlahou et Isidora Fthenaki, responsables commerciale et marketing, de grands sourires et une bonne humeur indéfectibles, s’attaquent à l’éloge promotionnel du complexe hôtelier. Le discours est réglé comme du papier à musique et l’offensive communicationnelle peut débuter. La liste exhaustive des  innombrables équipements destinés à satisfaire les exigences des riches clients et leur gigantisme donnent rapidement le tournis.

Le Westin est particulièrement adapté aux familles.
Le Westin est particulièrement adapté aux familles. Gaël Arnaud

Navarino Dunes se découpe en trois parties. La première, construite en grosses pierres et en bois, est délimitée par l’espace gouverné par l’hôtel cinq étoiles The Westin, particulièrement adapté aux familles. Tandis que le Romanos, en marbre, constitué d’un ensemble de villas privées, est davantage destiné aux adultes. Au centre et reliant les deux parties, se trouvent l’Agora, où sont concentrés restaurants et boutiques, ainsi que la House of Events, immense bâtiment de 5 000 m2 comprenant une salle de réception et des salles de réunion. « Dans la tradition grecque, l’agora désigne la place publique et commerciale d’un village. Avec Navarino Dunes, l’idée était de recréer cette ambiance de village grec authentique et familial. » Drôle de réinterprétation que ce village de luxe où l’espace est parfaitement optimisé et organisé, la nature maîtrisée et où les villageois-touristes sont d’une uniformité sociale absolue. Même si l’offre et la formule du complexe hôtelier visent les stratosphères du luxe, Costa Navarino n’en défend pas moins son ancrage dans la région, sa volonté de mise en valeur économique tout en respectant l’environnement. Nos deux guides nous rappellent que, sur le millier de personnes employées par Costa Navarino, 70 % viennent de la région. Le tourisme golfique permet en outre une saisonnalité longue s’étendant de fin février à la fin de l’automne et donc, entre autres, de pérenniser les emplois. Ces dates correspondent également aux premiers et aux derniers vols opérés à l’aéroport international de Kalamata, officiellement renommé aéroport Vassilis-C.-Constantakopoulos en 2012 (il est mort en 2011), devenu par sa croissance le troisième le plus dynamique d’Europe.

D’après une étude de l’Institut du développement régional, en termes d’investissement, l’impact de Costa Navarino sur l’économie locale depuis le début des constructions, serait estimé à 907,5 millions d’euros. Toujours selon la même étude, pour chaque euro dépensé à Costa Navarino, 1,65 euro serait dépensé en dehors du complexe touristique. Par ailleurs, le projet se double d’un chantier environnemental d’une envergure absolument considérable. Sur la totalité du terrain disponible, seulement 10 % est dédié à la construction, le reste devant servir à préserver la biodiversité de la région. Pour ce faire, 10 % du budget total est consacré aux initiatives écoresponsables. Temes s’est lancée, par exemple, dans le plus grand programme européen de transplantation d’arbres (16 000 oliviers, 8 000 citronniers) pour dégager l’espace de construction. Ils ont été replantés au fur et à mesure du développement.

Avec sa terrasse et sa piscine privées, cette chambre du Westin illustre parfaitement l’idée qui préside ce complexe selon laquelle écologie peut très bien rimer avec luxe.
Avec sa terrasse et sa piscine privées, cette chambre du Westin illustre parfaitement l’idée qui préside ce complexe selon laquelle écologie peut très bien rimer avec luxe. Gaël Arnaud
Avec sa terrasse et sa piscine privées, cette chambre du Westin illustre parfaitement l’idée qui préside ce complexe selon laquelle écologie peut très bien rimer avec luxe.
Avec sa terrasse et sa piscine privées, cette chambre du Westin illustre parfaitement l’idée qui préside ce complexe selon laquelle écologie peut très bien rimer avec luxe. Gaël Arnaud

D’autre part, tout en reproduisant le style des demeures traditionnelles et rurales de la région, Navarino Dunes est conçu selon les principes de l’architecture bioclimatique. L’orientation des bâtiments permet une optimisation de la lumière naturelle, des bassins artificiels ont été créés pour maintenir le microclimat local, plus de 5 000 m2 de toits végétaux ont été installés. Quant à la gestion de l’eau, problème toujours épineux pour ce genre de complexe touristique, avide consommateur et prompt au gaspillage, elle est assurée par deux réservoirs d’une capacité de 700 000 m3 construits pour l’occasion et des usines de traitement et de recyclage des eaux usées. L’irrigation se fait donc sans toucher aux nappes phréatiques et sans nuire aux besoins en eau des villages alentour. Un parc photovoltaïque assure la totalité des besoins en électricité, tandis que des mesures visant à optimiser la consommation énergétique sont également mises en place avec, par exemple, l’installation de murs isolants, qui réduisent la perte d’énergie tout en maintenant une enveloppe thermique résistante. On nous assure que tous les matériaux sont issus de la région et que des partenariats sont établis avec les producteurs et les agriculteurs locaux, qui fournissent 60 % des provisions. Costa Navarino et Temes sont également impliqués dans des programmes de préservation d’espèces animales, comme la tortue marine Caretta caretta ou encore le caméléon africain.

NEO, l’observatoire environnemental de Navarino

Créé en 2010, Navarino Environmental Observatory (NEO) résulte d’un partenariat pour le moins surprenant entre l’université de Stockholm, l’Académie d’Athènes et l’entreprise Temes. « Les premières discussions ont commencé en 2008 entre l’université de Stockholm et le capitaine Vassilis. L’Académie d’Athènes a rejoint le projet entre-temps. L’idée était de créer une station de recherche pour permettre aux scientifiques, aux chercheurs et aux étudiants d’avoir une base de ralliement pour pouvoir étudier les changements climatiques et environnementaux sur place. En cela, il s’agit d’une collaboration unique en son genre entre la communauté scientifique et le secteur privé », explique Giorgios Maneas, le responsable de la station. La région de Messénie offre en effet un laboratoire naturel inédit du fait de son environnement préservé et de la richesse de sa biodiversité. Elle constitue un terrain d’observation et d’enquête privilégié pour des domaines aussi divers et variés que les sciences atmosphériques, les ressources hydrauliques ou encore la biologie. « Il n’existe pas vraiment de directives environnementales régionales, voire nationales. NEO permet de développer et de centraliser divers outils scientifiques afin de produire de meilleurs modèles de prédiction. » La station est située sur le terrain même de Costa Navarino. L’entreprise Temes s’est chargée de la construction du bâtiment, qui comprend un dortoir à l’étage, et assure la gratuité de l’hébergement. L’observatoire organise une dizaine de cours annuels, des workshops et des rencontres mêlant la communauté scientifique aux habitants et aux touristes.

Toutes ces actions sont présentées dans le Navarino Natura Hall, un espace muséal interactif qui permet de se familiariser avec les problèmes environnementaux locaux et mondiaux avec une forte visée pédagogique et didactique. S’instruit qui veut. Finalement, aucun service ou activité de luxe n’a été sacrifié sur l’autel de l’écologie. Costa Navarino réussit la prouesse de concilier l’inconciliable, complexe haut de gamme et écologie. Cette initiative doit être appréhendée dans le contexte d’évolution globale du secteur du tourisme de luxe. En effet, après avoir saturé l’offre générale de promesses d’expériences en tous genres avec toujours plus d’authenticité, de traditions locales, de cadres paradisiaques et de services obséquieux, la tendance est de se mettre au vert depuis quelques années.  « Ecotourisme », « tourisme durable et responsable » sont les nouveaux maîtres mots d’une industrie dont la dernière lubie est de transformer proprement la nature en produit de consommation. En l’absence de définitions unanimes et de régulations établies, chacun erre dans ce méandre étymologique et ce vide conceptuel comme bon lui semble. Cependant, le moins qu’on puisse dire est que Costa Navarino place la barre très haut.

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