Cible privilégiée des hackers, l’État hébreu a créé un hub spécialisé dans la sécurité informatique en utilisant les ressources combinées de l’armée, des entreprises et de l’université Ben Gourion.
Son objectif : devenir la référence mondiale dans ce domaine.

Un imposant pont piétonnier suspendu, prenant la forme d’une double hélice enroulée, sur le modèle d’une molécule d’ADN : tel est le nouvel emblème architectural de l’agglomération de Beersheba, dans le sud d’Israël. Inaugurée en janvier dernier, cette structure en acier perforé, qui enjambe une gare ferroviaire flambant neuve, relie le vaste campus de l’université Ben Gourion, l’une des cinq universités phares du pays, à CyberSpark, un complexe industriel et technologique tout juste sorti de terre. Symbole de la symbiose entre l’université et le monde des entreprises, cette passerelle illustre surtout la mue amorcée par cette cité de 220 000 âmes, située aux portes du désert du Néguev, à moins de 100 kilomètres de Tel-Aviv.

Beersheba, qui compte 220000 habitants, est située à moins de 100 km de Tel-Aviv, aux portes du désert du Néguev.
Beersheba, qui compte 220000 habitants, est située à moins de 100 km de Tel-Aviv, aux portes du désert du Néguev. Yael Engelhart

Depuis quelques années, Beersheba a en effet été choisie pour devenir à la fois la future cybercapitale d’Israël et l’un des pôles mondiaux de la sécurité informatique. Et pour cause : poussé par sa situation géopolitique, l’État hébreu, qui connaîtrait plus d’un millier d’attaques cybernétiques par minute, a fait de la cyberdéfense une priorité nationale. Cible favorite des hackers et bien décidé à se protéger de puissances ennemies telles que l’Iran, le pays a pris plusieurs résolutions. Faisant valoir que l’espace virtuel peut être une zone de combat comme l’air, la terre ou la mer, le gouvernement israélien a d’abord créé des unités cybernétiques au sein de son armée. A savoir une nouvelle force militaire, capable de désamorcer les virus les plus dangereux en temps réel. Israël s’est aussi doté, en 2011, d’un National Cyber Bureau (Bureau national de la cybersécurité). Directement rattachée au bureau du Premier ministre, cette autorité a notamment décidé que chaque ministère devrait consacrer 8 % de son budget à la cyberdéfense. Le National Cyber Bureau a surtout porté le projet visant à faire éclore une cybercapitale dans le Néguev, vaste étendue aride qui couvre 60 % du territoire israélien et qui n’abrite que 10 % de la population. Une façon de réaliser la vision du fondateur de l’État hébreu, David Ben Gourion, qui rêvait de « faire fleurir le désert »

Le mémorial du Néguev, érigé en mémoire des soldats tués au cours de la guerre de 1948.
Le mémorial du Néguev, érigé en mémoire des soldats tués au cours de la guerre de 1948. Yael Engelhart

Un écosystème idéal
« Nous avons établi à Beersheba un écosystème idéal, avec une intégration des entreprises israéliennes, des multinationales, de l’université et des bases de l’armée israélienne spécialisées en cybersécurité, qui vont bientôt déménager de la région de Tel-Aviv », se félicite Tom Ahi Dror, chef de projet du complexe CyberSpark au sein du National Cyber Bureau. D’ici à 2020, près de 30 000 militaires, dont 7 000 officiers de carrière, doivent en effet s’installer dans de nouvelles bases qui seront construites à la lisière de Beersheba. Signe de l’importance donnée à la future cybercapitale, ce transfert va concerner les recrues des unités technologiques du renseignement militaire de Tsahal, auxquelles on prête la paternité du virus Stuxnet, célèbre pour avoir infecté des systèmes d’information de centrales nucléaires en Iran… Passé, pour sa part, par les rangs du programme Talpiot, l’unité d’élite des scientifiques de l’armée israélienne, Tom Ahi Dror ne cache pas que l’un des points forts du hub sera de pouvoir miser sur l’interaction physique entre les responsables de la sécurité, les chercheurs, les entrepreneurs et les industriels israéliens ou étrangers… Inauguré voilà seulement deux ans, CyberSpark emploie quelque 1 500 ingénieurs venus des quatre coins du pays et des informaticiens rompus à la cryptographie ou à la sécurité des réseaux. Ils étaient moins de 400 dans la région de Beersheba en 2011. Dans un rayon de 100 mètres, on y trouve une kyrielle de start-up, la plate-forme de location de bureaux WeWork – un accélérateur mis sur pied par le fonds d’investissement Jerusalem Venture Partners, l’un des plus actifs en matière de cybersécurité – et une quinzaine de centres de R&D de géants tels que Lockheed Martin, Oracle, EMC ou IBM. Le tout, à quelques encablures du campus de la grande université Ben Gourion, qui a créé le premier cursus d’enseignement supérieur dédié à la cybersécurité, s’est alliée avec  l’opérateur Deutsche Telekom et a mis sur pied, sous l’égide du National Cyber Bureau, un centre de recherche dédié.

Le pari israélien de Deutsche Telekom

Beersheba, championne de la cybersécurité

Le leader européen des télécommunications a misé très tôt sur le créneau du cyber israélien. Dès 2004, Deutsche Telekom a en effet noué un partenariat avec l’université Ben Gourion de Beersheba afin d’ouvrir son premier centre de R&D hors d’Allemagne.But de la manœuvre : ouvrir un laboratoire de recherche pionnier dans le domaine de la sécurité informatique, de l’intelligence artificielle et des big datas. Pari gagné. L’opérateur allemand ne tarit pas d’éloges sur son unité depuis peu installée dans le parc industriel CyberSpark voisin. Une structure qui fait plancher une centaine d’étudiants (doctorants pour la plupart), d’universitaires, ainsi que les experts de Deutsche Telekom, dans une atmosphère de start-up. Pour Dudu Mimran, directeur de la technologie du laboratoire d’innovations du groupe allemand, la cybersécurité est promise à un très bel avenir. « Il s’agit d’une course sans fin dans laquelle les hackers ont toujours une longueur d’avance, car ce sont eux qui prennent l’initiative, souligne-t-il. Et c’est ensuite à nous de trouver la réplique pour protéger les entreprises, les administrations et les particuliers. » Ce responsable parle en connaissance de cause. Il a cofondé Morphisec, une jeune pousse qui a développé des outils de cyberdéfense en utilisant une technologie « polymorphique ». L’idée consiste à modifier de manière aléatoire la structure des applications utilisées par l’ordinateur, afin de piéger les pirates informatiques. Un concept qui a séduit plusieurs investisseurs stratégiques, dont Deutsche Telekom et le fonds de General Electric.

Le CyberSpark, un complexe technologique et industriel tout juste âgé de 2 ans.
Le CyberSpark, un complexe technologique et industriel tout juste âgé de 2 ans. Yael Engelhart

Autant dire que la ville de Beersheba, qui se donne encore cinq ans pour devenir le temple de la cybersécurité, représente le point d’orgue de la stratégie nationale en se spécialisant dans un secteur promis à un bel avenir. « On associe souvent la cybersécurité au darknet et autres menaces terroristes, mais de facto, tous les secteurs économiques ont besoin de protéger leurs données, du monde médical à l’industrie bancaire », conclut le chef de projet du CyberSpark. Une réalité parfaitement intégrée en Israël, dont la réputation de « nation start-up » n’est plus à faire, et qui se situe déjà dans le top 5 des cyberpuissances. « Ce n’est pas un hasard si le monde se tourne de plus en plus vers nous dans le domaine cybernétique », soulignait, début janvier, Rivka Carmi, la présidente de l’université Ben Gourion, à l’occasion du salon Cybertech. Second salon international dédié à la cybersécurité, derrière la conférence américaine RSA, la manifestation de Tel-Aviv affichait un casting de premier ordre, composé de représentants du FBI, du Mossad, des dirigeants d’Estonie (le premier État à avoir subi des attaques informatiques de grande ampleur) et de tous les grands noms de la tech. Il est vrai que l’État hébreu affiche déjà un beau palmarès. Selon une étude de l’institut de recherche Israeli Venture Capital (IVC), le pays compte quelque 400 sociétés spécialisées dans le secteur de la sécurisation des données. Et attire dans ce domaine 20 % des investissements mondiaux, en seconde position derrière les États-Unis. Non seulement les cybersociétés israéliennes ont totalisé, l’an passé, 500 millions de dollars de levées de fonds (contre 320 millions en 2014), mais de nombreuses pépites se sont vendues à des mastodontes comme Microsoft ou Salesforce, pour un montant de 1,3 milliard de dollars (700 millions en 2014).

Diaporama : Beersheba, championne de la cybersécurité

Parmi les success-stories du moment figure la jeune pousse CyActive, une société qui a élaboré un algorithme prédictif inspiré de la biologie et des méthodes employées par les cybercriminels pour anticiper les futures attaques. Sise à Beersheba, fondée en décembre 2013, elle a été revendue seize mois plus tard pour un montant estimé à 60 millions de dollars au géant du paiement en ligne PayPal. Dans la foulée du rachat, la société américaine a également annoncé la création d’un nouveau centre de sécurité informatique dans l’un des immeubles de CyberSpark, son plus grand centre de R&D en dehors du territoire américain. « CyActive est la première start-up à avoir intégré notre incubateur de Beersheba spécialisé dans la cybersécurité. De quoi faire des émules ! » se félicite Yoav Tzruya, partenaire du fonds Jerusalem Venture Partners, par ailleurs actionnaire de CyberArk, le numéro deux israélien de la sécurité informatique, coté au Nasdaq et valorisé à 1,4 milliard de dollars. Les jeunes pousses de Beersheba connaîtront-elles la même ascension ? « Pour le moment, le secteur israélien de la cybersécurité est surtout composé de minuscules sociétés », indique le dernier rapport d’IVC. Pour attirer dans le sud du pays ceux qui hésitent à quitter la vie trépidante de Tel-Aviv, le gouvernement n’a, en tout cas, pas hésité à mettre la main au portefeuille, en subventionnant pendant trois ans et à hauteur de 20 % les salaires des employés des entreprises du secteur de la cybersécurité qui s’installent dans le Néguev. La revanche de la périphérie sur le centre…

Shlomo Kramer : cyberentrepreneur, un filon porteur

Beaucoup le considèrent comme le gourou israélien de la cybersécurité. Non sans raison. En 1993, Shlomo Kramer, avec Gil Shwed, a cofondé Check Point, un fleuron national, inventeur du pare-feu informatique (firewall) et fer de lance israélien de la sécurité des ordinateurs, aujourd’hui valorisé à 14 Mds $. Cet entrepreneur, passé par les rangs de la célèbre unité technologique « 8200 » de l’armée israélienne, transforme tout ce qu’il touche en or. Après avoir décidé, en 1998, de voler de ses propres ailes, Shlomo Kramer a créé Imperva, un groupe californien de sécurisation de données coté au Nasdaq. Il a également cofondé Trusteer, un autre spécialiste de la sécurité, cédé à IBM en août 2013 pour un montant de 700 M $ ! L’homme d’affaires, âgé de 49 ans, s’est enfin engagé aux côtés d’autres investisseurs dans WatchDox, une société israélienne œuvrant dans la sécurité des données et du partage de fichiers, passée il y a peu dans le giron de BlackBerry pour un montant compris entre 100 et 150 M $. Last but not least, ce passionné de plongée sous-marine et de photographie, qui partage son temps entre Tel-Aviv et la Silicon Valley, a lancé cette année Cato Networks, une société qui connecte les réseaux d’une entreprise à un réseau crypté situé dans le cloud. Pour Shlomo Kramer, toujours en avance sur son temps, la technologie du pare-feu – un marché de 50 Mds $ – est en train de devenir quasi obsolète, au regard de ce que l’informatique en nuage (cloud computing) peut offrir en matière de sécurité…

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