Ces feuilletons télévisés interminables, qui rythment depuis un demi-siècle la vie des Brésiliens, sont le fruit d’une véritable industrie de pointe. Les productions signées TV Globo sont conçues à Rio, dans une Cinecittà tropicale. Et elles s’exportent partout.

Les maisonnettes mal finies sont accrochées à la colline, comme dans d’autres bidonvilles de Rio de Janeiro. Des portes entrebâillées, du linge pendu aux fenêtres, un vélo appuyé contre un mur, un salon de coiffure affichant ouvert, une épicerie avec fruits et légumes en vitrine, un billard dans un bar en attente de joueurs… Mais contrairement à l’animation qui toujours émane de ces quartiers populaires, le silence règne ! Aucun bruit, aucune interjection, pas de cris d’enfants, ni de son de télévisions ne descendent de la ruelle escarpée. Personne. La favela da Macaca n’est qu’un décor inanimé, destiné au tournage d’un feuilleton télévisé, la telenovela du moment. Elle ne s’anime qu’au mot « motor » du réalisateur, lorsque acteurs et figurants investissent ce trompe-l’œil. Cette novela s’intitule A Regra do jogo (la règle du jeu) et, pendant 167 épisodes, elle a tenu en haleine, six soirs sur sept, à 21 heures, des millions de Brésiliens. Des spectateurs fidèles qui ont accompagné Gibson Stewart, l’industriel devenu, au fil de l’histoire, un mafieux corromptu, Zé Maria, son ennemi juré, charismatique personnage de la favela voisine, leurs femmes, fils, filles, amis, voisins, collègues, maîtresses, adversaires… José de Abreu, un acteur septuagénaire très connu au Brésil, incarnait Gibson à l’écran : « Cela fait vingt ans que je joue les méchants dans les feuilletons de la Globo, s’amuse-t-il. J’ai commencé celui-ci comme un riche homme d’affaires, très conservateur, et je le termine comme un bandit ayant abusé de la corruption et trompé sa famille, qui se fera assassiner par l’une de ses filles ! » Ses « filles », Nelita et Kiki, déjeunent justement en tête-à-tête d’un plat réchauffé au four à micro-ondes entre deux prises, dans une petite pièce sombre, contiguë à la salle de maquillage et aux studios réservés aux scènes d’intérieur, appartements ou bureaux. Elles sont incarnées par les comédiennes Barbara Paz, en peignoir rose, et Deborah Evelyn, en chemisier blanc. « On tourne trente scènes par jour, confie Deborah Evelyn, et j’ai la chance d’avoir presque toujours adoré mes rôles, en trente ans de carrière ! » Plus jeune, Barbara Paz confie : « Je vis un rêve éveillé depuis huit ans, car participer à ces feuilletons si regardés, c’est marcher sur une corde raide, entre popularité qui permet tout et oubli. Le chemin est étroit. Peu d’actrices ont ma chance. »

Diaporama : Telenovelas made in Brazil

Rede Globo (à Rio de Janeiro)

  • Une des 5 chaînes les plus importantes du monde.
  • 50 millions de spectateurs en moyenne par épisode à 21 heures.
  • 3 000 heures de journalisme par an.
  • 2 500 heures de programmes de divertissement par an, record mondial.

Des acteurs plébiscités par le public
La chaîne Rede Globo (appelée communément TV Globo) emploie les meilleurs acteurs et les plus célèbres du Brésil sous contrat, à l’année. Leur statut est envié. La distribution d’une novela concerne une cinquantaine d’entre eux. Connus et reconnus, ils contribuent à assurer les bonnes audiences. Nora, la femme de Gibson Stewart, est interprétée par la star du petit écran Renata Sorrah, qui a tenu bien des rôles depuis 1970. « Certains ont tellement marqué les esprits qu’ils sont devenus une expression, raconte-t-elle. En 1988, j’ai joué une alcoolique du nom ­d’Heleninha. Eh bien maintenant, d’une femme qui boit, on entend dire dans la rue “regarde cette ­Heleninha”. Les feuilletons ne sont en rien une aliénation, ni un art mineur, mais un spectacle populaire que les Brésiliens ont appris à apprécier. » Une novela représente pour les acteurs de six à huit mois de tournage, cinq jours par semaine, de 13 heures à 21 heures. Et personne ne sait à l’avance où les conduira le scénario. Ainsi, A Regra do jogo est écrite au fur et à mesure par João Emanuel Carneiro, l’auteur des derniers gros succès d’audience de TV Globo,  qui a signé en 2012 le fameux Avenida Brasil. « Nous commençons par tourner une vingtaine d’épisodes, afin d’introduire nos personnages, explique José de Abreu. Ensuite, l’auteur décide de l’évolution du récit, des personnages, en fonction du contexte réel, par exemple politique avec ce grand scandale de corruption ­Petrobras qui a fait la une de la presse au ­Brésil. Le texte nous est fourni chaque semaine. On découvre alors notre destinée et je passe mon dimanche à apprendre mes dialogues. » La chaîne TV Globo diffusant trois feuilletons quotidiens (à 18 heures, 19 heures et 21 heures), elle doit produire, chaque jour, l’équivalent de trois longs-métrages. Voilà pourquoi, en 1996, elle a inauguré le Projac, récemment rebaptisé Estúdios Globo : une Cinecittà dédiée aux novelas pour faciliter la production industrielle des épisodes, mais aussi désormais des miniséries, plus courtes que les novelas, et des programmes comme celui de télé-réalité « Big Brother ­Brasil ». Le Projac est installé à ­Jacarepagua, dans la zone ouest de Rio, bien loin des plages de Copacabana ou d’Ipanema, mais voisin de la cité olympique des Jeux de 2016. Une ville dans la ville, où naviguent, dans de petites autos électriques semblables à celles des terrains de golf, près de 12 000 personnes par jour. Autour des studios, on passe d’un décor en plein air à un autre. De la favela da Macaca à une ferme d’élevage pour Le Roi du troupeau, d’un quartier de migrants italiens de Terra nostra à la végétation équatoriale de la ­minisérie Amazonia, ou encore aux bords du Gange pour la novela La Route des Indes, qui a remporté un immense succès.

Les Studios Globo sont tellement grands qu’on s’y déplace en petite voiture électrique, comme sur un terrain de golf !
Les Studios Globo sont tellement grands qu’on s’y déplace en petite voiture électrique, comme sur un terrain de golf ! Luiza Venturelli

Studios Globo (ex-Projac) en chiffres

  • 650 000 m2 d´installations.
  • 12 000 personnes y transitent chaque jour.
  • 10 studios et auditoriums destinés aux feuilletons et programmes en direct.
  • 32 lieux de tournage en extérieur.
  • 2 700 heures de programmes tournés par an.
  • 300 000 costumes en stock, dont la moitié disponible et l’autre, en tournage.
  • 1 000 décors conçus par an.
  • 300 000 €, c’est le coût moyen d’un épisode.

Les artisans à pied d’œuvre
Un étrange monument à admirer au Projac : l’église en carton-pâte qui, selon le côté qu’on regarde, offre, tour à tour, une haute façade baroque, un côté droit gothique ou un autre couvert d’azulejos portugais. Tout le monde est baptisé, se marie et est enterré entre ses façades ! Et le faux cimetière n’est pas loin. Pour alimenter les tournages, il faut des décors et des costumes. Le Projac est le plus gros consommateur brésilien de contreplaqué et de peinture. De l’atelier de menuiserie surgissent, en quelques heures ou en quelques jours, des rues de maisons coloniales, une entrée d’immeuble Art nouveau, des bancs d’église ou d’école, des lustres de faux cristal, d’époque ou très modernes. Les machines-­outils des artisans chargés de ces artifices sont du dernier cri. Leur travail est top secret. Comme le scénario et la distribution, il ne faut rien révéler de la prochaine novela en préparation. Un hangar abrite un immense dressing où les costumes sont entourés de précautions, à l’abri de la lumière et à température constante. Des milliers de vêtements, uniformes, déguisements, chaussures, combinaisons de plongée, sacs, accessoires sont toujours prêts à l’usage, prêts à satisfaire les idées ou les caprices du réa­lisateur.

Dans l’immense dressing des Estúdios Globo, anciennement Projac, des milliers de tenues et d’accessoires attendent d’être utilisés.
Dans l’immense dressing des Estúdios Globo, anciennement Projac, des milliers de tenues et d’accessoires attendent d’être utilisés. Luiza Venturelli

Regina Fonseca supervise l’atelier de couture. A sa table, elle dessine, entre des rangées de machines à coudre, des rouleaux de tissus et des boîtes de fils, de boutons, de perles et de paillettes. L’atelier produit 1 500 pièces par mois. Regina y travaille depuis seize ans. « Je dessine de tout : robes, blazers, uniformes ou même tee-shirts customisés. Mais je ne vois plus les acteurs, regrette-telle. Leurs mensurations sont dans l’ordinateur. Au pire, une retouche sera faite au moment du tournage. Je reconnais mes créations en allumant la télé ! » Parfois, le temps presse et elle a déjà dû réaliser une robe de mariée en sept heures ! Sa récompense : lorsque dans la rue, sur une passante ou en vitrine, elle croise la copie des vêtements qu’elle invente et qui font la mode. Ce qui est courant pour les vêtements, les accessoires ou les prénoms d’un héros ou d’une héroïne de novela. En 2000, une vague de prénoms italiens issus de Terra nostra traversa le pays, tout comme l’expression « è vero » (« c’est vrai ).

Des panels de téléspectateurs
Malgré la multiplication des offres, via les chaînes câblées, les novelas électrisent encore la population brésilienne. Elles sont un sujet de conversation, notamment entre les couches sociales, et elles se nourrissent des appréciations et commentaires de la rue. Et surtout des taux d’audience, qui influeront sur leur durée. Un groupe de téléspectateurs, savamment sélectionnés, est régulièrement consulté. De son avis dépend la suite de la trame. Un couple gay peut ainsi disparaître, d’un simple accident, si le rejet est trop grand. Au contraire, une prostituée comme Bebel, incarnée par Camila Pitanga en 2007, peut faire fureur, autant que ses tenues provocantes, et gagner en épaisseur au fil de l’histoire. Les novelas de TV Globo sont également reconnaissables à la qualité de l’image, aux soins apportés au cadre, aux décors. Un travail qui mobilise les meilleurs professionnels de la télévision. A l’époque du format HD, la direction des programmes met, plus que ­jamais, l’accent sur les détails. L’équipe technique veillera ainsi à ce qu’une plante de la salle de séjour reste toujours aussi verte, en dépit des spots et des heures de tournage. Le responsable de la pépinière du Projac cultive plusieurs plantes à l’identique. Un tapis turc dans une chambre ne sera jamais afghan ou marocain ! Des consultants, spécialistes, historiens, ­designers vérifient tous les détails du scénario, du texte comme des décors. Au Projac, tout est dévolu à alimenter l’appétit insatiable de la grille des programmes. Des productions destinées avant tout au marché local, puisque 68 % des Brésiliens regardent « la Globo ». Mais les novelas s’exportaient en 2013 dans 123 pays. Presque partout !

Les raisons d’un succès qui dure

Selon Geraldo Tadeu, sociologue à l’Institut universitaire de recherches de Rio (Iuperj), la telenovela occupe une place centrale dans la culture de masse brésilienne. A la fin des années 60, sous la dictature militaire, ces feuilletons ont joué un rôle dans l’intégration nationale des populations. Notamment dans le rapprochement entre monde rural et centres urbains, dans un pays aux dimensions continentales, unifié à travers la chaîne Globo. La télé est dans tous les foyers, la narration des feuilletons est simple à suivre, alors que le taux de scolarisation est resté très faible (96 % des Brésiliens ont le niveau scolaire d’un collégien de classe de cinquième). Le public est très fidèle. « Un film de cinéma gratuit chaque soir ! » constate le sociologue. Une distraction confiée à des auteurs spécialisés, qui mettent en scène le spectacle de la vie, les amours, les mœurs, les luttes de pouvoir, de classe aussi. Comme Avenida Brasil, dédiée aux 40 millions de Brésiliens qui ont migré vers la classe moyenne sous le président Lula. Le dernier épisode avait réussi à paralyser quelques instants la société, curieuse de connaître la fin. TV Globo a peu de concurrence. D’autres chaînes diffusent, à moindre coût, des feuilletons colombiens, ou même turcs ! Seul le canal Record, propriété d’une église évangélique, IURD, tourne ses novelas en misant sur les thèmes bibliques.

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