Entre mer et montagne, plages de sable fin et végétation luxuriante, Rio s’impose comme le paradis du string et de la samba, mais ne passe pas forcément pour la plus culturelle des destinations. Il se pourrait bien qu’on se trompe.

Rio possède une richesse insoupçonnée : ses artistes. Choisissez n’importe quel nom dans le panthéon des plasticiens brésiliens, vous découvrirez que tous sont nés à Rio ou s’y sont installés. C’était le cas hier pour Lygia Pape, Hélio Oiticica ou Lygia Clarke. C’est vrai aujourd’hui de Cildo Mereiles, Beatriz ­Milhazes, Adriana Varejão, Ernest Neto, Tunga, Rosângela Rennó ou Vik Muniz. « La ville est agréable à vivre et il y a une façon d’être des Cariocas, très relax, qui enchante les gens. Si bien que, par tradition, les artistes ont toujours vécu à Rio mais exposé à São Paulo, où se trouvent les galeries importantes. Cela dit, depuis quelques années, les choses ont beaucoup changé car Rio se positionne de plus en plus sur le marché de l’art », explique Ricardo Rego, le directeur de la galerie Lurixs, spécialisée dans l’art moderniste et néo-concret des années 50. Ricardo Rego a été l’un des premiers à batailler pour stimuler la scène artistique de la ville. « En 2004, il y avait à peine une dizaine de galeries d’art contemporain dignes de ce nom à Rio. Tout le marché était concentré à São Paulo. Nous avons décidé, avec cinq autres enseignes, d’organiser une exposition collective dans un espace du Jardin botanique, en parallèle à la biennale de São Paulo. Beaucoup de gens venus à la biennale ont fait un détour par Rio et notre manifestation a été un grand succès. En 2006, nous étions quatorze galeries à nous unir. Nous avons reconduit la manifestation en 2008, et en 2010, il y a eu la naissance de la foire de Rio, cinq ans après celle de São Paulo. Désormais, il existe une réelle émulation entre les deux foires, même si celle de São Paulo reste la plus importante », raconte le galeriste. « L’idée était de créer une petite foire, mais la réaction du marché a été telle que, dès la première édition, on a eu 83 galeries, dont 40 % d’internationales, alors qu’on pensait en réunir tout au plus une trentaine, se souvient Brenda Valansi, qui a mis sur pied ArtRio il y a six ans. En 2013, on a monté en parallèle la Rio Design Fair et en 2014, ces foires ont eu un tel succès qu’on a dû limiter le nombre de visiteurs. Cette année, il y a une grosse crise, mais nous allons maintenir à peu près la taille de l’an dernier, sachant qu’en 2015, à cause de la crise déjà, nous avons dû réduire notre voilure de 20 % par rapport à 2014. » 

Brenda Valensi a fondé et dirige Artrio, la foire née six ans après sa grande sœur de São Paulo. Un succès, malgré la crise.
Brenda Valensi a fondé et dirige Artrio, la foire née six ans après sa grande sœur de São Paulo. Un succès, malgré la crise. Elsa Leydier

La crise est tangible à Rio. Elle a provoqué la fermeture de la Casa Daros, un espace d’art pointu en ville, et celle aussi d’une enseigne estimée, la galerie Laura Marsiaj, qui espère malgré tout rouvrir sous peu. Elle pénalise lourdement l’école du Parque Lage, l’une des meilleures écoles d’art du Brésil, dont les professeurs ne sont plus payés et dont les bourses et les programmes d’enseignement sont drastiquement réduits.

L’école d’art du Parque Lage, l’une des meilleures du pays, doit faire face à une réduction drastique de son budget à cause de la crise.
L’école d’art du Parque Lage, l’une des meilleures du pays, doit faire face à une réduction drastique de son budget à cause de la crise. Elsa Leydier

Mais paradoxalement, elle n’empêche pas les projets de fleurir. Comme, par exemple, l’arrivée en fanfare des galeries Nara Roesler et Fortes Vilaça, deux grandes enseignes de São Paulo qui ont choisi d’ouvrir des annexes à Rio, l’une inaugurée en mai 2014, l’autre à l’été 2016. « Nous avons mis du temps à trouver un lieu. Les quartiers les plus recherchés sont Ipanema, Leblon ou Gávea, et les places sont chères. Finalement, nous avons rénové un espace patrimonial tout près du Jardin botanique, raconte Alexandre Gabriel de la galerie Fortes Vilaça. Compte tenu de la crise, nous n’ouvrons pas au meilleur moment, mais l’offre culturelle à Rio s’est beaucoup étoffée ces dernières années et nous pensons qu’une synergie globale va se créer entre musées, galeries et foires. » Sous l’impulsion des jeux Olympiques, la ville s’est en effet lancée dans la rénovation ou la création de plusieurs institutions muséales. Les plus spectaculaires sont le musée d’Art de Rio (MAR) ouvert en 2013, et le musée de Demain, inauguré en décembre dernier. Le premier est doté d’une collection de 3 000 œuvres qui racontent l’histoire de Rio, tandis que le second, à caractère plus scientifique, élabore les scénarios du futur. Il faut aussi compter avec la rénovation du musée d’Art contemporain de Niterói (MAC), formidable soucoupe volante construite par Oscar Niemeyer, et ne pas oublier le musée d’Art moderne (MAM), dont l’architecture moderniste est aussi époustouflante que les accrochages sont décevants. « La ville est devenue attractive pour les amateurs d’art, d’où qu’ils viennent, mais l’important, pour nous, c’est surtout de “former” sur place de grands collectionneurs. Rio est un endroit où il y a des gens très riches, mais au sein des classes aisées, peu de personnes s’intéressent aux arts plastiques. Notre culture est tournée vers la musique, la samba, le carnaval, explique Brenda Valansi. C’est pourquoi, en dehors de la foire, nous menons des actions toute l’année : nous organisons des sessions de formation à l’histoire et au marché de l’art, nous montons une opération portes ouvertes dans les galeries pendant tout un week-end en mai et, surtout, nous avons un site internet très développé, avec notre propre journaliste qui chronique des ­expositions et des foires dans le monde entier, de façon à pallier les faiblesses de la presse et de la critique d’art. »

Les accrochages du musée d’Art moderne (MAM) ne sont, hélas, pas à la hauteur de son incroyable architecture moderniste.
Les accrochages du musée d’Art moderne (MAM) ne sont, hélas, pas à la hauteur de son incroyable architecture moderniste. Elsa Leydier

Découverte et défrichage
L’autre grande bataille à mener concerne les taxes à l’importation d’œuvres, qui sont particulièrement élevées au Brésil. Cela explique, pour une bonne partie, que la plupart des galeries représentent exclusivement des artistes brésiliens. « Les taxes sont de 36 % sur la peinture, de 40 % sur la sculpture et pour la vidéo et la photo, elles montent à 43 %, précise Alexandre Gabriel. Pendant les foires de Rio et de São Paulo, la taxe habituelle est réduite de 19 %, mais ce n’est pas suffisant. Pour présenter des artistes internationaux, il faut avoir une structure logistique et financière solide, car importer des œuvres représente une grosse bureaucratie et beaucoup d’argent. » Les stars de la scène brésilienne profitent d’une certaine façon de la situation, leurs œuvres étant achetées à prix d’or par des collectionneurs locaux qui connaissent peu les galeries et les artistes étrangers, et se risquent encore moins à soutenir la jeune création. « Les collectionneurs brésiliens achètent tous les mêmes artistes brésiliens ! » s’exclame Consuelo Bassanesi, codirectrice avec Miguel Sayad de l’espace indépendant Largo das Artes, l’une des rares structures à Rio qui loue des ateliers, propose des résidences à de jeunes artistes du monde entier et monte des expositions d’avant-garde. L’espace est installé depuis trois ans dans une maison ancienne du quartier central de la ville. « Rio est une ville bourgeoise qui n’a guère le goût du risque et de l’entreprise, reprend-elle. Nous avons des galeries et des musées, mais peu de lieux expérimentaux. »

Consuelo Bassanesi codirige Largo das Artes, lieu d’expositions et de résidences d’artistes.
Consuelo Bassanesi codirige Largo das Artes, lieu d’expositions et de résidences d’artistes. Elsa Leydier

La galerie A Gentil Carioca, qui se trouve non loin de l’espace de Largo das Artes, est sans doute l’une des rares enseignes de Rio qui accomplit, depuis quinze ans, un vrai travail de découverte et de défrichage. Ouverte en 2003, à l’initiative de trois artistes – Márcio Botner, Ernesto Neto et Laura Lima –, elle est établie dans le centre populaire de la ville, quand toutes les autres galeries se concentrent dans la zone chic du sud. Elle mène de front une intense activité de galerie, présente dans toutes les grandes foires internationales, tout en conduisant des programmes éducatifs avec les gens du quartier, a priori peu perméables au monde de l’art. « Depuis 2006, nous profitons d’un grand mur au coin de notre rue pour passer commande d’une œuvre, trois fois par an, à un artiste, explique Elsa Ravazzolo, codirectrice de la galerie. Lorsque Guga Ferraz, il y a quelques années, a installé des lits superposés le long du mur, les riverains ont vigoureusement réagi car des sans-logis venaient dormir sur ces lits. Du coup, ça a suscité des interrogations, mais aussi créé un dialogue, et c’est précisément ce que nous recherchions. »

Le mur d’exposition de la galerie A Gentil Carioca, dans le centre populaire de la ville.
Le mur d’exposition de la galerie A Gentil Carioca, dans le centre populaire de la ville. Elsa Leydier

Chaque année, la galerie promeut aussi le programme Abre Alas, ­ouvert à tous les artistes qui le souhaitent. « Nous faisons un appel à portfolio, un commissaire choisit 20 dossiers sur les 500 que nous recevons en moyenne, et nous exposons les œuvres de ces artistes émergents une semaine avant le début du carnaval. », poursuit-elle. « Ce n’est pas facile de faire des choses à Rio, car il y a beaucoup d’entraves et de lenteurs. Elle a été la capitale du Brésil jusqu’en 1960. Elle est centrée sur son histoire, sa culture, c’est une ville assise, une ville de rentiers qui n’a pas la même dynamique économique que São Paulo », explique Romain Dumesnil, un jeune artiste français installé à Rio depuis cinq ans et qui se démène pour changer la donne. Associé à une jeune artiste brésilienne, Manoela Medeiros, il a investi, dans le quartier excentré de Santo Cristo, un étage entier d’un immeuble désaffecté qui est à la fois leur atelier et un « laboratoire » où ils accueillent chaque mois des projets d’artistes. Romain Dumesnil est coutumier des happenings artistiques. L’an dernier, il a occupé par deux fois des bâtiments en ­déshérence avec une dizaine d’artistes. « La deuxième fois, c’était en même temps que la foire de Rio. Comme il n’y a pas de foire off ici, plus de six cents personnes sont venues au vernissage… »

Le français Romain Dumesnil et la brésilienne Manoela Medeiros. Les deux artistes ont créé l’espace Atomos dans un immeuble désaffecté.
Le français Romain Dumesnil et la brésilienne Manoela Medeiros. Les deux artistes ont créé l’espace Atomos dans un immeuble désaffecté. Elsa Leydier

L’espace Atomos de Romain Dumesnil se trouve juste en face de l’un des rares lieux un peu alternatifs à Rio, la Fábrica Bhering, une ancienne fabrique de chocolat plébiscitée depuis une dizaine d’années par les créateurs, qu’ils soient artistes, designers ou stylistes. C’est là notamment qu’est logé l’atelier de Barrão, connu pour ses assemblages surréalistes de bibelots de céramique. Représenté par la puissante galerie Fortes Vilaça, Barrão est l’une des seules figures connues de la Fábrica, parmi une armée de jeunes artistes qui ont du mal à payer le loyer, pourtant modeste, de leur atelier. Le premier week-end de chaque mois, la Fábrica ouvre ses portes au public et les Cariocas viennent en masse, provoquant un formidable embouteillage dans le quartier. Les lieux sont gigantesques et labyrinthiques, à l’image des friches berlinoises, mais il y règne une chaleur de fauve. Dans la cour, la bière ­Original coule à flots et les fenêtres des ateliers du dernier étage offrent une large vue sur les quartiers pauvres du nord, avec leurs maisons basses et leurs rues tortueuses. « Le succès de ces portes ouvertes mensuelles à la Fábrica Behring montre à quel point les événements alternatifs sont rares à Rio », analyse Romain Dumesnil. « Tout ce qui relève de l’avant-garde est ignoré, renchérit Consuelo Bassanesi de Largo das Artes. Il existe depuis vingt-cinq ans une loi fédérale pour les arts visuels qui permet aux entreprises de donner de l’argent aux musées, aux institutions ou aux associations culturelles en échange d’un avantage fiscal, mais les grands mécènes brésiliens, comme les banques Itaú ou Bradesco, ou bien les sociétés Petrobras et Electrobras, se montrent très frileux face à tout ce qui est novateur. Ils préfèrent financer des blockbusters comme l’exposition Frida Kahlo de la Caixa cultural, cet hiver, qui a attiré les foules. Ils devraient soutenir plutôt les écoles, qui sont fondamentales pour la survie de l’art au Brésil. »

L’atelier d’une jeune artiste dans la Fábrica Berhing, l’un des rares lieux alternatifs de Rio.
L’atelier d’une jeune artiste dans la Fábrica Berhing, l’un des rares lieux alternatifs de Rio. Elsa Leydier

 

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