Un cadre de carte postale pouvant susciter chez les nouveaux arrivants un syndrome de Stendhal tropical ; un terrain de sport quotidien collant parfaitement au culte brésilien du corps et un lieu de sociabilisation en plein air qui n’a rien à envier aux agoras grecques : les plages de Rio sont l’ultime territoire démocratique d’un Brésil englué dans la crise.

Mode d’emploi

Plages de la Zona Sul, Rio de Janeiro

Si Rio affiche 170 km de plages au compteur, les plus prisées – celles de la Zona Sul – déroulent 8,5 km de sable blond immaculé (du moins le matin, mais beaucoup plus propre, en tout cas, que les plages du sud de la France…) et d’eau, un peu moins impeccable en revanche, voire parfois même impropre à la baignade, comme à l’extrémité de Leblon. Une photo aérienne, même sans passer par la case Google Earth : les deux plages mythiques que sont Copacabana et Ipananema font 4 km chacune. Copacabana, plus populaire, surtout le week-end, englobe Leme à une extrémité tandis qu’Ipanema, plus élitiste, est prolongée par Leblon. Entre les deux, au pied du Sofitel Copacabana, se trouvent la petite avancée rocheuse de l’Arpoador et le fort de Copacabana, « the » spot pour voir le coucher du soleil, qui accueillera également plusieurs épreuves des jeux Olympiques.

L’aéroport international de Rio de Janeiro a beau s’appeler Galeão (GIG, pour les inconditionnels des quiz IATA), il n’en affiche pas moins une base line qui sonne comme de l’esperanto aux oreilles des amateurs de musique brésilienne : aeroporto internacional Tom Jobim – du nom du compositeur du tube planétaire A Garota de Ipanema, chanson la plus reprise au monde après Yesterday. Né en 1962 au Veloso, modeste bar du quartier d’Ipanema, le titre est un double travelling musical. En premier lieu parce que les paroles, signées Vinícius de Moraes, déroulent les pensées d’un homme accompagnant du regard la démarche chaloupée d’une adolescente – Heloísa Eneida Menezes Paes Pinto de son vrai nom – se dirigeant comme chaque jour vers la plage au bout de la rue, pile à l’emplacement actuel du posto 9. Travelling musical également, car ce hit (Grammy Award du meilleur disque 1965) a fait le tour du monde et joué à la perfection son rôle d’ambassadeur populaire de la bossa-nova, rencontre de la samba et du jazz moderne, comme se plaisait à la définir Tom Jobim. Quels que soient ses interprètes, d’Astrud Gilberto à Amy Winehouse en ­passant par Frank Sinatra et Stevie ­Wonder, The Girl from Ipanema est une ode à la plage de Rio, certes, mais aussi à la courbe qui lui est associée. Courbe de la baie de Guanabara et des iconiques ­silhouettes du Pain-de-Sucre ou du Morro Dois Irmãos, évoquées graphiquement avec une esthétique fluide dans l’omniprésent logo des jeux Olympiques de Rio 2016. Courbe des vagues de mosaïque noir et blanc de la promenade de Copacabana, paysagée en 1970 par Roberto Burle Marx, sur laquelle les coureurs matinaux filent à petites foulées vers un idéal de minceur musclée. Ces « lignes courbes et sensuelles », si chères à Oscar Niemeyer, qui n’a eu de cesse de dénoncer au travers de ses multiples réalisations architecturales « la dictature de la ligne droite », sont également celles des corps bronzés saisis par l’objectif de Mario Testino sur les plages de la Zona Sul, célébrées au fil des pages glacées de Vogue.

Natation, surf, vélo ou beach-volley… A Leblon, comme sur les autres plages, le sport est omniprésent.
Natation, surf, vélo ou beach-volley… A Leblon, comme sur les autres plages, le sport est omniprésent. Stevens Frémont

Le sport en libre accès
Car si le stade le plus sophistiqué du dress-code carioca est « décontracté », le corps, bronzé et tonique, est par contre une obsession. Pour la frange la plus aisée de la population, la chirurgie esthétique se consomme aussi naturellement qu’une caïpirinha et permet à la génération de praticiens qui a succédé à Ivo Pitanguy de renouveler sans souci leur carte Platinum. Pour tous les autres, le sport est en libre accès sur la plage. Et si la pratique du beach-volley, du futevôlei (footvolley), du frescobol (raquettes) ou de l’altinha (un jeu où le ballon ne doit pas toucher le sol ni être renvoyé avec les mains) ne suffisait pas, Samsung a sponsorisé, tout au long de la promenade, des Abribus impeccablement chromés qui se doublent d’une fonction « portique d’exercice ». De quoi rentrer sans honte dans des maillots savamment échancrés – le topless est interdit, c’est donc tout un art que de minimiser les marques de bronzage. Un art dans lequel l’industrie nationale excelle, des bikinis glam et luxe de Lenny Niemeyer (oui, oui, la nièce d’Oscar) ou d’Adriana Barra à ceux achetés directement sur la plage 30 réaux en moyenne, aux marchandes ambulantes, autorisées ou non (selon un article publié le 28 janvier 2014 par le Rio Times, le business de la plage à Rio fait vivre directement 35 000 personnes environ et, indirectement, 200 000). Sans oublier les nouvelles marques plus jeunes et plus pointues, comme Chapéu, qui mise, au contraire, sur des coupes plus couvrantes (en vente ­notamment au VOID General Store Arpoador). N’en déplaise à Vilebrequin, les hommes plébiscitent pour leur part, dans une écrasante majorité, l’incontournable sunga (boxer en jersey Stretch), notamment ceux griffés Blue Man, la marque qui les a inventés dans les années 70.

Natation, surf, vélo ou beach-volley… A Leblon, comme sur les autres plages, le sport est omniprésent.
Natation, surf, vélo ou beach-volley… A Leblon, comme sur les autres plages, le sport est omniprésent. Stevens Frémont

Un art de vivre
Les surfeurs chic sont, quant à eux, habillés en Osklen, comme il se doit. Tout cela ressemble, il est vrai, à une affichette photoshopée d’agence de voyages, mais la plage urbaine est pourtant beaucoup plus qu’un amphithéâtre sublime, c’est un art de vivre. Mieux : une culture. De quoi déculpabiliser les touristes qui hésiteraient à lézarder au soleil et les inciter à se muer, derrière des verres fumés Livo – la nouvelle it-brand de solaires brésilienne – en attentifs observateurs sociologiques. Ainsi, ils verraient à coup sûr que, de Leme à Leblon, en passant par Copacabana et Ipanama, la plage carioca rythme le tempo du quotidien, depuis les parcours de running, le bracelet connecté au poignet, ou les cours de yoga matinaux du posto 9, jusqu’aux applaudissements qui accompagnent le coucher de soleil sur le rocher de l’Arpoador. Sans parler du réveillon du 31 décembre, qui a attiré l’an dernier 2 000 personnes à Copacabana.

Natation, surf, vélo ou beach-volley… A Leblon, comme sur les autres plages, le sport est omniprésent.
Natation, surf, vélo ou beach-volley… A Leblon, comme sur les autres plages, le sport est omniprésent. Stevens Frémont

Un lieu démocratique
C’est sur la plage qu’on se retrouve, seul, en famille ou en tribus, au gré des postos affinitaires (les gays, les fumeurs de haschisch, les surfeurs…), pour se baigner et bronzer, mais aussi pour parler, tout simplement. Une culture de bar transposée sur le sable. Parmi les rituels incontournables, il faut tester la pause biscuits Globo (rien à voir avec la puissante chaîne de télévision) et le thé glacé Matte Leão (propriété de ­Coca‑Cola, il faut bien l’avouer) à moins de un mètre des vagues. Pas vraiment diététiquement correct, mais gluten-free, les biscuits étant fabriqués à base de farine de manioc. Si la nostalgie calorique vous prend à l’aéroport, vous pourrez toujours en acheter un paquet vert (salé) ou rouge (sucré), mais emballé dans un sachet en plastique, le papier huilé étant réservé à la plage. L’exclusivité n’est donc pas l’apanage du monde du luxe, leçon carioca par excellence. On comprend mieux ainsi pourquoi Copacabana ou Ipanema séduisent toujours autant les publicitaires, tous segments de marchés confondus. Joanna Monteiro, directrice de création de FCB Brazil, qui a signé les trois campagnes multiprimées pour Nivea Sun confirme : « Le choix de tourner les films Nivea Sun ici était de l’ordre de l’évidence, car Rio égale soleil, et la plage est un rituel quotidien, ce qui en fait une ville vraiment unique dans le monde. Une ville singulièrement démocratique aussi, car les gens les plus pauvres et l’élite s’y côtoient sur la plage, comme en ville. Les favelas sont en plein centre, on ne peut pas les ignorer, contrairement à São Paulo. C’est peut-être une ville plus dangereuse, mais plus intéressante aussi, puisqu’elle impose de regarder les problèmes en face. » Pourvu que ce regard s’impose…

Le bon spot

Les 8,5 km de plages sont divisés en 12 postos, qui ne sont aucunement des plages privées (même si les hôtels Copacabana Palace, Sofitel ou Fasano ont bien entendu des espaces réservés), mais des zones de baignade surveillées. Chaque posto correspond à un groupe, à une attitude, et propose, à la location, sièges, parasols, douches… Le choix du posto est essentiel, il tient presque lieu de carte de visite :
Postos 1 à 6 (Leme et Copacabana) : le premier posto est l’un des plus tranquilles. Les postos 2 à 6 seront des spots officiels de beach-volley pour les JO.
Posto 7 (Arpoador) : celui des surfeurs, mais très mélangé à l’heure du coucher du soleil. Le posto le plus petit, mais le plus transversal socialement.
Postos 8 à 10 (Ipanema) : entre le posto 8 et le posto 9 flotte le drapeau gay, mais cette portion est loin d’être un ghetto et est ouverte à tous.
Postos 11 et 12 (Leblon) : plus élitistes, ils sont au pied des résidences les plus chères, même s’ils se rapprochent des eaux les plus polluées. C’est également l’endroit dédié aux bébés, avec cabine pour les changer et jeux, la version plage et améliorée du square parisien, en quelque sorte !

Thématiques associées

The good concept store A découvrir dans le concept store