Terrain de jeux pour GI sur le départ ou d’expérimentation pour artistes hippies sur le retour, terre d’accueil pour extraterrestres ou d’exil pour hipsters, on se perd facilement dans le « High Desert ».

A Joshua Tree, les coyotes glapissent dès la tombée de la nuit. Leurs hurlements affolés font frémir les roches du désert de Mojave. Puis le silence tombe comme une lame, dur comme le granit. Les feux du jour s’apaisent. La lumière rosit, filtrée par des traînées de nuages. La route qui traverse le parc se perd sur un horizon de jaune et de mica, où se mêlent le mauve et le mordoré. Le sable devient poudre d’or, puis s’affadit et se teinte de bleu et de vert, comme dans un tableau nabis.

Les éboulis de pierre dispersent les ombres ultimes, muettes et chaotiques. A l’heure du couchant, délivrés du cagnard de la journée, les esprits s’enfièvrent. Keith Richards, dans les années 60, a été l’un des premiers à s’offrir de sérieux trips sous le ciel étoilé de ce désert californien, le regard chaviré par l’héroïne et les roches métamorphiques. A la même époque, Jim Morrison a tourné là un premier road-movie déjanté, et Gram Parsons, l’éphémère équipier des Byrds, aimait tant s’éclater dans ces collines empierrées qu’il a fini par y laisser la peau. Il est mort le 19 septembre 1973, d’une overdose, dans la chambre 8 du motel The Joshua Tree Inn. L’histoire dit que Phil Kaufman, son manager et ami, a volé son cercueil et l’a incinéré dans les sables, respectant un pacte qu’il aurait passé avec lui.

Quarante ans plus tard, les adeptes de la fumette et autres panacées continuent d’affluer vers ce no man’s land. Certains week-ends, ils peuvent même renouer avec un quasi-fantôme : Robert Plant, l’ex-leader de Led Zeppelin, délivre ses accords aigus au bar Pappy & Harriet’s, l’un des hauts lieux du « High Desert ». Sur ce territoire chahuté qui borde la faille sismique de San Andreas, les fumeurs de pétards ne sont pas forcément les spécimens les plus allumés. Ken Lane, un journaliste installé à Joshua Tree depuis quelques années, raconte qu’il faut compter encore avec les amateurs de soucoupes volantes qui, chaque année, migrent dans les bungalows très 70’s du Joshua Tree Retreat Center.

Le temps d’un symposium de trois jours, ils errent en meute et s’agrègent autour du Giant Rock, un rocher colossal sous lequel un extravoyant des années 50, Frank Critzer, a creusé des abris souterrains « chargés en énergie » et propices à la méditation. On les retrouve aussi aux abords de l’Integratron, un dôme blanc improbable érigé en 1959 par un acolyte de Critzer, l’ingénieur et ovnilogue George Van Tassel, lequel était persuadé que sa coupole, posée dans le désert comme un champignon hallucinogène, était chargée en ondes magnétiques susceptibles de régénérer l’esprit humain.

Ken Lane, qui publie depuis quelques mois une revue pointue sur les mythes du désert, intitulée Desert Oracle, raffole de ce genre d’histoires. L’Integratron, dans les années 80, a failli être transformé en discothèque. Finalement, il est redevenu, il y a quelques années, le refuge d’expériences cosmiques. Pour 35 dollars, on s’allonge sous le dôme et on s’offre une heure planante au son nirvanesque de bols chantants tibétains. A défaut de parvenir à ouvrir ses chakras, le morceau Secret Door, que les Arctic Monkeys ont enregistré en 2008 dans l’Integratron, atteste de l’acoustique impeccable des lieux.

L’Integratron, construit par George Van Tassel après qu’il reçut la visite d’un vénusien dans la nuit du 24 août 1953, propose aujourd’hui, notamment, des bains sonores et méditatifs.
L’Integratron, construit par George Van Tassel après qu’il reçut la visite d’un vénusien dans la nuit du 24 août 1953, propose aujourd’hui, notamment, des bains sonores et méditatifs. Gilles Mingasson

Un aimant à marginaux de tout poil

Traverser le désert de Mojave, c’est arpenter une planète autonome, rétive à tout GPS. On y perd le sens du temps. On s’y perd tout court. On peut parcourir des kilomètres, à la poursuite de son ombre ou de celle de Camilla Lopez, l’héroïne maudite du roman Demande à la poussière, de John Fante, et ne jamais croiser personne. On peut tomber sous le charme hypnotique du Mojave de John Steinbeck, décrit comme « un désert incendié et incendiant (…), ses collines comme des cendres noires dans la distance, et le sol défoncé aspiré sec par le soleil ardent ».

Mais on peut aussi s’effrayer de ce décor tellurique et se demander pourquoi, aujourd’hui encore, et peut-être plus que jamais, il reste l’un de ces rares lieux aux Etats-Unis à attirer une faune à large spectre, issue de tout le pays et de tous horizons. On y croise des marginaux, lecteurs un peu trop littéraux d’Henry David Thoreau (auteur de Walden ou la Vie dans les bois, NDLR), mais aussi beaucoup d’artistes, de designers, d’architectes, de scénaristes d’Hollywood venus acquérir ici un bout de terrain à bas prix dans un Etat de Californie livré à la spéculation. Ils accrochent leurs maisons à la roche – fausses cabanes de bois équipées comme des havres de luxe, combos de conteneurs transformés en habitacles surréalistes, cubes de verre géants ou caravanes Airstream bombant leur torse métallique entre les Joshua trees (arbres de Josué), ces drôles de yuccas, mi-arbres mi-­cactus, dont un exemplaire hirsute figure sur la pochette de l’album de U2. « Dans les années 30, explique Pat Flanagan, une guide aux robustes mollets qui arpente le Mojave au pas de course, le gouvernement offrait 5 acres [un peu plus de 2 hectares, NDLR] aux pionniers désireux de s’enraciner dans ces terres exsangues. » Presque un siècle plus tard, le désert constitue encore la partie la plus vide et la plus démunie de la Californie, même si l’Etat figure parmi les plus nantis du pays.

Ce dénuement, associé à des panoramas spectaculaires, fonde pourtant la richesse et la mythologie des lieux. Entre un laïus sur l’exceptionnelle biodiversité du High Desert et un réquisitoire contre la prolifération des tamaris « qui pompent trop d’eau », Pat Flanagan nous mène jusqu’au pied d’une merveille organique inattendue, la Kellogg House, une maison de béton et de verre qui déploie des ailes de rapaces au-dessus de la roche. Cette architecture fossile a été conçue par le génial et trop méconnu Kendrick Bangs Kellogg, qui signe là son chef-d’œuvre. La maison, commandée dans les années 80 par un couple d’artistes, a changé de propriétaires tout récemment pour la modique somme de 3 millions de dollars. Rachetée par Matthew Jacobson, l’un des dirigeants historiques de Facebook, l’immense bâtisse ne se laisse pas facilement approcher. Une grille de fer munie de crocs acérés éloigne les importuns mieux qu’un rottweiler. A croire que plus on dispose d’espace, mieux on protège son territoire. A Joshua Tree, il n’y a pas que la Kellogg House qui s’est muée en forteresse.

L’ensemble du High Desert défend bec et ongles son périmètre vital. « En 2005, des locaux ont créé le Mojave Desert Land Trust, à travers lequel ils rachètent des centaines d’hectares qu’ils offrent au parc national, pour s’assurer que la zone restera inconstructible », explique Pat Flanagan. Grâce à cette initiative, on ne trouve pas de ­McDonald’s aux abords de Joshua Tree ou de Twentynine Palms. Les deux villes phares du désert de Mojave préservent leurs trottoirs nonchalants, bordés de bars aux comptoirs de bois, de boutiques vintage, d’un centre de yoga et de l’inévitable restaurant végétarien où l’on côtoie une clientèle bigarrée – amateurs de varappe qui viennent escalader les pentes escarpées des collines environnantes ; psychos en tout genre qui veulent garder l’estomac léger quand ils croiseront leurs premiers extraterrestres ; hipsters qui font trois heures de route depuis Los Angeles pour acheter les céramiques minimalistes de Brian Bosworth dans le très hype BKB Ceramics Shop qui jouxte le Joshua Tree Saloon, le bar le plus plouc des environs.

Tout ce petit monde s’augmente encore de chercheurs d’or, qui creusent toujours les mines des prospecteurs du XIXe siècle, et des western-maniaques qui remontent l’unique rue du village fantôme de Pioneertown en multipliant les selfies sur fond de saloon et en invoquant le souvenir de l’impérissable série « Judge Roy Bean », tournée là dans les années 50. A cette faune intermittente qui bivouaque dans le parc national ou rôde dans les allées du 29 Palms Inn, s’ajoutent les vrais colons du désert de Mojave. Ceux-là forment deux populations distinctes qui se croisent et s’ignorent superbement : les artistes et les militaires.

Ces derniers sont planqués derrière les hauts barbelés du Marine Corps Air Ground Combat Center de Twentynine Palms, le plus grand camp de marines des Etats-Unis. Ils sont entre 5 000 et 20 000 marines, suivant les saisons, à se préparer ici à débarquer en Irak ou en Afghanistan, dans un décor de champ de bataille et de faux villages insurgés, avec mosquées, souks et « sniper alley » reconstitués par des chefs décorateurs d’Hollywood. On aperçoit parfois leurs crânes lisses en ville, mais, en définitive, on les voit moins qu’on ne les entend, lorsqu’ils font retentir des bombes et des tirs de fusils à pompe au cœur de la nuit. A quelques kilomètres de là, on peut encore compter sur le raffut que font les prototypes aérospatiaux lorsqu’ils se posent sur l’une des pistes de l’Edwards Air Force Base.

Diaporama : Le Mojave, désert allumé

Des sculptures semées en plein désert

Les artistes, de leur côté, ne font pas de bruit, mais ils sont visibles partout à la ronde. Leurs fresques naïves colorent les façades, leurs sculptures en fer rouillé ou en tôle surgissent entre les Joshua trees, résistant au vent et au bon goût. Tous les tenants d’un art marginal, folklo et parfaitement « junk » semblent s’être donné rendez-vous dans le High Desert. Le plus braque et le plus doué d’entre eux est Noah Purifoy, dont on visite gratuitement l’immense parc de sculptures foutraque sous un soleil de plomb. On hésite entre ses totems de pneus de voiture et son petit train à base de roues de vélo et de cuvettes de chiottes.

Dadaïste sans le savoir, Noah Purifoy est mort en 2004, à l’âge de 87 ans, dans un relatif anonymat, ignorant qu’il bénéficierait, onze ans plus tard, d’une mémorable exposition au LACMA, à Los Angeles. Il est difficile d’échapper aussi aux sculptures en acier de Simi Dabah. Non content de les exposer dans son propre parc, cet artiste inoxydable de 88 ans s’obstine à les offrir aux municipalités locales, qui se retrouvent condamnées à les exhiber le long des routes. Pour l’automobiliste inattentif, ces agglomérats de déchets industriels frôlent l’objet non identifié. Reste encore l’inévitable World Famous Crochet Museum, créé par Shari Elf, un bestiaire mignard de lapins, de nounours, de chats et autres poupées au crochet entassés dans une cabine vert fluo chauffée à blanc.

Enfin, pour les mordus de jeu de piste, il faut compter sur Andrea Zittel, l’une des rares vraies stars de l’art contemporain installées de longue date à Joshua Tree, même si, aujourd’hui, elle est rejointe par d’autres pointures comme Jack Pierson, Ed Ruscha, Lily Stockman ou Alma Allen. Il y a quelques années, Andrea Zittel a lancé un ambitieux programme de commandes d’œuvres in situ. Le principe est simple : des artistes créent chaque année des installations dans le désert. A charge pour tout un chacun de les retrouver. Même si l’on dispose d’indices de localisation sur le site des High Desert Test Sites, l’expérience prouve que de fausses pistes en vrais bourbiers, il faut de la chance ou une sérieuse ténacité pour repérer un miroir convexe ou une boule de fer nichés entre deux roches. L’exercice pourrait même dérouter un marine, boussole en main. Mais à vrai dire, rien n’est plus chic, aujourd’hui, que de s’égarer dans le désert de Mojave. Et pourquoi pas d’y prendre racine, en suivant la course des nuages de sable.

Avec ou sans GPS, ce lieu à l’écart de tout réseau pourrait bien être devenu l’un des territoires les plus magnétiques des Etats-Unis.

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