Pionnière dans la recherche d’une intelligence extraterrestre, cofondatrice et membre du conseil d’administration du Search for Extraterrestrial Intelligence Institute (SETI), présidente de l’Académie des sciences de Californie depuis juillet 2015, Jill Tarter collectionne les récompenses et a même inspiré un personnage made in Hollywood.

Avoir Jodie Foster pour double, c’est plutôt flatteur. Qui aurait ­imaginé qu’elle inspirerait un jour les scénaristes de Los Angeles pour le film Contact (1997) ; certainement pas elle. Elle qui, née en 1944 au nord de New York, aura dû avant tout se confronter au machisme de l’époque. Se qualifiant encore aujourd’hui elle-même de garçon manqué, Jill Tarter devra s’imposer. Petite, elle adore manipuler les outils sous le regard perplexe de son père, qui lui suggère de passer plus de temps avec sa mère. Las, les parents finissent par se ranger derrière les goûts singuliers de leur fille, qui souhaite devenir ingénieur. Egalement fan de la série télévisée Flash Gordon, Jill Tarter grandit comme beaucoup d’adolescents de l’époque avec l’idée qu’il existe une autre vie intelligente dans l’Univers. Elle en fera son métier.

Mais devra passer par un vrai parcours du combattant. Au lycée, on lui interdit de suivre des cours de menuiserie, réservés aux garçons, et on l’encourage à se mettre au tricot, une activité qui, finalement, confie-t-elle, lui sert encore maintenant. Plus tard, la jeune femme fait la demande d’une bourse d’études auprès de l’université Cornell (Etat de New York), faisant valoir son ascendance directe avec le cofondateur de l’établissement Ezra Cornell. Une lettre de refus lui revient, stipulant que ce type de bourse ne peut être attribué qu’à la descendance masculine du fondateur. Avant, à son grand soulagement, de recevoir un avis contraire quelques jours plus tard. Passionnée de mathématiques et de physique, Jill Tarter devient l’unique femme noyée dans une classe de 300 ingénieurs en herbe, isolée dans sa chambre d’étudiante par les couvre-feux imposés aux jeunes femmes tandis que ses camarades masculins s’entraident dans leurs devoirs.

L’astronomie comme une évidence

Son diplôme d’ingénieur en poche, elle va explorer d’autres domaines scientifiques, à commencer – enfin ! – par l’astronomie. Ses travaux de thèse de doctorat, à la fin des années 60, portent, entre autres, sur la programmation de l’un des tout premiers ordinateurs miniatures, le ­PDP-8/S, capable de tenir sur un petit bureau. L’astronome Charles Stuart Bowyer, un chercheur qui travaille à l’époque sur les rayons X dans le domaine de l’astronomie à l’observatoire Creek Radio, lui propose de le rejoindre juste après sa thèse, au début des années 70. C’est ainsi qu’elle se lance dans la recherche d’une vie intelligente extraterrestre.

Ce domaine scientifique relativement nouveau la protège des discriminations en usage dans les autres départements plus traditionnels. Surtout, l’astronome ne cache pas sa fascination d’être arrivée à une époque où, après des millénaires passés à demander aux prêtres, aux philosophes et autres chamans ce qu’elle devait « croire » au sujet de sa prétendue solitude cosmique, l’humanité avait en sa possession de nouveaux outils technologiques (des radiotélescopes et des ordinateurs) permettant de mener des observations et d’obtenir enfin une réponse scientifique. « J’étais au bon endroit, au bon moment, et avec les bonnes compétences », estime-t-elle aujourd’hui, s’agaçant toutefois lorsqu’on lui demande si elle croit personnellement qu’il existe une vie intelligente au-delà de notre système solaire.

A la recherche d’une aiguille dans une botte de foin…

L’enjeu fondamental consiste justement à ne plus « accepter les systèmes de croyances de quiconque ». Et si le Search for Extraterrestrial Intelligence Institute (SETI / @SETIInstitute), qu’elle a fini par fonder en 1984 avec l’astro­nome Thomas Pierson, dont elle a quitté la direction en 2012 tout en restant membre du conseil d’administration, a fait des pas de géant en la matière, la recherche d’une vie extraterrestre n’en est qu’à ses balbutiements. « Nous utilisons les outils du xxie siècle pour chercher une aiguille (dont on ne connaît même pas la nature) dans une gigantesque botte de foin cosmique », raconte-t-elle. A titre de comparaison, c’est comme si la science n’avait exploré qu’un verre d’eau au sein de l’ensemble des océans de la planète. « Si votre question consiste à savoir s’il existe le moindre poisson dans l’océan, vous ne pourriez y répondre en l’état. »

Mauvaise nouvelle pour ceux qui rêvent d’une rencontre du troisième type ? Pas tout à fait. Car, comme la chercheuse aime à le rappeler, la puissance de nos ordinateurs augmente de manière exponentielle, promettant d’élargir les recherches à une proportion significative de l’océan cosmique d’ici aux deux prochaines décennies.

L’une des 42 antennes qui forment l’Allen Telescope Array (ATA), un radiotélescope installé dans le nord de la Californie.
L’une des 42 antennes qui forment l’Allen Telescope Array (ATA), un radiotélescope installé dans le nord de la Californie. Images Etc Ltd

Actuellement, les appareils sont réglés de sorte à pouvoir détecter des signaux électromagnétiques non naturels, que seuls des objets technologiques simples sont en mesure de produire. De nouveaux télescopes permettront bientôt d’élargir le champ d’observation à la région des micro-ondes ou au proche infrarouge. Le SETI, en collaboration avec l’université de Berkeley, travaille pour sa part sur le projet du radiotélescope Allen Telescope Array (ATA), installé dans le nord de la Californie, composé d’un champ de 42 antennes en activité depuis 2007.

Les scientifiques espèrent améliorer considérablement la sensibilité du télescope, en passant à 350 antennes, afin d’observer le ciel en continu et à toutes les fréquences. Mais de tels développements nécessitent d’importants moyens financiers. Et pour un domaine à la marge de la science traditionnelle, l’argent est plutôt à trouver du côté des mécènes. En juillet 2015 a été mis en place le programme Breakthrough Initiatives, financé par les milliardaires Yuri et Julia Milner à hauteur de 100 millions de dollars étalés sur dix ans. « J’ai très bon espoir qu’il s’agira de la première étape pour l’élaboration d’un financement stable et, sur le long terme, dans le domaine de la recherche d’une vie extraterrestre, qui en a toujours manqué », confie Jill Tarter.

Selon l’astronome, cette question est essentielle pour l’avenir de l’humanité. En effet, si les scientifiques parviennent un jour à détecter un signal venu des tréfonds du cosmos, émis, par définition, depuis un passé lointain, cela impliquerait que des civilisations extraterrestres existent « en moyenne » depuis bien plus longtemps que la nôtre, qui en est encore à sa période d’« adolescence technologique ». « Si les humains avaient la preuve qu’il est possible d’avoir un très long futur, cela pourrait les motiver à trouver un moyen d’y parvenir. » Le vie extraterrestre, la solution pour donner un avenir serein à l’humanité ? Une affirmation pour le moins surprenante qui a toutefois été reconnue par ses pairs, toujours en majorité masculins : Jill Tarter a été récompensée par le prix Adler Planetarium en 2003, par le prix Carl Sagan en 2005, par le prix TED en 2009 et a été nommée parmi les 100 femmes les plus influentes du monde par le Time Magazine…

Le Search for Extraterrestrial Intelligence Institute (SETI), institut pour la recherche d’une intelligence extraterrestre

Le 20 novembre 1984, à 14 h, Thomas Pierson, jeune responsable d’une fondation destinée à financer les programmes de recherche à l’université d’Etat de San Francisco, obtient la signature officialisant la création du tout nouvel Institut pour la recherche d’une intelligence extraterrestre (SETI), logé dans la banlieue de San José, en Californie. Encouragé par de nombreux chercheurs, dont l’astronome Jill Tarter, il souhaite concentrer les fonds dédiés à la recherche de la vie dans l’Univers. C’est en février 1985 que l’institut reçoit son tout premier financement de la part de la Nasa, avant que cette dernière n’abandonne son programme SETI en 1993. L’institut se tourne alors vers des fonds privés issus de généreux donateurs. William Hewlett et David Packard, de la célèbre société d’informatique, mais aussi Gordon Moore, d’Intel Corporation, ou Paul Allen, de Microsoft, mettent la main à la poche pour financer un tout nouveau programme de recherche, le Projet Phoenix, qui permet notamment la construction d’un radiotélescope en Australie. Au milieu des années 2000, Paul Allen débourse à lui seul 28 millions de dollars pour la construction de l’Allen Telescope Array, en Californie, grâce auquel les chercheurs poursuivent leurs travaux de détection de signaux artificiels venus du fin fond du cosmos. En parallèle, l’institut partage ses recherches avec le laboratoire de radioastronomie de l’université de Californie, à Berkeley, ou encore le Centre Carl Sagan. Trente ans après sa création, le SETI accueille plus de 100 projets de recherche actifs et emploie 140 individus, dont 55 chercheurs et enseignants.

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