Berlin est devenue, en moins de dix ans, une géante du tourisme et la capitale européenne des start-up. Cette spectaculaire transformation la place aujourd’hui en pole position pour attirer les investisseurs et les entrepreneurs. The Good Life a tiré le portrait de huit acteurs de son économie.

Marcel Fratzscher
Economiste et président de l’Institut allemand pour la recherche économique
Depuis qu’Hans-Werner Sinn, l’ex-président de l’Institut de recherche économique de Munich, a pris sa retraite fin 2015, Marcel Fratzscher, qui dirige depuis 2013 à Berlin, l’Institut allemand pour la recherche économique (DIW), est devenu l’économiste le plus influent du pays. Alors que le très conservateur Hans-­Werner Sinn avait critiqué Angela Merkel pour avoir décidé de sortir du nucléaire, d’instaurer un salaire minimum début 2015, de sauver l’euro et la Grèce et d’accueillir les réfugiés du Proche-Orient, Marcel Fratzscher, âgé de 45 ans, a orienté le débat vers un autre problème. Fin 2014, son livre ­L’Illusion allemande. Pourquoi nous surestimons notre économie et avons besoin de l’Europe a dressé le portrait d’un pays « sur le déclin qui vit sur ses acquis ». On y découvre que, malgré une compétitivité satisfaisante, les deux tiers des salariés ont vu leurs revenus réels diminuer depuis 2000, que le plein-­emploi est un trompe-l’œil dû à l’importance du travail à temps partiel, qu’un enfant sur cinq vit sous le seuil de pauvreté et que les inégalités s’accroissent. Selon Marcel Fratzscher, qui a travaillé à la Banque centrale européenne et à la Banque mondiale, la seule manière de corriger le tir serait de relancer l’investissement, dont le taux est passé de 23 % après la réunification à 17 % seulement, ce qui limite la croissance. Il plaide donc pour qu’Angela Merkel booste les dépenses d’infrastructures ainsi que le budget consacré à la formation pour que l’Allemagne joue le rôle de locomotive. Cet Européen convaincu, choqué par le laxisme budgétaire français, plaide aussi pour une union fiscale européenne et pour la nomination d’un ministre des Finances de la zone euro. En attendant d’être entendu, il estime que les dépenses de l’Allemagne pour les réfugiés vont s’apparenter à une relance conjoncturelle qui aura des effets bénéfiques pour toute l’Europe. P. P

Marcel Fratzscher, économiste et président de l’Institut allemand pour la recherche économique.
Marcel Fratzscher, économiste et président de l’Institut allemand pour la recherche économique. Christian Kielmann

Michael Müller
Bourgmestre-gouverneur de Berlin
C’est un apparatchik du parti social-démocrate (SPD), encarté dès l’âge de 17 ans, qui a eu de la chance. Berlinois pur souche, Michael Müller a bénéficié, fin 2014, de la démission de son prédécesseur Klaus Wowereit, plombé par les retards et les surcoûts de l’aéroport de Berlin-Brandebourg, pour accéder au pouvoir. Autant Michael Wowereit, homosexuel déclaré et amateur de bons mots, était une personnalité haute en couleur, autant Michael ­Müller, un ex-imprimeur qui a gravi les échelons (député du parlement berlinois, président du groupe SPD de Berlin, sénateur au développement urbain dans le gouvernement régional), est, selon le journal Die Welt, « amical, efficace, mais pâle en public, voire ennuyeux ». « Le facteur glamour n’est pas mon fort », admet d’ailleurs l’intéressé, qui a pour homonyme un artiste contemporain berlinois aussi célèbre que lui. Michael Müller a jusqu’aux élections de septembre 2016 pour faire ses preuves. A son actif : l’accompagnement efficace des ambitions de Berlin comme centre de technologies de pointe et de création d’entreprises, des efforts pour préserver les zones d’habitation datant des années 20 et à loyers abordables, et le suivi des grands chantiers publics entamés avant son arrivée : aéroport, réfection du Staatsoper, reconstruction du palais impérial. A son détriment : la gestion chaotique de l’accueil des réfugiés. Pour que le SPD gagne les élections locales – qu’il remporte depuis 2001, mais dont il ne part pas favori cette fois –, Michael Müller devra faire des propositions marquantes en matière de logements (la construction étant insuffisante comparée aux besoins) et de mobilité (les infrastructures pour cyclistes manquent à l’appel). Il lui faudra aussi mieux gérer l’installation des réfugiés qui arriveront en 2016 et, surtout, tenter de se mettre enfin un peu en lumière. P. P.

Michael Müller, bourgmestre-gouverneur de Berlin.
Michael Müller, bourgmestre-gouverneur de Berlin. Robin Marchant

Burkhard Kieker
Directeur de l’office du tourisme et des congrès
Le directeur de VisitBerlin, originaire de ­Cologne et ancien journaliste de la télévision, dirige avec énergie cet organisme mi-public, mi-privé. « Sur un budget de 20 millions, nous avons 14 millions de ressources propres. » Son marché principal : les Allemands. « Ils ont besoin de sentir qu’ils ont de nouveau un centre de gravité. » Mais 40 % d’entre eux n’ont pas encore mis les pieds dans la ville redevenue capitale, alors il reste de la marge… Quant aux étrangers, Burkhard Kieker espère les voir inscrire Berlin dans leur grand tour d’Europe : « Après Paris, Londres et Rome. Ce n’est pas encore le cas, mais ça viendra. » Sur le plan touristique, la ville est une vaste page blanche. « Berlin a mis seulement vingt-cinq ans pour attirer le même nombre de touristes que Rome ou Paris en deux cents ou trois cents ans. » Mais cette jeune fille de 25 ans, pressée par Angela Merkel de se ranger, est encore une spécialiste des frasques. Au point que les Berlinois des quartiers les plus fréquentés et les plus festifs, Kreuzberg et Friedrichshain en tête, se disent lassés des nuisances sonores et des excès de bière, au point de déclencher, ces derniers mois, une fronde antitouristes. Le patron de VisitBerlin a aussitôt lancé dans la rue des mimes chargés de jouer les médiateurs. « Le but est de provoquer une courte réflexion chez les gens sur la manière dont ils se comportent. Nous devons faire en sorte qu’habitants et touristes continuent de cohabiter harmonieusement. » Peuvent-ils faire autrement ? Un actif sur cinq travaille pour le tourisme à Berlin. Une vraie manne pour la ville et pour sa culture. « Sans les revenus du tourisme, nous ne pourrions pas avoir trois opéras ! » Et cette manne n’est pas près de se tarir. « Berlin est un symbole de liberté. C’est la ville où l’on a fait tomber le Mur sans tirer une balle. Vous imaginez le pouvoir de l’image ! En revanche, il nous faut veiller à garder l’authenticité de la ville et construire un tourisme de qualité. » Avant de prendre la direction de VisitBerlin en 2011, Burkhard Kieker fut longtemps chargé du marketing des aéroports de la ville. Il en a gardé une démarche de marketeur : son idée fixe est de faire de Berlin une marque. Ensuite, celui qui se décrit comme un montagnard pourra reprendre le chemin de la ferme qu’il a achetée en banlieue et oublier les touristes… G. B.

Burkhard Kieker, directeur de l’office du tourisme et des congrès.
Burkhard Kieker, directeur de l’office du tourisme et des congrès. DR

Dieter Kosslick
Directeur de la Berlinale
A 68 ans, le patron de la Berlinale a de nouveau accouché, cette année, d’un festival militant. Modeste, habile, ce charmeur tient sa manifestation d’une main de fer depuis quinze ans. D’origine munichoise, le Monsieur Cinéma berlinois a fait un détour par Hambourg, où il est passé par le journalisme avant de découvrir le grand écran, créant le forum européen des films à petit budget avant de prendre la tête du Hamburg Film Fund. Très actif, le directeur appelé à Berlin en 2001 a su s’adapter lorsque, peu à peu, la majorité des grands auteurs se sont mis à attendre mai et le Festival de Cannes pour sortir du bois. Celui de Berlin s’est alors inventé une autre histoire, une topo­graphie singulière. Désormais, sa météo reflète celle du monde, marquant toujours d’une pierre l’année cinéma. L’an dernier, déjà, l’Ours d’or avait été attribué à Taxi Téhéran, de l’Iranien Jafar Panahi. L’édition 2016 a naturellement placé en son cœur l’accueil des réfugiés. « Une catastrophe mondiale est en train de se dérouler et nous ne pourrons pas dire, comme en 1945, que nous n’avions rien vu. A la Berlinale, nous pouvons montrer combien il est intéressant de passer dix jours en compagnie de gens venus d’autres pays », déclarait Dieter Kosslick, qui a offert un millier de places aux migrants et leur a proposé de tenir des food-trucks sur les parvis des salles de projection. Il a aussi réuni de l’argent pour les victimes de tortures et orienté sa sélection autour de la diversité, « parce que, grâce aux films, nous voyons ce qu’ils fuient ». En outre, le directeur a toujours voulu distinguer son festival par son ouverture au public. Les 70 lieux de projection ont encore fait le plein cette année, avec près de 310 000 billets vendus. « D’autant que nous ne projetons pas la version soft de Bambi », s’amuse Dieter Kosslick. On peut en effet compter sur lui pour visionner les dernières productions asiatiques, africaines et moyen-orientales, ou assister au premier séminaire de production sino-­européen pour passer en revue le marché chinois. Cette diversité attire aussi les professionnels : 8 500 accré­dités cette année, venus d’une centaine de pays. Dans le domaine du cinéma comme ailleurs, Berlin a compris qu’il n’était plus possible de se reposer sur le passé et qu’il fallait innover pour s’adapter à la demande d’un milieu lui-même en pleine mutation. G. B.

Dieter Kosslick, directeur de la Berlinale.
Dieter Kosslick, directeur de la Berlinale. Michael Kappeler / Corbis

Stefan Pichler
Président du directoire d’Air Berlin
Il a autant besoin de son expérience de marathonien que de son CV immaculé pour réussir la mission que lui ont confiée les actionnaires d’Air Berlin. Diplômé de l’Insead, ayant occupé des postes de direction chez Nike, Lufthansa, Thomas Cook et Virgin Airlines avant de restructurer Jazeera Airways, puis Fiji Airways (qui sont sorties du rouge en un tournemain), Stefan Pichler relève son plus gros défi. P-dg d’Air Berlin depuis le début 2015, ce Munichois de 58 ans succède à trois prédécesseurs en quatre ans, qui ont tous explosé en vol. Air Berlin a enregistré des pertes au cours de six des sept dernières années. Née comme compagnie charter en 1978, détenue à 27 % par Etihad depuis 2011, membre de l’association One World depuis 2012, la compagnie, dont le siège administratif est berlinois – mais qui est enregistrée à Londres –, opère avec un ­business-modèle bancal : elle propose des vols européens sur des trajets souvent en sur­capacité, des liaisons vers des destinations de vacances méditerranéennes (Baléares, Espagne continentale, etc.) et internationales (Cancún, La Havane, etc.) et des vols vers les grandes villes américaines. Elle possède aussi une filiale low cost, Niki, rachetée à Niki Lauda en 2011. On ne sait s’il s’agit d’une compagnie régulière ou d’une ligne aérienne de vacances. A bord, elle a mimé les compagnies huppées avant que ­Stefan Pichler lui rappelle ses racines anti-­establishment. Le nouveau patron a supprimé des vols en Europe, renforcé les liaisons vers Boston, Dallas, San Francisco et La Havane, accru le rôle de hub de Düsseldorf (Berlin ayant une clientèle business très réduite), remplacé l’équipe dirigeante et continué à rationaliser la flotte. Stefan Pichler se bat aussi avec les autorités et les juges allemands pour garder ses vols en code partagé avec Etihad, qui maintient Air Berlin en vie en signant de gros chèques. S’il ne réussit pas, certaines rumeurs suggèrent qu’Air Berlin pourrait être associée étroitement (voire fusionnée) avec Alitalia, détenue à 49 % par Etihad. P. P.

Stefan Pichler, président du directoire d’Air Berlin.
Stefan Pichler, président du directoire d’Air Berlin. Stephanie Pilick / Corbis

Valentin Stalf
P-dg de la banque en ligne Number26
Il est sans doute l’un de ceux qui représentent le nouveau visage de Berlin, de ceux qui donnent à la ville son statut de capitale européenne des start-up. Valentin Stalf, président de Number26, ne doute pas qu’il va révolutionner son secteur, en l’occurrence celui de la banque. Son choix : offrir des services (gestion du compte courant, virements y compris à l’étranger, paiements par MasterCard, etc.) grâce à une application sur smartphone, à laquelle on accède uniquement grâce à ses empreintes digitales. De fait, l’ergonomie et la facilité d’utilisation de Number26 sont très supérieures à celles des banques en ligne traditionnelles. « Nous réalisons tous nos développements technologiques à partir de zéro, alors que les autres banques doivent adapter leurs vieux systèmes informatiques, ce qui complique l’innovation », explique Valentin Stalf. Créée en janvier 2015, déjà présente dans huit pays, dont la France, Number26 a conquis 140 000 clients et espère en avoir 300 000 à la fin 2016. D’ici là, elle aura aussi étoffé son offre de services, avec le crédit consommation, les prêts immobiliers et le compte rémunéré. « Pour chaque service, nous choisissons le partenaire financier qui nous paraît le plus fiable et le moins cher sur son marché particulier », explique Valentin Stalf, qui n’exclut cependant pas de postuler pour une licence bancaire. Le p-dg, qui emploie déjà 170 personnes, dont une soixantaine de développeurs capables de créer une nouvelle fonctionnalité de l’appli­cation tous les deux mois, est persuadé qu’il va provoquer une rupture des comportements des consommateurs. Diplômé de la prestigieuse université de Saint-Gall, en Suisse, passé par la Deutsche Bank, le cabinet de conseil Roland Berger et l’incubateur de start-up berlinois Rocket Internet, il a tout juste 30 ans. Au fait, pourquoi « 26 » ? « C’est le nombre de petits cubes d’un Rubik’s Cube qui, à première vue, est difficile à manipuler. Mais quand on a le truc, cela prend quelques secondes. Les services bancaires, c’est pareil. » P. P.

Valentin Stalf, P-DG de la banque en ligne Number26.
Valentin Stalf, P-DG de la banque en ligne Number26. Scarlett Coten

Nikolaus Ziegert
Promoteur immobilier
Il pourrait être l’incarnation d’un rêve américain made in Berlin. Il est arrivé ici au début des années 80 pour étudier la biologie, avec l’espoir de devenir enseignant. Son premier appartement : un studio en rez-de-chaussée à Schöneberg, loué 80 Mark par mois. Mais une fois ses études terminées, Nikolaus Ziegert réalise, en vendant des fleurs sur le marché de Winterfeldtplatz, qu’il a la bosse du commerce. Sa recette : connaître à fond son produit (à l’époque, toutes les variétés de roses) et se souvenir de tout ce que disent les clients. Une méthode qu’il a ensuite appliquée à la location immobilière. « A Berlin-­Ouest, il n’était pas question d’acheter un appartement, car on ne savait pas si les Russes allaient nous envahir », se rappelle-t-il. Ses clients d’alors sont des professeurs, à qui il propose d’habiter dans des immeubles de Kreuzberg et de Schönefeld où résidaient des Turcs. A la chute du Mur, il perçoit que les achats immobiliers vont augmenter et engage une équipe pour écouler les appartements des immeubles qui sortent de terre. Mais le boom initial de la construction laisse place à un marasme jusqu’en 2005. Nikolaus Ziegert s’en sort en se concentrant sur des appartements de style Belle Epoque, remis à neuf pour des clients aisés. Puis le marché repart, et il contacte les promoteurs des premiers immeubles de luxe afin de les commercialiser en exclusivité. En 2008, son équipe de 80 personnes écoule 800 appartements, et Nikolaus Ziegert devient leader sur le marché berlinois. Aujourd’hui, les plus beaux immeubles construits à Berlin passent par ses mains, et ses 180 collaborateurs offrent un « service 360° » aux clients, dont 20 % sont étrangers : conseils aux investisseurs, décoration, financement, location du bien… Le quartier favori de Nikolaus Ziegert est aujourd’hui Neukölln, qui, de zone à problèmes, s’est peu à peu transformée « en paradis pour les esprits créatifs, avec des prix abordables ». Il vient par ailleurs de vendre les 72 appartements de la fabuleuse résidence construite par l’architecte star Daniel Libeskind, dans le nord de Mitte. P. P.

Nikolaus Ziegert, promoteur immobilier.
Nikolaus Ziegert, promoteur immobilier. Scarlett Coten

Andrea Joras
Gérante de Berlin Partner
Nommée en juillet 2015 à la tête de Berlin Partner, un organisme public-privé chargé de convaincre les entreprises de s’installer dans la capitale allemande, Andrea Jorats est désormais rodée pour expliquer les avantages de la destination : elle met en avant le développement des clusters locaux (santé, technologies de l’information, transports et mobilité, énergie et optique), rappelle que la région croît ­désormais plus vite que le reste de l’Allemagne, vante l’excellence des universités et des institutions scientifiques, insiste sur la qualité de vie (l’offre culturelle, le coût modéré de la vie) et énumère les subventions (locales, pour les investissements et les salaires des nouveaux postes créés ; fédérales ou européennes, pour les activités très innovantes). Berlin Partner offre pour sa part des services sur mesure afin d’aider les compagnies à s’installer. En 2015, avec ses 220 collaborateurs et avec son budget de 25 millions d’euros, Andrea Jorats a attiré plus de 720 millions d’investissements (soit 25 % de plus qu’en 2014) et contribué à créer 6 600 emplois, principalement dans le secteur des technologies de l’information, mais aussi dans celui de l’industrie. Diplômée en économétrie, cette native de Stuttgart, qui est âgée de 44 ans, a d’abord travaillé pour l’Union européenne en gérant des projets de réforme en Lettonie et en Estonie, avant de rejoindre l’Association allemande pour la coopération internationale (GIZ), à Jérusalem et dans les pays de l’Est, puis de diriger les opérations de GIZ en Allemagne. « J’adore mon nouveau job, qui consiste en grande partie à rapprocher les entreprises et les institutions de recherche, à offrir des contacts et des idées aux investisseurs potentiels et à faire le marketing de la capacité d’innovation de Berlin à Londres, Stockholm, Paris ou Amsterdam. Et c’est d’autant plus facile d’être convaincante que l’esprit de la ville est fantastique. » P. P.

Andrea Joras, gérante de Berlin Partner.
Andrea Joras, gérante de Berlin Partner. Scarlett Coten

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