Montre-moi ta cuisine, je te dirai qui tu es… Véritable révélateur de classe sociale, la cuisine devient le cœur du foyer, où l’on reçoit, travaille… et parfois y cuisine un peu. De plus en plus techno, elle est aussi de plus en plus masculine. Désormais, on achète une supercuisine comme on achète une supervoiture.

Chêne massif, palissandre ou zebrano habillent les façades.
Du marbre recouvre par endroit les surfaces. De l’Inox rutilant, du cuivre brillant ou du laiton brossé apportent une touche décorative… Des matériaux utilisés par un grand architecte pour un hôtel de renom ? Non, ceux que l’on retrouve chez les particuliers qui ont fait le choix d’une cuisine de luxe. Empruntant au registre des plus hauts standards de la décoration, les acteurs de ce secteur hissent la cuisine, un lieu avant tout technique, au rang de création à part entière. « La cuisine a changé de statut, estime Paul Silvera, fondateur et patron des magasins Silvera, le plus gros vendeur de mobilier contemporain en France. Celle qu’on cachait au fond des appartements bourgeois, au XIXe siècle, est devenue l’épicentre du foyer. Ouverte sur le salon dans plus d’un cas sur deux, elle en suit l’évolution esthétique. C’est un aménagement dans lequel on n’hésite plus à investir, car il est statutaire. » Le ticket d’entrée pour une cuisine haut de gamme se situe généralement entre 30 000 et 40 000 euros, quand le budget moyen des Français pour cet aménagement plafonne à… 2 200 euros ! La France est d’ailleurs très en retard sur ce secteur. Selon Christophe Gazel, directeur de l’Institut de prospective et d’études de l’ameublement (IPEA), « la cuisine haut de gamme représente à peine 1 % du marché français, contre 10 à 15 % pour le reste de l’Europe. Le potentiel chez nous est énorme, mais freiné par l’idée que plus on vend cher, plus l’investissement doit durer. Le taux de renouvellement d’une cuisine chez nous est de vingt-trois ans, contre une dizaine d’années dans d’autres pays européens. » Voilà sans doute qui explique la domination de l’Italie ou de l’Allemagne sur ce secteur. En France, peu d’acteurs en effet investissent ce segment. Hormis quelques indépendants comme L’Atelier de Saint Paul ou No Name Kitchen Manufacture, récemment fondé par Roland Szélé, ancien patron de Bulthaup France, l’un des rares réseaux à revendiquer cette place est Perene (groupe Fournier). « Nous avons fait le choix du segment premium, peu représenté en France, indique Luc Brossard, directeur de la marque. Nous défendons une vision d’acteur de l’agencement intérieur sur mesure, avec, notamment, plus de 1 800 coloris de façades. » Une stratégie parfaitement comprise par d’autres acteurs. « Nous représentons Poliform ­Varenna à Paris et en Ile-de-France depuis quatorze ans, rappelle Arnaud ­Dollinger de Silvera Cuisine. Notre idée alors était de proposer une offre globale d’aménagement, qui souvent débute par la cuisine. Depuis cinq ans, nous constatons une évolution. Si la cuisine était davantage choisie par les femmes, les hommes s’investissent désormais énormément dans le projet. Chacun y trouve son intérêt, entre esthétique, fonctionnalité, technique, intégration de la high-tech, sans oublier, bien sûr, le plaisir de cuisiner. »

La cuisine, l’automobile de la maison
Le soin porté à la fabrication est l’un des atouts de la cuisine haut de gamme, et dénominateur commun des acteurs du secteur. Les usines sont toutes ultraperformantes d’un point de vue environnemental : normes ISO 9001 et 14 001, labels attestant de leurs vertus écolo­giques, tout comme le sont les matériaux et traitements utilisés (bois issu de forêts écogérées, colles à l’eau sans solvants…). Pour certaines, elles tiennent davantage de la manufacture. Si la production est industrialisée, le rôle de la main est ici primordial : retouches, ­finitions et vérification des éléments un par un sont la norme. Quant à la conception, elle est souvent l’œuvre d’un grand nom du ­design ou de l’architecture. Boffi a confié à Piero Lissoni sa direction artis­tique, tout en s’appuyant sur des collaborations avec Patricia ­Urquiola, Joe Colombo… Arclinea a fait le choix d’Antonio Citterio. Vincent Van Duysen vient de se voir confier la mission de revisiter le modèle phare Hi-Line 6 de Molteni Dada. Chez Snaidero, on compte parmi les talents sur celui de Paolo Pininfarina, le designer automobile, de même que PoggenPohl s’est tourné vers Porsche Design. Des choix qui n’ont rien d’étonnant : la cuisine est souvent comparée à l’automobile. Faire ce rapprochement est en effet assez logique : dans le haut de gamme, on personnalise sa cuisine comme on le fait avec une voiture. Aux intérieurs cuir, outils high-tech, motorisations à la carte et autres options des véhicules répondent, côté cuisine, palette de matériaux, aménagements intérieurs sur mesure, intégration d’un électroménager doté des dernières technologies, et même, de la domotique. « Le parallèle avec l’automobile est indéniable, mais il demande à être nuancé, modère Christophe Gazel. Actuellement, la cuisine est trop axée sur l’esthétique et sur les matériaux, ce qui était aussi le discours dans l’automobile il y a encore deux ans. Mais l’arrivée d’un acteur comme Tesla a redistribué les cartes, avec un modèle et une approche totalement innovants. Se pose alors la question : qui sera le Tesla de la cuisine ? » Peut-être Bulthaup, qui entend faire la différence : « Nous allons vers une autre conception de la cuisine comme le préfigurent les Solitaires, nos derniers modèles, explique Cyril ­Leperck, directeur France. Nous travaillons pour cela à une approche de cuisines démontables, évolutives, fonctionnelles, écocompatibles, et qui s’inscrivent dans une approche durable. »

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