Hélène Rozenberg
The Good Interviews

Anne Peyroche, la surdouée du CNRS

Depuis janvier 2016, Anne Peyroche occupe au CNRS le poste de directrice générale déléguée à la science, résultat de son impeccable et atypique ascension professionnelle. De la vie de laboratoire à la direction du temple de la recherche française, en passant par le cabinet du secrétariat d’Etat chargé de l’enseignement supérieur et de la recherche, Anne Peyroche bouscule le rôle traditionnel du scientifique et révèle tout son champ d’action dans la sphère politique et sociale.

« Avoir une démarche scientifique, c’est vraiment une manière d’être. Pour moi, l’objet de la recherche est un prétexte. Je n’ai pas de rapport identitaire à l’objet de recherche comme cela peut être le cas pour d’autres. C’est vraiment la démarche en tant que telle qui m’intéresse. » Ce rapport atypique à la recherche explique sans doute l’étendue et la diversité des expériences professionnelles d’Anne Peyroche. Tout commence par le traditionnel circuit des brillantes études ­accompagné de son lot de diplômes et de distinctions. Bac S, prépa, ENS ­Cachan, agrégation de biochimie et génie biologique, DEA de biologie cellulaire et moléculaire, thèse. Perfection implacable du parcours qui détonne face à la modestie de la scientifique. « J’ai eu beaucoup de chance dans mon parcours. Les circonstances et les rencontres ont beaucoup joué pour moi. Je me rappelle qu’après le bac, tout était ­ouvert. J’avais un goût certain pour l’expérimental. Ce que j’aime, en biologie, c’est qu’on n’invente pas de système. On essaie de comprendre ce qui existe en dehors de soi-même, et ça demande une certaine humilité. On peut échafauder toutes les hypothèses qu’on veut, il n’empêche que la réalité est là pour vous rappeler à l’ordre. En terminale, j’ai eu un professeur de biologie qui m’avait passionnée. Mais j’aurais très bien pu faire de l’histoire. » Anne Peyroche aboutit naturellement dans l’univers de la recherche, et c’est la révélation. A l’issue de sa thèse, dans les années 90, elle est recrutée en tant que chercheur au Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA). Elle y fait ses armes grâce à la liberté dont elle jouit très rapidement et qu’elle utilise pour modeler un environnement qui lui correspond, empreint de passion, d’exigence intellectuelle et d’interactions humaines. « Mes meilleurs souvenirs de recherche sont liés à l’alchimie qu’il peut y avoir au sein d’une équipe quand tout fonctionne, quand chacun a trouvé sa place et a apporté sa pierre à l’édifice. C’est valorisant individuellement et collectivement, et c’est un sentiment extraordinaire. »

Une expérience transitoire
En 2014, elle entre au cabinet de la secrétaire d’Etat à l’enseignement supérieur et à la recherche, Geneviève Fioraso, en tant que conseillère recherche. Une proposition qu’elle accepte en partie par défi personnel, en partie par responsabilité professionnelle. Le changement de paradigme est radical, mais Anne Peyroche l’appréhende avec aplomb et pragmatisme. « J’ai décidé d’appliquer la même démarche scientifique que pour la recherche. Après tout, un cabinet et un gouvernement possèdent des fonctionnements donnés. Pour voir comment ça marche, il faut faire des hypothèses sur la mécanistique et, ensuite, perturber le système pour voir si nos hypothèses sont fondées, pour voir où se trouvent les champs de force. » Le système qu’elle découvre se révèle infiniment contraint par les difficiles interactions entre les ministères, une décision quelconque prise par les uns ayant toujours une répercussion sur les autres. La marge de manœuvre est, de fait, dérisoire. Une expérience transitoire qu’elle qualifie « d’extrêmement intense et intéressante » et qui lui donne alors la réelle mesure du fossé d’incompréhension existant entre les pouvoirs politiques et le milieu de la recherche. « En France, le monde de la recherche n’est pas très bien compris par les pouvoirs politiques. Il y a peu de gens qui y sont sensibles et je peux le comprendre. Lorsqu’il y a une impulsion politique à donner, il est plus facile de le faire sur des sujets qui touchent les gens sur du court terme. Connaître un milieu n’est pas simple. Ils ont tous les chiffres en tête, ils connaissent les rapports de force, mais ils ne savent pas ce qu’est la vie quotidienne d’un chercheur. La difficulté est importante et c’est un vrai travail de conviction. On ne peut pas trouver de solution du jour au lendemain. Il y a des axes de réflexion possibles des deux côtés et, là encore, les contacts humains sont essentiels. » En ce sens, la prise en compte des caractéristiques inhérentes à la recherche et à la compréhension de ce milieu en tant que tel sont primordiales. La recherche s’inscrit nécessairement dans un temps long. L’incertitude ne constitue pas un aveu de faiblesse, mais un point de départ et un moteur. Les vérités absolues et atemporelles n’existent pas. La recherche évolue de doute en doute, chaque nouvelle percée pouvant remettre en cause la validité de la précédente. Il est problématique et néfaste d’exiger d’elle des objectifs de résultats à court terme ou des garanties de retours sur investissement. Le problème de la recherche est qu’on ne peut la soumettre aux injonctions économiques actuelles d’où, certainement, une considération assez morne et une frilosité certaine à l’investissement. Pourtant, les avancées technologiques et scientifiques sont pleinement entrées dans nos usages quotidiens. « Ce ne sont pas les industriels en tant que tels qui ont développé tout cela, rappelle Anne Peyroche. A l’origine, on trouve très souvent des recherches extrêmement fondamentales. Les chercheurs n’ont ni les mêmes ressorts ni les mêmes valeurs que les pouvoirs politiques. Ils ont besoin d’avoir des engagements pour pouvoir persévérer si ça ne fonctionne pas tout de suite. Pour cela, il faut vraiment investir. En recherche, la France possède un rang mondial non négligeable. Au CNRS, nous avons chaque année 30 % d’entrants qui sont des étrangers. Le contexte général est relativement positif, mais, d’année en année, ces avantages sont grignotés, et c’est là qu’il faut faire attention. La recherche, ce sont des hommes et des femmes qui la font. Certes, il y a de l’argent, des stratégies, etc., mais il n’empêche qu’il faut la volonté des chercheurs au départ et leur engagement. Et il faut faire comprendre aux plus hauts sommets de l’Etat que c’est important de rester compétitifs. Avoir une recherche de haut niveau, c’est aussi faire de la France un grand pays. » A la suite de ce détour politique, elle réintègre le sérail de la recherche en grande pompe lorsque Alain Fuchs lui propose le poste de directrice générale du CNRS, soit le temple de la recherche française. Un organisme qui regroupe 35 000 personnes – des chercheurs, des ingénieurs techniciens, des doctorants, des post-­doctorants, des stagiaires… Une communauté de têtes bien pensantes, dédiée corps et âme à l’ensemble des disciplines scientifiques, de la physique nucléaire à l’astrophysique, en passant par les sciences humaines et sociales.

Une porte-parole pertinente
Anne Peyroche entre en fonction en janvier 2016, et qualifie son poste de « rôle d’interface » auprès d’interlocuteurs divers et variés, aussi bien internes qu’externes. Ses diverses expériences, sa compréhension profonde du milieu de la recherche et de ses individus tout en ayant pleinement conscience de la situation politique et sociale globale font d’elle une porte-parole a priori pertinente. En filigrane de son action, on assiste également à la remise en question du rôle du scientifique dans la cité, qui doit à la fois affirmer sa place dans la société et assumer ses responsabilités vis-à-vis d’elle. « Pour moi, un ­scientifique est quelqu’un qui explore le monde dans tous les sens du terme. Dépasser les frontières physiques, mais aussi les ­frontières de ce qu’on ne connaît pas, quel que soit l’objet. C’est son rôle historique. Aujourd’hui, je pense qu’on a davantage de responsabilités collectives pour parler à l’ensemble des citoyens. Il faut être conscient que le temps est fini, où le scientifique jouissait d’une aura telle qu’il n’avait pas à expliquer ce qu’il faisait et que la confiance des gens lui était acquise. » Une exhortation à sortir de leur tour d’ivoire pour ­investir les débats publics et apporter leurs éclairages aux décideurs. « Prenons l’exemple du débat sur le gaz de schiste. Il paraît logique que les gouvernants s’appuient sur des données scientifiques pour prendre leur décision et qu’on ne soit pas juste dans un débat idéologique. Il est nécessaire que le scientifique donne son éclairage même si la décision revient au politique et il est bienvenu qu’on ne mélange pas les deux. » Ainsi, l’immensité du champ d’action de la recherche est fatalement proportionnelle à l’ampleur du chantier.

Parcours

• 1991 : intégration à l’ENS Cachan.
• 1994 : reçue major de l’agrégation de biochimie et génie biologique.
• 1995 : DEA de biologie cellulaire et moléculaire.
• 1999 : thèse sur les facteurs d’échanges de la petite protéine G ARF impliqués dans le trafic intracellulaire.
• 1999 : recrutée en tant que chercheur au CEA, service de biologie intégrative et génétique moléculaire.
• 2009 : prix Victor Noury Thorlet, Henri Becquerel, Jules et Augusta Lazare de l’Académie des sciences.
• 2010 : prix Irène Joliot-Curie de la « jeune femme scientifique de l’année ».
• 2013 : directrice adjointe du laboratoire génétique moléculaire et destin cellulaire (CNRS/CEA/université Paris-Sud).
• 2012-2014 : membre du Comité national de la recherche scientifique à la section « Organisation, expression, évolution des génomes. Bio-informatique et biologie des systèmes ».
• Mai 2014 : nommée conseillère en charge de la recherche au secrétariat d’Etat à l’enseignement supérieur et à la recherche.
• Octobre 2015 : directrice adjointe du cabinet.
• 18 janvier 2016 : entrée en fonction au poste de directrice générale déléguée à la science au CNRS.

Le CNRS en chiffres

• 24 747 personnes statutaires (11 116 chercheurs et 13 631 ingénieurs, techniciens et administratifs).
• 8 000 personnes non titulaires de droit public.
• 10 instituts scientifiques : sciences biologiques, chimie, écologie et environnement, sciences humaines et sociales, sciences de l’information et de leurs interactions, sciences de l’ingénierie et des systèmes, sciences mathématiques, physique, physique nucléaire et physique des particules, sciences de l’univers.
• 1 025 unités de recherche.
• Un budget de 3,29 Mds €, dont 720 M € de ressources propres (2014).
• 35 500 publications par an, dont 55 % cosignées avec au moins un laboratoire étranger.
• 4 600 chercheurs étrangers accueillis annuellement dans les laboratoires associés au CNRS.