En moins de quinze ans, Hong Kong, Shanghai puis Singapour se sont imposées comme des places fortes sur la carte mondialisée de l’art. Aujourd’hui, c’est au tour de la Corée du Sud de se positionner, avec sa capitale en tête de pont. Jubilatoire !

Depuis quelques années, Séoul a mis les bouchées doubles et la capitale coréenne peut se targuer de figurer désormais parmi les mégapoles d’Asie les mieux dotées en musées, en centres d’art, en fondations et en galeries. Cette montée en puissance vaut à la Corée du Sud d’être, cette année, le pays invité d’Art Paris Art Fair qui se tient en mars, à Paris. Cette invitation s’inscrit dans le cadre plus général d’une année France-Corée qui a démarré en septembre dernier. Pour Guillaume Piens, le directeur d’Art Paris Art Fair, « la Corée, c’est un peu le Japon des années 80. Le pays excelle dans tous les domaines : la technologie, avec Samsung, l’automobile, avec Hyundai, et les industries culturelles avec la k-pop, pour la musique, et les kdrama, pour les séries télé. Désormais, les Coréens se placent sur l’échiquier de l’art et, là encore, ils le font avec une puissance de feu impressionnante. Il n’y a qu’à voir le succès de la biennale de Gwangju, qui est devenue l’un des grands rendez-vous mondiaux de l’art contemporain. »

LE NATIONAL MUSEUM OF MODERN AND CONTEMPORARY ART (MMCA), L’ÉQUIVALENT DU CENTRE POMPIDOU, QUI A INAUGURÉ, EN 2013, UN BÂTIMENT DÉDIÉ À L’ART CONTEMPORAIN.
LE NATIONAL MUSEUM OF MODERN AND CONTEMPORARY ART (MMCA), L’ÉQUIVALENT DU CENTRE POMPIDOU, QUI A INAUGURÉ, EN 2013, UN BÂTIMENT DÉDIÉ À L’ART CONTEMPORAIN. Young-Ah Kim

La nouvelle notoriété des artistes coréens atteste à elle seule de cette envolée. Pendant des décennies, le vidéaste Nam June Paik est resté l’unique artiste coréen de réputation mondiale. Aujourd’hui, ils sont nombreux à être courtisés par les grandes galeries internationales : Lee Bul est chez Lehmann Maupin et Thaddaeus Ropac ; Lee Ufan, chez Pace, Blum & Poe, Kamel Mennour et Lehmann Maupin ; Ha Chong-Hyun, chez Blum & Poe ; Lee Bae et Bae Bien-U, chez Rx… On retrouve leurs œuvres à Séoul, chez Kukje ou Hyundai, qui figurent parmi les galeries les plus anciennes de la ville. Créée en 1970, Hyundai a été l’une des premières, dans les années 90, à s’ouvrir à l’art occidental, ce qui lui vaut aujourd’hui de compter Thomas Struth, Ai Weiwei ou François Morellet dans son écurie. La galerie Kukje, tournée elle aussi vers la création nationale et internationale, constitue un empire en soi avec ses trois bâtiments édifiés entre 1983 et 2012, le plus récent étant recouvert d’un étonnant maillage d’acier imaginé par le cabinet d’architectes new-yorkais SO-IL. Ces puissantes enseignes sont situées dans le quartier de Samcheong-dong, à côté du National Museum of Modern and Contemporary Art (MMCA), qui est l’équivalent de notre Centre Pompidou. Historiquement, Samcheong-dong a toujours été un quartier de galeries, mais depuis que le MMCA a inauguré, en 2013, un bâtiment entièrement dédié à l’art contemporain, une nouvelle volée de white cubes s’est installée dans les parages, entre les maisons traditionnelles et les boutiques de souvenirs. Il faut pousser la porte des galeries Arario, Hakgojae ou Skape, et surtout visiter l’Art Sonje Center, l’un des centres d’art les plus effervescents de la capitale. Deux jours ne suffisent pas à prospecter le quartier, et cependant, il existe encore bien d’autres lieux à découvrir.

Séoul, le nouveau hub artistique de l’Asie


On peut passer en effet une semaine entière à Séoul et s’épuiser à courir d’un point cardinal à un autre : la ville est immense et les embouteillages, dantesques. A l’arrière du taxi, qui ne coûte pas cher, il faut mettre à profit les longs trajets pour admirer les façades des buildings « facettées » d’écrans géants et suivre la course des néons qui vibrionnent jour et nuit. A Séoul, on ne trouve le calme que sur les collines, qui ouvrent des brèches inattendues de maisons basses et de forêts de pins. Sur le mont Bukhansan, le Gana Art Center, créé il y a vingt-trois ans, fait office à la fois de galerie, de théâtre et de centre d’art. On y va pour les œuvres – les plus grands artistes modernistes coréens sont exposés aux côtés de stars étrangères comme Marc Quinn, Vanessa Beecroft et Vik Muniz –, mais aussi pour le bâtiment, construit par Jean-Michel Wilmotte, pour la boutique, qui propose de ravissantes céramiques, et pour le restaurant, dont la grande terrasse permet de manger au calme tout en suivant la trajectoire des corbeaux, qui sont ici les maîtres des lieux.

Chung Hyun, le chef de bataillon

Non loin du Grand Palais, le jardin du Palais-Royal vit lui aussi le printemps à l’heure coréenne avec une installation monumentale de l’artiste Chung Hyun. C’est une véritable armée que le sculpteur a disposée entre les rangées de tilleuls : cinquante totems de bois et de fer « qui se dressent, dit-il, contre le passage du temps ». L’art coréen, souvent délicat, laisse place ici à des sculptures massives et rugueuses, réalisées à partir de traverses de bois récupérées sur d’anciennes voies ferrées. Chung Hyun est aussi coutumier de sculptures faites de blocs de charbon et de dessins aux couleurs de la rouille. Il redonne de la noblesse aux matériaux sans valeur. On retrouve ses œuvres puissantes à Art Paris Art Fair sur le stand de la galerie Paris-Beijing, qui le représente en France. A Séoul, il est exposé par la galerie Hakgojae.
L’Homme debout, Chung Hyun, jardin du Palais-Royal, du 30 mars au 12 juin.

Dansaekhwa, c'est quoi?

La dernière folie du marché de l’art a pour nom de code Dansaekhwa. Il s’agit d’une école de peinture coréenne des années 70‑80, qui a produit des œuvres abstraites et monochromes. Les maîtres du genre se nomment Lee Ufan, Chung Chang-Sup, Ha Chong-Hyun ou encore Chung Sang-Hwa. Depuis deux ans, ces artistes octogénaires font l’objet d’une véritable spéculation et certains tableaux dépassent parfois le million de dollars en salle des ventes. L’année 2016 a démarré sur les chapeaux de roues avec, à Paris, un accrochage de Choi Myoung-Young, Lee Seung-Jio et Suh Seung-Won qui vient de s’achever chez Emmanuel Perrotin ; à Londres, à la galerie White Cube, une exposition de Park Seo-Bo ; à Los Angeles, chez Blum & Poe, une mise en écho des maîtres de Dansaekhwa, Brice Marden et Robert Ryman avec leurs contemporains américains. De son côté, le domaine de Kerguéhennec présente un panorama complet de cette école artistique jusqu’en juin. Enfin, Art Paris Art Fair n’est pas en reste puisqu’on retrouve les œuvres de Suh
Se-Ok chez Gana Art et celles de Lee Ufan chez 313 Art Project.
Dansaekhwa, l’aventure du monochrome en Corée des années 70 à nos jours, domaine de Kerguéhennec (Morbihan), du 6 mars au 5 juin.

En redescendant dans la ville, de l’autre côté du fleuve Han, le quartier très chic de Gangnam a vu lui aussi éclore des galeries prestigieuses, comme Park Ryu Sook et 313 Art Project. Park Ryu Sook présente à Art Paris Art Fair les photos tatouées de Kim Joon, dont l’aspect décoratif constitue l’un des pôles de l’art coréen, toujours très préoccupé d’esthétique. 313 Art Project expose les parois de fils d’acier de Kiwon Park. Ces murs de grisaille, qui évoquent la zone frontière démilitarisée séparant les deux Corées depuis 1953, témoignent d’un autre versant, plus politisé, de la création coréenne. 313 Art Project se situe juste à côté du flagship d’Hermès. Une proximité qui ne relève pas du hasard, puisque la maison de luxe dispose elle aussi d’un bel espace d’exposition, baptisé L’Atelier, et qu’elle a été la première, en 2001, à créer un prix distinguant un jeune artiste coréen. Ancien directeur du musée Nam June Paik, aujourd’hui à la tête d’un nouveau centre d’art, Platform-L, qui ouvrira à Séoul en avril, Manu Park (qui a été le directeur artistique de L’Atelier Hermès en 2010) rappelle à juste titre que « le prix Hermès Foundation Missulsang a fait beaucoup pour le mécénat privé en Corée. Il a inspiré toutes les grandes entreprises nationales qui se sont mises à s’intéresser à l’art contemporain. » C’est ainsi que des sociétés comme la chaîne de télévision SBS, la banque Hana ou encore Janghyun, une filiale de Korean Air, ont initié des prix très bien dotés, tandis que Hyundai passe chaque année une grande commande à un artiste en collaboration avec le MMCA. De son côté, Samsung est à la tête du centre d’art contemporain Plateau et, surtout, du Leeum Samsung Museum of Art, le complexe muséal le plus vaste de Séoul. Les bâtiments sont signés Rem Koolhaas, Mario Botta et Jean Nouvel, et les collections sont spectaculaires – Mark Rothko, Joseph Beuys, Cy Twombly, Andy Warhol, Charles Francis Richter, Jean-Michel Basquiat… A cela s’ajoutent des musées, des centres d’art publics et des biennales qui prolifèrent dans tout le pays, à Gwangju, à Daegu, à Busan… « En Corée, l’art contemporain se développe à la fois sous l’impulsion de l’Etat et sous celle des grands groupes privés, explique la commissaire Sang-A Chun, qui a mis en place la plateforme coréenne d’Art Paris Art Fair. L’art constitue pour le pays un laboratoire et une vitrine importante. »

LA GALERIE SKAPE S’EST INSTALLÉE, EN 2004, DANS L’UN DES QUARTIERS LES PLUS EFFERVESCENTS DE LA CAPITALE EN MATIÈRE D’ART CONTEMPORAIN.
LA GALERIE SKAPE S’EST INSTALLÉE, EN 2004, DANS L’UN DES QUARTIERS LES PLUS EFFERVESCENTS DE LA CAPITALE EN MATIÈRE D’ART CONTEMPORAIN. Young-Ah Kim

Considérée aujourd’hui comme une puissance économique majeure, la Corée n’a aucun mal à s’imposer sur la scène mondiale, le marché de l’art étant toujours en quête de nouveaux hubs à faire fructifier. De fait, Christie’s a ouvert un bureau à Séoul il y a quelques années déjà, et ses catalogues de ventes asiatiques, ainsi que ceux de son concurrent Sotheby’s, incluent de plus en plus de maîtres coréens. Et les galeries internationales commencent elles aussi à bouger. Emmanuel Perrotin, qui représente deux stars – Park Seo-Bo et Chung Chang-Sup –, vient d’annoncer qu’il ouvrira un showroom à Séoul en mai prochain. Il sera le premier galeriste occidental à prendre pied en Corée.

5 Questions à Emmanuel Perrotin

Galeriste

Emmanuel Perrotin, Galeriste

The Good Life : Quand avez-vous découvert la scène coréenne ?
Emmanuel Perrotin : Depuis plusieurs années, nous entretenons des relations étroites avec le monde de l’art en Corée. Nous avons organisé des expositions avec la Kukje Gallery en 2010, qui a accueilli, à Séoul, les artistes Jean‑Michel Othoniel et Xavier Veilhan, et nous, à Paris, Yeondoo Jung, un artiste très talentueux dont le travail interroge, à travers des performances, de la photo et des films, le processus de fabrication d’une image en révélant l’envers du décor. De plus, de nombreux artistes représentés par la galerie ont exposé en Corée : Jean-Michel Othoniel, au Leeum, Samsung Museum of Art – il montre d’ailleurs actuellement un solo-show à la Kukje Gallery jusqu’au 27 mars 2016 –, Takashi Murakami, en 2013, Xavier Veilhan,
qui a réalisé plusieurs commandes monumentales pérennes, Sophie Calle, en 2013, Hernan Bas, en 2010 et 2012, Farhad Moshiri, à la galerie Hyundai en 2013, Bharti Kher, à la Kukje Gallery en 2013, et Bernard Frize, à la Hakgojae Gallery en 2009…
TGL : Park Seo-Bo et Chung Chang‑Sup, que vous représentez, sont deux artistes coréens de la période moderniste. Qu’est-ce qui vous intéresse dans leur peinture ?
E. P. : Je suis réellement fasciné par le mouvement coréen Dansaekhwa dont font notamment partie Park Seo-Bo et Chung Chang-Sup. Créé au début des années 70 et s’inspirant du minimalisme, ce mouvement introduit également des considérations spirituelles, une cosmogonie par la mise en place d’une forme de rituel qui conduit à une harmonie sincère avec la nature. En 2014, nous avons organisé les premières expositions de ces deux artistes en France ainsi qu’à New York. Ces artistes sont des figures majeures de l’art contemporain en Corée et en Asie, et il nous paraît essentiel de contribuer à les faire connaître plus largement à travers le monde. Jusqu’au 27 février, nous présentons l’exposition Origin, qui regroupe d’autres artistes du mouvement Dansaekhwa, comme Choi Myoung‑Young, Lee Seung-Jio et Suh Seung-Won, qui formulent une recherche introspective à travers l’abstraction dans laquelle les formes répétitives deviennent en quelque sorte le support d’une certaine contemplation méditative.
TGL : Pourquoi ne vous intéressez-vous pas à des artistes de la nouvelle génération ?
E. P. : Nous nous intéressons aux artistes de la nouvelle génération, mais, pour le moment, nous nous concentrons sur ceux qui ont révolutionné la scène artistique en Corée du Sud au début des années 60. Travailler avec cette génération est particulièrement passionnant, car la réception internationale favorable de leurs œuvres semble montrer que l’art traverse le temps et les frontières.
TGL : En quoi la scène coréenne se distingue-t-elle des autres scènes asiatiques ?
E. P. : En Corée, le marché de l’art contemporain occidental est assez précoce, alors qu’en Chine ou à Hong Kong, il est plus récent. La scène coréenne est très dynamique et de nouveaux lieux voient le jour à Séoul et ailleurs, comme le National Museum of Modern and Contemporary Art. De nombreuses expositions passionnantes y sont organisées, le public est donc très curieux.
TGL : Vous avez déjà une galerie à Hong Kong. Pourquoi en ouvrir une à Séoul ?
E. P. : Depuis que nous avons inauguré une galerie à Hong Kong, nous consolidons et nous développons nos projets en Asie, en particulier en Corée. L’une des codirectrices de la galerie à Hong Kong, Alice Lung, y a vécu de nombreuses années. Elle codirigera la galerie avec Yumi Koh, qui nous a rejoints en février 2014. Ce nouvel espace, dont la superficie est de 180 m2, est un bureau‑antenne en Corée dans lequel une librairie présentera les publications des artistes de la galerie. Parfois, nous y organiserons aussi des expositions. La galerie est située dans le même bâtiment que le bureau de Christie’s, au rez‑de‑chaussée, et au cœur du quartier des galeries et des musées, près du National Museum of Modern and Contemporary Art et du Daelim Museum, face à la résidence présidentielle et au palais de Gyeongbokgung.

Thématiques associées