C’est l’Etat le plus vaste des Etats‑Unis, isolé du reste du pays par la masse du Canada. Un état liquide, fait de mers, de lacs, de rivières et de glaciers. Quelle meilleure tangente que l’approche côtière pour l’explorer, dans le sillage de James Cook et de Roald Amundsen ? L’Alaska en bateau : journal de bord en huit épisodes.

Juste après la station-service Au trésor, une vieille locomotive achève de se laisser manger par la rouille. Aucune voie ferrée, aucune route ne mènent à Nome ; seules trois pistes s’étiolent en direction du cercle arctique. L’histoire raconte qu’en 1898 trois Suédois découvrirent des pépites d’or dans le sable de ce village inuit. Le temps que l’info fasse le tour de la communauté des prospecteurs (un an, sans Facebook) et le temps que les chercheurs lassés du Klondike lâchent leurs pelles (une année encore) avant de se ruer vers cette nouvelle manne, à pied à travers la montagne ou à bord de vapeurs via Seattle et San Francisco, des milliers d’aventuriers débarquaient à Nome.

Une épicerie générale, une banque, 75 bars, et roulez jeunesse ! La ville champignon devenait, à l’image de Skagway, Juneau ou Fairbanks, une capitale de l’or. En 1900, 20 000 personnes s’activaient, se battaient et buvaient sec dans ce trou perché à l’extrême pointe ouest de l’Alaska, prisonnière des glaces les trois quarts de l’année. Aujourd’hui, ils ne sont plus que 3 000, éclusant de la vodka russe dans la dernière poignée de bars intacts et de pubs vintage aux billards poussiéreux et aux clients somnolents.

La ville est devenue une salle des pas perdus, peuplée d’anciennes dragues tendant leurs pattes vers le ciel telles des sauterelles desséchées. On y croise les larges visages esquimaux, casquette de trappeur et barbe antédiluvienne, à se croire dans un western, mais aussi, depuis peu, une nouvelle génération de chercheurs d’or. Il a suffi que la chaîne de télévision Discovery Channel lance l’émission « Bering Sea Gold », un -reality-show du genre « Koh-Lanta » version « on se les gèle », qui fait un tabac en prime time, pour que, tout là-haut, dans le grand nord de l’Alaska, la vie reprenne.

La ville de Providenia, dans le quartier de Tchoukotka, en Russie extrême-orientale.
La ville de Providenia, dans le quartier de Tchoukotka, en Russie extrême-orientale. Juliette Mathieu

Archipel du goulag

En cette fin d’été arctique, notre point de départ sera ce port entre deux destins, dernier poste-frontière avant le passage du Nord-Ouest. La navigation commencera par une formalité tout aussi étrange que stupéfiante : imposée par la loi, elle interdit tout navire battant pavillon étranger de caboter le long des côtes américaines, à moins de faire escale dans un port étranger… Un port étranger ? Il suffit de traverser le détroit de Béring, une nuit de mer, et d’aller faire coucou en Sibérie. A Providenia, les douaniers de cette « île » orientale de l’ex-« archipel du goulag », ont le look des méchants dans James Bond, avec capote de drap et large casquette plate à visière.

Les rues sont jalonnées d’HLM aux fenêtres condamnées. Les 2 000 derniers habitants semblent y flotter comme dans un costume trop large. La légende dit que Providenia serait la première ville desservie par le Père Noël… Et ça n’a pas l’air d’être Noël tous les jours. Nos hôtes semblent aussi ravis qu’interloqués de voir débarquer des Occidentaux, mais partagent de bon cœur la brioche de bienvenue, dansent avec entrain en costumes fleuris et offrent leur sourire timide et sincère. Notre équipée échoue à l’épicerie-bazar, s’extasiant devant les chaussures vintage et le congélateur rempli de viande de phoque…

Retour vers le futur

Dans le monumental Atlas of the World du Times, que je consulte comme un oracle avant chaque départ pour un nouveau monde, le tracé le plus intriguant, à la page « Alaska », est celui de la ligne qui sépare les fuseaux horaires de la Sibérie et de l’Alaska : cassée, en forme de boomerang, déviant tout d’abord vers l’est à travers le détroit de Béring, puis vers l’ouest le long des îles Aléoutiennes, cette frontière virtuelle dessine un zigzag géopolitique afin de maintenir toute la Russie d’un côté et toute l’Amérique de l’autre…

Notre excursion nous obligera à vivre deux fois le vertige de se trouver pile au-dessus de cette ligne invisible qui fixe la date du jour pour l’ensemble de la planète. En la franchissant d’ouest en est, on s’engouffre dans le futur ; dans l’autre sens, on est projeté dans le passé. Le petit déjeuner du deuxième jour vous ramène à la veille, un peu groggy. Une expérience Back to the Future !

Alaska, 50 nuances de blanc (1/2) !

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