Son nom a longtemps été associé à celui de la multinationale Nokia. La chute de ce géant des télécoms, en 2014, aurait pu signifier la disparition d’Oulu parmi les villes qui comptent dans le monde de la high‑tech. Mais cette minuscule localité finlandaise a su rebondir. Et quel rebond !

A l’été 2014, le géant finlandais Nokia ­annonce la fermeture de son centre de recherche et développement (R&D) d’Oulu. Un vrai traumatisme pour cette ville d’un peu moins de 200 000 habitants, dont 10 000 sont employés dans le seul secteur de la high-tech. Donnée pour morte, la capitale administrative, commerciale et culturelle de la Finlande du Nord connaît pourtant une surprenante renaissance depuis quelques mois. Les start-up y fleurissent, les nouvelles entreprises y affluent, et l’université vient d’y inaugurer l’un des premiers réseaux tests de 5G au monde. Sa méthode ? Une compétence hors pair et une capacité de résistance typiquement finlandaise.

Les chercheurs du Centre national de la recherche technique (VTT) ont mis au point la première antenne relais 5G d’Europe.
Les chercheurs du Centre national de la recherche technique (VTT) ont mis au point la première antenne relais 5G d’Europe. DR

Premier réseau 5G au monde
Elle porte le nom anodin de « 24427 » et s’affiche à côté du réseau wi-fi gratuit de l’université d’Oulu sur l’écran du smartphone que me tend le professeur Matti Latva-aho. J’ai beau regarder, la ligne ne s’affiche pas sur mon iPhone. « C’est normal, votre smartphone ne peut pas la détecter, le mien est spécial », m’explique-t-il. 24427 n’est autre que le nom de la première antenne relai 5G d’Europe. « Pour l’instant, nous n’en avons qu’une, mais nous comptons bien en faire fonctionner assez d’ici à la fin de l’année pour couvrir l’université et lancer des tests avec les étudiants », précise ce spécialiste de la communication sans fil et acteur du programme 5G dirigé par le Centre national de la recherche technique (VTT). La simplicité débonnaire de Matti Latva-aho contraste avec l’exploit technologique que l’université est en train de réaliser. Car, avec la 5G, ce sont des marchés de plusieurs milliards d’euros qui vont s’ouvrir, de la voiture connectée à l’Internet des objets (IoT), en passant par la réalité augmentée. La ville, qui affiche les premières dépenses du pays en R&D et les cinquièmes en Europe, est fidèle au principal trait de caractère de la culture finlandaise : la discrétion. Construite autour d’un petit centre historique bien léché, elle semble n’être qu’une étape pour les touristes en partance vers le Grand Nord. Seul son marché installé sur les rives du golfe de Botnie, où l’on vend du saumon grillé et du jus de myrtilles au litre, semble pouvoir retenir ces visiteurs une journée. Pourtant, la ville est l’un des centres mondiaux de la R&D dans les télécommunications mobiles depuis de nombreuses années.
Longtemps principal point d’exportation du bois provenant des épaisses forêts de Laponie, Oulu a débuté dans les télécommunications dans les années 80, alors que l’armée développait ses recherches dans ce secteur. L’ancien papetier Nokia a donc profité des premiers travaux en ingénierie logicielle, déjà menés par le VTT de Finlande et l’université d’Oulu, pour mettre un pied dans la high-tech. C’est le point de départ d’une domination internationale dans la téléphonie mobile, qui durera vingt ans, depuis le Mobira Cityman 900, en 1987, au Nokia Lumia 1320, en 2014. Oulu est alors le point névralgique de la R&D du groupe, grâce à la compétence de ses ingénieurs dans la radiofréquence, technologie qui permet le transfert de données (3G, 4G, 5G, Bluetooth et wi-fi).

Matti Latva-Aho, professeur spécialiste de la communication sans fil à l’université d’Oulu.
Matti Latva-Aho, professeur spécialiste de la communication sans fil à l’université d’Oulu. DR

La vie sans Nokia
Au plus fort de sa puissance, le géant des télécoms pèse 4 % du PIB finlandais. La phase déclinante commence à partir de 2004, et s’accélère avec la sortie du premier iPhone, en 2007. Nokia tente alors une nouvelle stratégie en s’appuyant sur des alliances. En 2010, il se rapproche du japonais Renesas, à qui il vend sa division modems sans fil, et s’allie avec Microsoft, en 2014, afin de rattraper son retard dans les smartphones. Il se sépare alors de ses premiers employés, mais ne parvient pas à regagner des parts sur un marché qui, dans le même temps, a vu arriver Google et Samsung. L’échec est tout aussi patent avec les modems. En 2013, Renesas est contraint de vendre la division à l’américain Broadcom, qui souhaite se développer dans la 4G. En 2014, Nokia est contraint de fermer son centre de R&D d’Oulu. Les 500 employés licenciés s’ajoutent aux 600 annoncés par Broadcom quelques semaines plus tôt. Le ciel tombe sur la tête d’Oulu.

Attirer le capital

Bien qu’Oulu compte 400 start‑up actives, sa visibilité est moindre par rapport à celle d’Helsinki, ce qui réduit son accès aux fonds ou aux business‑angels. Business Kitchen a ainsi imaginé un concept unique pour attirer le capital vers les start‑up d’Oulu : le Polar Bear Pitching. Plongés dans une piscine creusée dans la banquise, les entrepreneurs ont dix minutes pour expliquer leur innovation et leurs besoins. Les plus frileux peuvent également participer au Midnight Pitch Fest, qui se tient chaque année en juin. En 2014, le moteur de recherche chinois Baidu a ainsi investi 10 M $ dans la start‑up de géolocalisation IndoorAtlas.

Une formidable capacité de résilience
Pourtant, quelques mois à peine après le choc, les compagnies affluent à nouveau sur les rives du golfe de Botnie. C’est aux frontons des technopôles, dont on finit à peine de gratter le nom de Nokia, qu’on mesure le bouillonnement souterrain de la ville. Le norvégien Nordic Semiconductor, le chinois Spreadtrum, le taïwanais MediaTek, le finlandais Creoir… « Pour la seule année 2014, nous avons enregistré l’arrivée d’une quinzaine de sociétés majeures, souligne, enthousiaste, Pauliina Pikkujamsa, de BusinessOulu, l’agence très dynamique de promotion de la ville, dirigée, évidemment, par un ancien de chez Nokia. Tout ceux qui annonçaient la mort d’Oulu ignoraient sa formidable capacité de résilience.
Les raisons de ce rebond sont d’abord à chercher dans les compétences de la ville. Selon Juha Heikkilä, passé par Renesas et Broadcom avant de prendre la tête de la société spécialiste du Bluetooth en Finlande, Nordic Semiconductor, « le monde de la radiofréquence est petit, et Oulu en est l’un des centres internationaux, aux côtés de San Diego, en Californie, et de Bangalore, en Inde. Pour nous, le départ de Broadcom était une grande opportunité de ­développement. » Le rush que connaît Oulu révèle l’intensité de la compétition actuelle sur le secteur des semi-conducteurs. ­Longtemps dominé par une poignée d’acteurs, comme les américains Intel, Qualcomm ou Broadcom, le marché voit, depuis quelques années, émerger de nouveaux venus, comme MediaTek ou Spreadtrum, qui se sont rués sur Oulu après les départs de Nokia et de Broadcom.
« MediaTek avait l’intention de ­s’installer à Oulu depuis plusieurs années. Quand Broad­com a annoncé la fermeture de son centre de R&D, ils n’ont pas attendu six mois pour y venir », explique Ville Salmi, également ancien de ­Renesas et de Broadcom, et nouveau directeur de MediaTek à Oulu. Quant à Spreadtrum, longtemps spécialiste de la 2G et de la 3G, son implantation lui a permis de monter en gamme, en s’améliorant sur la 4G notamment, et de renforcer sa position sur le marché européen, selon Tapio Rautava, directeur de Spreadtrum à Oulu. Mais les ressorts grâce auxquels la ville a pu traverser les crises dépassent la simple compétence de ses ingénieurs. Les employés d’Oulu partagent des parcours et une culture similaires, qui ont permis de créer un écosystème dense où tout le monde se connaît et a l’habitude de travailler ensemble. « Oulu, c’est une grande famille », résume Juha Heikkilä. Cette proximité donne aux équipes d’ingénieurs une capacité de réaction rare. « Ils avancent plus vite qu’aux Etats-Unis, reconnaît Abouzeid Alhussein, professeur invité par l’université d’Oulu. Leur programme 5G a été lancé l’année dernière. Nous [les Américains] commençons tout juste à mettre le nôtre en place. Cet écosystème rappelle celui de la Silicon Valley. » Et conjugué à un esprit de survie propre aux gens du Nord, il a permis à Oulu d’être à la pointe de la high-tech.

Oulu, La Silicon Valley polaire

Cultiver son image à l’international
Pasi Leipälä tient fièrement la statuette d’un nain euphorique, trophée de la meilleure start-up 2014. Derrière lui, les néons font briller les lettres de sa compagnie, Haltian, nouveau visage d’Oulu. Ancien de Nokia, Pasi Leipälä a créé sa société en 2012. « Dans la partie mobile, Nokia évoluait trop lentement », explique-t-il. Il surfe alors sur le boom des start-up que la ville connaissait à l’époque : avec plus de 300 jeunes entreprises enregistrées, Oulu est même entrée dans le top 7 des villes prostart-up du magazine Fortune en 2012. Forte de 80 employés, Haltian a tous les attributs de l’entreprise jeune et décontractée. En témoigne le grand open-space coloré et le jeu de minihockey pour les pauses déjeuner. Quant à savoir si l’ambiance est similaire à celle qui existait chez Nokia, Pasi Leipälä se contente d’éclater de rire… Flexible et réactive, la start-up a su prendre très tôt le virage de l’Internet des objets. Après avoir commencé par fabriquer des bagues connectées pour des marques, Haltian a développé son propre produit, Thingsee, un appareil électronique multifonction bourré de capteurs qui permet à son utilisateur de transformer lui-même des objets intelligents pour la maison. Après le départ de Nokia, il n’était pas question pour Pasi Leipälä de quitter Oulu. « Il y a des entrepreneurs, des ingénieurs, des multinationales… On peut développer à peu près tout à partir de cette ville. » Un raisonnement que partagent pratiquement toutes les nouvelles sociétés qui s’y installent. London, le premier mobile du constructeur Marshall, lancé cet été, a été entièrement conçu à Oulu par un ancien de chez Nokia, Pekka Väyrynen, désormais à la tête de la société Creoir. La ville attire aussi les nouveaux venus du secteur de la téléphonie mobile. A quelques mètres des bureaux de Creoir, la société russe Yota a conçu un smartphone dont la particularité est d’avoir deux écrans. Mais, aujourd’hui, « les Finlandais ont envie de tout, sauf d’acheter un mobile russe », reconnaît Pekka Väyrynen. Si Oulu s’est enrichie de nouveaux profils, la ville doit aujourd’hui cultiver son image internationale afin de revenir et de rester au sommet.

High-tech et politique

Octobre 1989. Le secrétaire général du parti communiste de l’Union soviétique, Mikhaïl Gorbatchev, entame une visite en Finlande. Il se rend à Helsinki puis à Oulu, pour y découvrir le parc technologique. C’est lors de cette visite officielle que le leader soviétique a pu passer le premier coup de téléphone sans fil de l’histoire de l’URSS. Avec l’appareil mobile analogique Mobira Cityman 900 construit par Nokia, pesant autour de 800 g, Mikhaïl Gorbatchev a appelé l’un de ses ministres à Moscou. Cette visite, à l’issue de laquelle le Mobira Cityman 900 a été surnommé « Gorba », a été un extraordinaire coup de pub pour Nokia.

Jeunisme entrepreneurial
Les bandes de garçons passablement éméchés que l’on rencontre parfois déambulant dans les rues en serviette après un sauna nocturne ne laissent planer aucun doute : Oulu est une ville jeune (la moyenne d’âge de 34 ans, la plus basse d’Europe, s’explique par le statut de capitale universitaire du nord de la Finlande). La ville est également de plus en plus internationale. Aux colosses scandinaves et aux punkettes accro au metal se mêlent désormais de plus en plus d’étudiants asiatiques et africains, signe qu’Oulu s’est ouverte ces dernières années. « Il y a dix ans, tout le monde se retournait derrière un étranger, confie Matti Latva-aho. Aujourd’hui, ça a changé : tout le monde parle anglais. » Et l’arrivée d’entreprises asiatiques ne semble pas avoir posé beaucoup de problèmes. « Le sauna était l’une des particularités qui intriguaient le plus le fondateur taïwanais lorsqu’il est arrivé à Oulu, se souvient, amusé, Ville Salmi. Il en a conclu que la Finlande et la Chine pouvaient s’entendre. »
Cette évolution conforte la ville dans sa volonté de devenir davantage créative et moins dépendante de quelques gros groupes seulement. Ainsi, la scène des start-up est assez dynamique, avec quelques succès dans le jeu vidéo, l’Internet des objets et la santé. « Auparavant, les étudiants rêvaient d’être embauchés chez Nokia. Aujourd’hui, ils apprennent à devenir des entrepreneurs », explique Ville Heikkinen, du fonds finlandais Butterfly Ventures. Les incubateurs de start-up, à l’image de Business Kitchen, sont là pour préparer l’avenir d’Oulu. Un avenir qui semble à nouveau bien lumineux.

The Good Spots Destination Finlande

The good concept store A découvrir dans le concept store