Londres a survécu à une épidémie de peste dévastatrice en 1665, aux flammes du grand incendie qui a ravagé la quasi-totalité de la ville l’année suivante, au Blitz de la Seconde Guerre mondiale, au smog de 1952 et à la crise financière de 2008... Invincible, la capitale britannique ? Les épreuves, loin de l’affaiblir, semblent au contraire la galvaniser.

Commençons avec quelques clichés : il n’y fait pas très beau, la vie est chère, voire inabordable par endroits, l’espace est restreint… Certes. En revanche, on s’y amuse un peu et on s’y enrichit beaucoup. Londres est bel et bien un incroyable aimant pour les ambitieux et reste une surréelle pompe à fric. « Fatigué de Londres, fatigué de la vie », clamait le célèbre écrivain anglais Samuel Johnson. Depuis que les Romains ont établi Londres comme un port prospère au premier siècle de notre ère, la ville est devenue l’un des plus grands centres économiques et culturels du monde. Londres possède 170 musées – dont trois des dix plus grands du monde –, 857 galeries d’art, organise chaque année plus de 17 000 concerts et 250 festivals. Actuellement, 70 tours sont en cours de construction et 200 autres sont en projet. Selon une récente étude PwC, Londres est la ville la plus puissante du monde en termes économiques, devant New York, Pékin ou Paris. Elle est aussi numéro un mondial de la conception et du développement de logiciels, numéro deux mondial de la propriété intellectuelle et de l’innovation, au coude à coude avec New York pour le titre de premier centre financier de la planète, et numéro deux mondial en matière d’investissements étrangers. Elle compte le plus grand nombre d’universités et d’écoles parmi les meilleures du monde et c’est la ville la plus visitée, en alternance avec Paris. La liste est longue, le palmarès impressionnant.
Si Londres a toujours été une ville puissante, sa suprématie, ces dernières années, n’a fait que s’affirmer. Après la crise financière de 2008, alors que la croissance de l’ensemble du Royaume-Uni est longtemps restée ­moribonde, Londres et sa City sont très vite retombées sur leurs pieds, pour en plus ­exécuter quelques pirouettes : Londres affiche aujourd’hui une croissance supérieure à la moyenne nationale et à celle des autres grands pôles économiques mondiaux. Entre 2007 et 2011, son économie a crû de 12,5 %, soit deux fois plus que le reste du Royaume-Uni.

A Londres, l’immobilier résidentiel est 2,7 fois plus élevé qu’à Paris et les prix continuent de monter en flèche.
A Londres, l’immobilier résidentiel est 2,7 fois plus élevé qu’à Paris et les prix continuent de monter en flèche. JIM WINSLET

Le secret de Londres ? Les Londoniens !
« Londres, c’est la capitale du monde », pour reprendre les mots du plus ardent défenseur de la ville, son trublion de maire, l’excentrique conservateur Boris Johnson – un charisme de rock-star, un physique de Viking, des cheveux en bataille, déclamant du Homère et du Sophocle à tout bout de champ (il a étudié la civilisation et la littérature gréco-romaines à Oxford). Cosmo­polite, tolérante et ouverte, Londres est une terre d’immigration : 37 % de ses habitants sont nés en dehors du Royaume-Uni, contre 13 % pour l’ensemble du pays. « Il n’y a aucun doute quant au fait que l’immigration a joué un rôle clé dans l’économie londonienne ces vingt dernières années. Non seulement grâce aux gens venus du reste du Royaume-Uni, mais aussi grâce aux travailleurs qualifiés venus de l’étranger », note l’économiste Paul Swinney. Les migrants de Londres constituent un vivier grouillant de compétences et de talents : 58 % de la population londonienne a fait des études supérieures, contre 38 % dans l’ensemble du Royaume-Uni. Les travailleurs londoniens sont 28 % plus productifs que la moyenne nationale. Certes, le taux de chômage (6,4 %) y est un peu plus élevé que la moyenne nationale (5,4 %), mais c’est dans la capitale que les créations d’emplois sont les plus importantes (79 % dans le privé entre 2010 et 2012). C’est dix fois plus qu’à Edimbourg, la deuxième ville britannique en termes de création d’emplois. Et parmi les secteurs qui génèrent le plus d’emplois à Londres ? Le secteur technologique, avec plus d’un quart des nouveaux jobs.Après la crise financière de 2008, Londres et sa City sont très vite retombées sur leurs pieds, contrairement à l’ensemble du Royaume-Uni, dont la croissance est longtemps restée moribonde.

Capitale technologique de l’Europe
Londres, en 2000, c’était costumes Armani, Porsche Boxster et Moët & Chandon. En 2015, c’est chemises trappeur, fixie fluo et flat white (lait moussé + espresso). L’idéal thatchérien du succès a laissé place à une version moins flashy, plus écolo, plus collaborative et plus fun du golden boy : le hipster. On le trouve cloné par dizaines de milliers dans l’est de Londres, dans les quartiers de Shoreditch et d’Hoxton, autour du rond-point d’Old Street, aka Silicon Roundabout, le centre névralgique du quartier technologique de la capitale. Après la City, la nouvelle vache à lait de la capitale, c’est ici, dans l’est londonien.

Après la crise financière de 2008, Londres et sa City sont très vite retombées sur leurs pieds, contrairement à l’ensemble du Royaume-Uni, dont la croissance est longtemps restée moribonde.
Après la crise financière de 2008, Londres et sa City sont très vite retombées sur leurs pieds, contrairement à l’ensemble du Royaume-Uni, dont la croissance est longtemps restée moribonde. JIM WINSLET

Depuis que Boris Johnson et David Cameron, le Premier ministre, ont lancé Tech City, en 2010, ce quartier uber-branché s’est geekifié. A l’époque, les investissements dans les start-up technologiques de Londres s’élevaient à moins de 10 millions de livres (environ 13,5 millions d’euros) ; 2015 n’est même pas fini qu’ils atteignent près de 1 milliard. De quoi donner des sueurs froides aux San-Franciscains. Avec 1 000 start-up créées entre 2005 et 2015 (contre 281 pour Paris et 107 à Francfort), Londres est devenue le carrefour technologique le plus important d’Europe, notamment pour deux industries en pleine explosion : les fintech (technologies associées aux nouveaux services financiers) et le big data (l’exploitation des masses de données). Les retombées économiques des activités technologiques et numériques s’élèveraient à 18 milliards de livres (environ 24 milliards d’euros) rien que sur l’année 2015. Le secteur des technologies numériques croît plus rapidement que l’économie de Londres et de l’ensemble du pays – et cela devrait être le cas durant la prochaine décennie selon une étude de ­London & Partners, la société de promotion de la ville créée par le maire. Avec ses start-up, ses universités, ses business et une population constamment en mouvement, Londres constitue un écosystème idéal pour l’innovation et la création, d’autant que la proximité avec d’autres industries et entreprises permet de mieux copier, de collaborer et de se concurrencer. C’est bien pour cela que le géant américain Google a choisi d’implanter son nouveau QG européen dans le quartier régénéré de King’s Cross, à côté de la prestigieuse école d’art Central Saint Martins et proche de Tech City.

En chiffres

  • 14 M d’habitants dans l’agglomération londonienne.
  • Au Royaume-Uni, près de 1 habitant sur 4 vit dans la capitale. C’est l’agglomération urbaine la plus peuplée d’Europe.
  • Les Londoniens génèrent 22 % du PIB national.
  • Salaire annuel moyen des Londoniens : 21 446 £ (env. 29 000 €) soit, 28 % de plus que la moyenne nationale.
  • PIB : 482,3 Mds £ en 2012.
  • Londres est la plus grande puissance économique d’Europe devant Paris (+ 9 %) et Moscou (+ 41 %).
  • Si Londres était un état souverain, son PIB serait comparable à celui de la Suisse (439,4 Mds £) ou de la Suède (358,6 Mds £).

Un ghetto de millionnaires
Londres est la troisième ville la plus chère du monde (classement Knight Frank). L’immobilier résidentiel y est 2,7 fois plus élevé qu’à Paris, dont les prix baissent progressivement depuis 2011-2012 tandis qu’ils montent en flèche dans la capitale britannique. « Sur le long terme, le premier challenge pour la croissance de Londres, c’est le logement, estime Paul Swinney. Il y a une pénurie chronique, car on ne construit pas assez. A un moment donné, les gens vont trouver la vie trop chère et cela finira par avoir un impact économique. Plusieurs études récentes montrent que le milieu des affaires s’inquiète vraiment de ce phénomène. »TGL-P-021-112-D-H-02
Déjà, de nombreuses voix s’indignent de la ghettoïsation des riches dans le centre de la capitale, avec les investissements massifs des milliardaires russes, chinois et saoudiens à Mayfair, Marylebone et Chelsea, qui transforment leurs belles rues en quartiers morts, avec des propriétés désertes la plupart du temps. « Et tandis que la population de Londres continue de croître, même si la ville investit massivement dans les infrastructures et va bientôt se doter du Crossrail [réseau ferroviaire de type RER, NDLR], il faudra vite décider si on construit cette fameuse troisième piste à Heathrow, car il faut absolument augmenter les capacités aériennes », ajoute Paul Swinney, qui précise que, malgré tous ces challenges, Londres est dotée d’une énorme capacité d’adaptation « et renaît toujours de ces cendres ». De là à remplacer le dragon de son blason par un phénix… Et à imaginer qu’à défaut d’être la capitale du monde, elle en soit le nombril…

7 questions à Douglas McWilliams

Fondateur et directeur du think-tank britannique Centre
for Economics & Business Research (CEBR) et auteur de The Flat White Economy : How the Digital Economy is Transforming London and Other Cities of the Future. Dans la préface de ce livre, qui aurait pu s’intituler « Comment la culture hipster et son sens de l’entreprenariat sont devenus le moteur de la croissance économique londonienne », on apprend que, dans un seul arrondissement de l’Est londonien, plus de 32 000 business ont été créés en deux ans seulement, soit autant que dans les grandes villes de Manchester et de Newcastle réunies. On y lit aussi que la croissance des fintech à Londres, entre 2008 et 2013, représente le double de celle de la Silicon Valley.

Douglas McWilliams Fondateur et directeur du think-tank britannique Centre for Economics & Business Research

The Good Life : De combien exactement l’économie londonienne surperforme‑t‑elle le reste du Royaume‑Uni et pourquoi ?
Douglas McWilliams : Dans l’ensemble, la croissance annuelle de Londres a été supérieure de 1 % à celle du reste du pays sur ces vingt dernières années. Plus récemment, le développement de l’économie numérique s’est surtout effectué à Londres, tandis que la ville a maintenu sa position de leader dans les secteurs clés de la finance et des services professionnels en Europe. Londres a effectué la transition vers l’économie numérique mieux que n’importe quelle autre grande ville du monde.
TGL : Pourquoi Londres parvient‑elle à maintenir sa position de leader par rapport aux autres capitales d’Europe et du monde ?
D. McW. : En partie grâce à la meilleure performance économique de l’ensemble du Royaume-Uni, et en partie grâce au transfert de compétences et de talents en provenance du reste de l’Europe vers Londres à travers l’immigration.
TGL : Qu’est-ce qui rend Londres aussi attractive pour l’investissement de capitaux étrangers ?
D. McW. : Son succès économique et un système juridique stable (et équitable).
TGL : Quelles sont les caractéristiques qui expliquent son succès ?
D. McW. : Tous les facteurs que j’ai cités précédemment, plus la masse critique. Le maire de Londres, Boris Johnson, a bien compris cela et dit que les jeunes migrants, qui sont la principale source de compétences et de créativité à Londres, s’amusent bien plus à Londres qu’ailleurs. Je dis d’ailleurs dans mon livre qu’on a bien plus de chance d’y trouver un partenaire que dans n’importe quelle autre ville du monde. C’est probablement une proposition attractive pour les jeunes.
TGL : Peut-on imaginer qu’un jour Londres devienne une ville‑Etat
comme le suggérait le journal The Independent en janvier 2014 ?
D. McW. : Aucune chance. Cela n’arrivera jamais. Cela dit, je pense que le maire de Londres aura de plus en plus de pouvoirs avec le temps.
TGL : Sur le long terme, qu’est-ce qui pourrait menacer la surperformance de Londres ? Et quels sont les principaux challenges que la ville va devoir relever ?
D. McW. : Les coûts importants de l’immobilier commercial et résidentiel, les menaces de limiter l’immigration hors Union européenne et la nécessité de moderniser le réseau de transports.
TGL : Boris Johnson a‑t‑il raison lorsqu’il affirme que Londres est la capitale du monde ?
D. McW. : Il n’y a pas de définition bien précise, mais il est vrai que Londres est l’une des villes les plus dynamiques du monde (qui croît plus rapidement que Hong Kong ou Singapour). C’est également la ville la plus cosmopolite.

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