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Le monde est clos et le désir infini
Eloge du partage par Daniel Cohen

Daniel Cohen est l’un des rares économistes français à être capable de rendre claires des notions compliquées sans sacrifier à la rigueur du raisonnement. Cofondateur de l’Ecole d’économie de Paris, il s’intéresse, dans son dernier ouvrage, à la religion de la croissance économique.

Avec force arguments, il indique que la croissance est finie, ou presque : les statistiques montrent que dans les pays développés, la croissance est passée de 3 %, dans les années 70, à 0,5 %, de 2001 à 2013. « L’âge numérique ne produit pas la même accélération que l’âge électrique un siècle plus tôt », relève l’auteur. Ainsi le monde du numérique et des terminaux personnels enlève-t-il la moitié de la croissance économique ; 50 % des emplois industriels se trouveraient donc menacés. Or, que devient la société moderne si la promesse du progrès se vide, s’interroge Daniel Cohen ? Démarrant son analyse aux sources de la croissance, depuis la naissance de l’agriculture en passant par la révolution scientifique du XVIIe siècle, l’auteur pointe de nombreux de problèmes, en particulier la persistance de la mentalité agraire dans la société hypertechnologisée. Persistance qui n’a pas permis d’accéder pleinement à l’âge de l’autonomie. La créativité n’a pas remplacé l’autorité. La société postindustrielle maintient les cadres mentaux d’obéissance et de hiérarchie. Elle instaure l’anxiété et le stress comme modes de management. Ce qui a engendré un monde d’insécurité dans lequel les gens vivent au-dessus de leurs moyens psychiques. Alors que du temps de la croissance, la machine est complémentaire du travail, aujourd’hui, la machine remplace les travailleurs. Au final, l’ambition du monde postindustriel se limite au sociétal (le lien à autrui et la santé), au risque d’engendrer une sorte de claustrophobie de l’entre-soi. « Les sociétés démontrent une faible capacité à se projeter dans le futur », soutient l’économiste en évoquant les difficultés de l’action collective à agir plus volontairement sur la question du réchauffement climatique. L’auteur a du mal à cacher son pessimisme lorsqu’il évoque quelques voies de dégagement. Enfin, l’économie sociale coopérative et la « corévolution » ou « share economy » dessinent pour les générations futures des possibilités de réunir l’initiative individuelle partagée et le bien commun. Partager, voilà à quoi se résume – à grands traits – son espoir. Faible réconfort… D’après l’auteur, ces modèles encore imparfaits ont cependant comme principales vertus de nous enlever la phobie de la perte d’emploi. Mais il faut surtout compter sur le changement des mentalités. Une autre paire de manches ! En tout cas, pas question de céder aux sirènes de la « croissance perpétuelle » et de la théorie de la « richesse en expansion » permanente, que Daniel Cohen décrit un peu comme une nouvelle croyance, située au-delà de notre imagination. Selon les tenants de cette révolution transhumaniste, incarnée par « l’homme augmenté », le cerveau humain s’hybridera avec la technologie à grands coups d’informatique, de nanotechnologies et de biologie. Avec, comme perspective… l’immortalité humaine. Fichtre ! La clairvoyance pédagogique de Daniel Cohen nous aide à appréhender les enjeux du monde moderne. Mais le rendez-vous avec les Lumières, qu’il entrevoit dans la compréhension du désir infini, n’est pas gagné. De ce désir infini, on voudrait en savoir plus.
Le monde est clos et le désir infini, Daniel Cohen, éditions Albin Michel, 2015, 224 p., 17,90 €.

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