Il a fait partie du cercle très restreint chargé par Google de réfléchir au droit à l’oubli. Presque une consécration pour ce philosophe qui, en toute discrétion et depuis plus de vingt ans, se bat pour replacer la philosophie au cœur du débat citoyen.

Naturellement, entre le contenu et son véhicule devrait s’instaurer une relation symbiotique nécessaire. ­Floridi imagine donc un échange mutuel et bénéfique pour les deux parties, entre philosophie et médias, afin de toucher le public avec des contenus de qualité. « En utilisant une pincée de philosophie, les journalistes ou les auteurs pourraient bénéficier d’une véritable valeur ajoutée pour une analyse conceptuelle des questions d’actualité, argumente-t-il. Presse ou édition qualitativement haut de gamme pourraient vraiment profiter d’une alliance avec la philosophie avec un grand “P”. S’ils ne le font pas, ils risquent de se retrouver cannibalisés par les réseaux sociaux. Facebook, Google ou Twitter laissent difficilement de la place au journalisme tel qu’il était encore pratiqué et perçu au milieu du xxe siècle. A l’époque, celui-ci était supporté par la publicité. Or, cette dernière s’oriente de plus en plus vers le monde numérique. Nous sommes les héritiers d’une culture fortement basée sur la lecture, nous lisons tous et tout le temps, même si c’est désormais sur nos tablette et smartphone. C’est sûr, nous lisons moins Tolstoï qu’autrefois, mais nous sommes témoins de phénomènes littéraires tellement “globaux” (Harry Potter, par exemple) qu’ils ­finissent même par causer de véritables dégâts environnementaux à cause de l’impression et du transport. » Finalement, on lit aujourd’hui beaucoup plus qu’avant. Le problème réside surtout dans la qualité de ce qu’on lit. Et Floridi d’enfoncer le clou. Dans le troisième tome d’une œuvre sur laquelle il travaille depuis plus de vingt ans (Principia Philosophiae Informationis), il aborde la problématique du pouvoir. Avant, selon lui, celui-ci était détenu par les industriels, puis il est passé entre les mains des médias. Il affirme qu’il est aujourd’hui aux mains de ceux qui contrôlent l’incertitude, de ceux qui posent les questions : les sociétés numériques en somme. Et, bien entendu, des gens qui, comme lui, ont compris que l’information est bien au cœur de tout notre système.

Droit à l'oubli

Droit à l’oubli

Le droit à l’oubli fait référence à l’opposition entre respect des données personnelles et liberté de l’information. Ce concept pose une question essentielle : qui contrôle les informations on-line ? C’est un internaute espagnol, Mario Costeja González, qui a mis le feu aux poudres en demandant à Google d’effacer deux articles qui mentionnaient ses dettes et en faisant appel à la Cour de justice de l’Union européenne. Google a alors compris la nécessité d’organiser un Advisory Council, dans lequel siègent une dizaine de personnes : des journalistes, des économistes, des avocats, mais aussi un philosophe expert en éthique qui aborde la question sous un angle purement conceptuel. Luciano Floridi a accepté ce défi laborieux et chronophage, mais « fructifère ». On lui a reproché d’avoir pactisé avec le diable et succombé à l’appât du gain. Il dit ne pas avoir été rémunéré pour cette mission. Il nous confie que « cette problématique sociopolitique est tellement vaste que même ceux qui s’en occupent argumentent parfois que le droit à l’oubli ne peut pas exister ». Bien que le rapport de la commission ait été rendu en mai 2014 et qu’il soit désormais disponible en ligne, le Google Council est encore actif et réfléchit aux prochaines manœuvres stratégiques. Concrètement, une procédure pour demander à Google que certains liens soient retirés d’Internet a été mise en place. Néanmoins, ce qui manque, c’est « l’envie de s’engager à produire une véritable réflexion sur la façon dont nous voulons construire la cité de l’information dans le futur ». L’affaire reste donc ouverte. Comment mettre en place une régularisation des différents pouvoirs constitués ? Une lutte entre pouvoirs législatif, économique, politique et social est déclenchée. Le professeur Floridi avoue ne pas savoir quelle sera l’issue concrète de cette commission. Comment légiférer et garantir que les règles puissent s’appliquer dans des contextes très différents ? Curieusement, Floridi soutient une application nationale du droit à l’oubli, et non pas européenne ou encore moins internationale.

Lectures conseillées

Comme ses prédécesseurs Platon, Descartes, Hume ou Russell, Luciano Floridi poursuit une approche « exotérique » de la philosophie, c’est-à-dire apte à être divulguée au grand public et plus seulement aux initiés. Quelques suggestions pour les lecteurs de The Good Life :
Problèmes de philosophie, Bertrand Russell, Payot, 1989, 194 p., 21,50 €.
Leçons américaines : aide-mémoire pour le prochain millénaire, Italo Calvino, Seuil (Points) ou Gallimard (Du monde entier).
The Fourth Revolution : How the Infosphere is Reshaping Human Reality, Luciano Floridi, Oxford University Press, 2014, 272 p., 24,62 €. Disponible bientôt en allemand, en espagnol et en chinois.