Il a fait partie du cercle très restreint chargé par Google de réfléchir au droit à l’oubli. Presque une consécration pour ce philosophe qui, en toute discrétion et depuis plus de vingt ans, se bat pour replacer la philosophie au cœur du débat citoyen.

Une analyse critique sur la nature conceptuelle de l’information, la manipulation mécanique des données, l’élaboration des méthodologies informationnelles… Personne n’avait encore théorisé les recherches essentiellement philosophiques sur l’information. Il y a vingt ans, Luciano Floridi, intrigué par le rôle de l’information et ses applications pratiques, notamment dans les domaines de la recherche ­(cyberconflits, éducation digitale, géographie, eHealth…), invente l’expression « philosophie de l’information ». Et la place au cœur du débat. A tel point que le géant américain Google lui demande, en 2013, de participer à son Advisory Council chargé de réfléchir au droit à l’oubli. Convaincu que l’humanité est face à sa quatrième révolution – la première étant impulsée par Copernic, la deuxième par Darwin, la troisième par Freud qui replace l’humain au centre –, Floridi pense que l’apparition de l’informatique bouleverse totalement la circulation de l’information. Et l’homme doit désormais apprendre à se comporter face à ces nouveaux outils technologiques. A l’heure des premiers choix stratégiques, le jeune Luciano Floridi envisage d’abord d’étudier les mathématiques, persuadé que les symboles et les grands nombres vont l’aider à résoudre des équations tant dans les ­domaines économiques que sociaux. Mais, réalisant les contraintes, voire les impasses contre lesquelles buttent sans cesse les sciences mathématiques, il va prendre une autre route.

Carrière

Luciano Floridi est professeur de philosophie et d’éthique de l’information à l’université d’Oxford (Grande-Bretagne), directeur de la recherche et Senior Fellow à l’Oxford Internet Institute et Fellow of St. Cross College, Oxford. Entre 2008 et 2013, l’université Carlos III de Madrid lui a conféré une chaire d’excellence. Il a également travaillé à la chaire d’information et d’éthique informatique de l’Unesco. En 2012, il a été élu président du groupe de recherche « Onlife » de la Commission européenne, et il est actuellement membre du Google Advisory Council.

Il voit alors la philosophie comme « une sorte de dessin conceptuel qui s’occupe de tous les problèmes qui n’ont pas de solution empirique (comme dans un laboratoire) ou mathématique (comme avec une équation). Connaître les règles des échecs n’est pas une condition suffisante pour être un grand joueur d’échecs. Il faut aussi maîtriser les coups gagnants, étudier ses adversaires, leur stratégie, etc. Le champ de réflexion philosophique permet de ré­pondre à tout cela et [son] intérêt pour cette discipline vient de là. » C’est donc à l’université La Sapienza (Rome) qu’il se lance à corps perdu dans la philosophie. Mais en Italie, un tel cursus se concentre davantage sur l’histoire de la philosophie. Or, être historien de la philosophie en analysant les pensées d’autres philosophes signifie pour Floridi « tuer la philosophie en tant que science et savoir vivant ». Frustrant et, sans aucun doute, stérile. « L’histoire des disciplines ne suffit pas à préparer les mathématiciens, les médecins et les architectes de demain », assène-t-il encore. C’est donc en s’installant, à 23 ans, au Royaume-Uni, où il passe un doctorat à l’université de Warwick (Coventry), puis un postdoctorat à Oxford, « qu’il apprend effectivement à penser ». Il commence alors – nous sommes au tout début des années 90 – à se pencher en tant que philosophe sur des sujets en plein essor à l’époque : l’informatique et Internet. « Les dernières décennies ont été marquées par d’immenses bouleversements. Bien que nous soyons loin des désastres causés par les grands totalitarismes de la Seconde Guerre mondiale, nous n’avons pas encore atteint un nouvel ordre politique ­satisfaisant. Pendant cette dernière phase de l’histoire humaine, la révolution technologique a causé des transformations extrêmement profondes. Il suffit de penser aux milliards de personnes qui sont aujourd’hui connectées quotidiennement ou aux services qui s’améliorent encore chaque jour grâce aux nouvelles technologies… » Un tel rythme d’évolution n’a, selon lui, encore jamais été vécu dans l’histoire de l’humanité. Et ces transformations ultraradicales et très rapides sont toutes intrinsèquement liées à la communication et à l’information.

« Cependant, cette accélération soudaine du monde a pris une évolution qui peut nous désorienter. Seule la philosophie peut nous aider à trouver une nouvelle et bonne direction. Contrairement à ce qu’on peut croire, ce n’est pas en allant plus vite que nous allons comprendre où aller et comment y aller. C’est plutôt en faisant un pas en arrière que nous allons trouver la bonne solution. » Et le professeur Floridi de donner un exemple qu’il sert aussi bien à ses étudiants qu’aux auditeurs des nombreuses émissions ou conférences auxquelles il participe désormais : « Quand on veut se préparer à un saut en longueur, la première chose à faire est de prendre son élan en faisant quelques pas en arrière. On ne saute pas du bord du bac à sable. » Seule la philosophie peut prendre ce recul nécessaire en nous rendant une vision plus abstraite sur le monde, qui nous permettra de faire ce saut vers l’avant. Une mission qui, avant lui, a toujours été accomplie de manière plus que discrète… Floridi, qui aime décidément les métaphores, affirme que jusqu’à présent l’information jouait le rôle de Cendrillon parmi tous les autres domaines auxquels pouvaient s’intéresser les philosophes. L’information n’intéressait en réalité personne. Or, à l’instar d’un butler dans un college anglais, l’information est le majordome qui résout les problèmes avant même qu’on s’aperçoive de leur existence. Depuis Socrate, et pendant plus de vingt-cinq siècles, les philosophes ont fait appel à ce majordome en tant qu’outil de communication, sans jamais pour autant lui accorder le moindre crédit. C’est donc le moment de mettre en lumière le travail que notre majordome (l’information) a réalisé dans l’ombre. Alors, comment divulguer le contenu philosophique ? En s’appuyant sur les médias ! La philosophie de l’information génère du contenu tandis que les médias le diffusent.

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