L’inexorable montée des eaux ne concerne pas que les Maldives. Les îles des Cyclades, par exemple, sont également en danger. Tous les pays méditerranéens font face à une menace sans précédent.

Venise fermera ses portes en 2016. Trois volets sous-marins permettront alors à la Cité des Doges de bloquer l’entrée de la mer dans la lagune afin de la protéger de la montée des eaux. Ce projet pharaonique de plus de 5 milliards de dollars révèle l’ampleur des défis ­auxquels vont devoir se préparer les gouvernements des pays méditerranéens. Car la hausse du niveau de la mer devrait s’accélérer au moins jusqu’en 2100, selon les derniers travaux du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Si tous les pays n’ont pas les mêmes moyens que Venise pour lutter contre la montée des eaux, nombre d’entre eux restent trop sensibles aux sirènes du tourisme et à la spéculation immobilière pour prendre des mesures efficaces.

Illustration de la fonte de la banquise.
Illustration de la fonte de la banquise. Johanna Giunta

Deux causes pour un phénomène
La hausse du niveau des océans s’est considérablement accélérée ces trente dernières années. Selon Jean Jouzel, vice-président du GIEC et responsable d’un rapport sur le climat de la France au xxie siècle, remis en mars dernier, si le niveau de la mer a crû d’environ 1,7 millimètre par an entre 1901 et 2011 en France, la hausse a été de 3,2 millimètres par an depuis vingt ans. Et selon les calculs du GIEC, la hausse va encore s’accélérer d’ici à 2050 et 2100. Le niveau de la mer pourrait alors avoir progressé de 80 centimètres selon les estimations les plus pessimistes. La première cause vient de la fonte des glaciers des pôles. Elle serait responsable de 15 à 35 % de la hausse du niveau de la mer. La deuxième cause est la dilatation thermique des océans due au réchauffement climatique. Elle serait responsable de 30 à 55 % de l’élévation. Enfin, la surexploitation des ressources aquifères jouerait un rôle important sans que sa part soit encore calculable. Principale victime du réchauffement climatique, selon le GIEC, la Méditerranée n’échappe pas non plus à l’élévation du niveau de la mer et à l’érosion de ses côtes. Parmi les 20 métropoles côtières mondiales dont la vulnérabilité augmentera le plus face à la hausse du niveau de la mer d’ici à 2050, la moitié se situent sur les rives de la Méditerranée. Cette érosion ­pèsera sur l’activité touristique, qui représente pas moins de 190 milliards de dollars à l’échelle de la région. Certains pays risquent de souffrir particulièrement, à l’instar de la Grèce dont 90 % de l’activité économique est située le long des côtes. Et cette vulnérabilité ne fera que s’accroître, alors que la population le long des côtes méditerranéennes, déjà majoritairement urbaine, devrait doubler entre 2000 et 2025. Les régions ne sont toutefois pas égales face à cette montée des eaux. Ainsi, les régions de l’est de la Méditerranée sont actuellement confrontées à une progression plus rapide de la montée des eaux en raison d’un climat plus chaud. La montée du niveau de la mer est également influencée par l’activité sismique des fonds marins, activité qui est forte au large du sud de l’Italie, par exemple.

Un littoral déjà en danger
Les zones les plus affectées par la hausse du niveau de la mer seront bien évidemment les côtes érodibles, notamment les zones sableuses qui représentent un tiers des côtes de Méditerranée occidentale, et de faible élévation comme les deltas ou les lidos. Les sites les plus menacés sont les deltas du Rhône, de l’Ebre (Espagne), du Nil, ou encore la côte syrienne, le golfe de Thermaikos et la baie de Kastela (Croatie). Déjà, près de la moitié des côtes méditerranéennes sont en état d’érosion. La Grèce perdrait une île par an. Car la hausse du niveau de la mer se conjugue avec plusieurs autres facteurs déjà en action. Le Commission internationale pour l’exploration scientifique de la Méditerranée (CIESM) a ainsi identifié quatre autres types de forçages * pouvant expliquer la dégradation des côtes : la géologie des côtes (composition des sols), l’apport sédimentaire (présence de barrages, retenues), les conditions météomarines (évolution des vagues et des courants) ainsi que la situation biologique (présence d’herbiers marins). Le littoral du Languedoc-Roussillon est ainsi victime, depuis plusieurs années, d’une perte de sédiments due au moindre débit du Rhône et à la multipli­cation des constructions le long du littoral. C’est également le cas de la région italienne de ­l’Emilie-Romagne, sur la mer Adriatique. « Nous avons constaté un fort risque de subsidence * du fait de l’exploitation gazière dans notre région, confie Andrea Valentini, océanographe à l’agence environnementale d’Emilie-Romagne, ce qui accélère la vulnérabilité de nos côtes. » A l’exception de ces zones parti­culières, les conséquences de la hausse du niveau de la mer, comme la multiplication des surcotes *, « ne se manifesteront vraisemblablement qu’à partir de 2050 », prévient Gonéri Le Cozannet du Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM). Toutefois, plusieurs Etats ont engagé depuis quelques années une politique de lutte contre l’érosion du littoral.

L'Egypte a beaucoup à perdre

Le delta du Nil est une source d’inquiétude particulière du fait de la faible élévation de ses infrastructures et de l’importance de sa population. Le cas de la zone orientale, près de Port-Saïd notamment, est particulièrement préoccupant, alors que le sous-sol de la zone est victime de ­subsidence à cause de la jeunesse des sédiments. Or, la région est vitale pour l’économie du pays, Alexandrie ou Matruh étant des centres ­touristiques majeurs. Plus important encore, le delta du Nil est une ­région agricole ­importante. Pour Tahani ­Abdelhakim et ­Mélanie Requier-Desjardins de l’Institut ­agronomique méditerranéen de Montpellier (IAMM), « l’irrigation des cultures agricoles du delta du Nil va être rendue plus difficile par la plus grande salinité des eaux due à la hausse du niveau de la mer. Cette hausse se conjuguera à un plus faible débit en ­raison du barrage d’Assouan. » Or, les ­recherches sur des cultures plus tolérantes au sel ­commencent à peine. Le coût total de ­l’érosion des côtes égyptiennes pourrait ­atteindre près de 6,44 % du PIB.

Une politique inégalement appliquée
Les solutions les plus utilisées actuellement pour combattre l’érosion due au manque de sédiments ou à la pression anthropique consistent à lutter contre le recul du trait de côte *. Cette stratégie revient à ériger des défenses côtières en élevant des protections, comme des épis ou des tubes géotextiles (boudins), sur les fonds marins. Elle peut également consister à « recharger » les côtes en sable, ou à faciliter le transport des sédiments. Pourtant, ce type de solution a déjà rapidement montré ses limites. L’utilisation d’épis peut ­rendre les plages trop « artificielles ». De même, le rechargement en sable ne fait que déplacer le problème d’érosion. Les solutions collectives peinent toutefois à émerger. La signature, en 2008, du protocole de Gestion intégrée des zones côtières (GIZC), ajouté à la Convention de Barcelone, a fourni un instrument juridique aux Etats méditerranéens pour mettre en place une politique d’adaptation à la hausse du niveau de la mer. Par exemple, selon l’article 8, les zones sensibles peuvent être déclarées non constructibles sur une largeur de 100 mètres à compter du niveau atteint par le plus grand flot d’hiver afin de protéger les espaces vulnérables, à l’instar des zones humides. Le protocole est toutefois encore ­diversement appliqué par les pays méditerranéens, tant les ­intérêts économiques et les ratés de la gouvernance pèsent lourds. En France, la stratégie nationale de gestion intégrée du trait de côte, publiée en 2011, a introduit la possibilité de relocaliser les populations et les équipements à l’intérieur des terres, ainsi qu’une obligation de prise en compte d’une hausse du niveau de la mer de l’ordre de 60 centi­mètres dans tout plan d’urbanisme de type schéma de cohérence territoriale (SCOT). « L’acceptabilité sociale reste pour ­l’instant difficile, souligne toutefois Hélène Rey-Valette, du laboratoire montpelliérain d’Economie théorique et appliquée à l’université Montpellier I. Il est par exemple difficile aux riverains d’admettre que l’avancée du niveau de la mer accorde à l’Etat la propriété des terrains conquis par la mer. » Selon Maria Snoussi, professeur à l’université Mohammed-V, à Rabat, et responsable du groupe de recherche sur l’environnement côtier au sein du Département des sciences de la Terre, ce sont des problèmes de gouvernance qui freinent le processus d’adaptation, notamment au Maroc : « Notre loi sur le littoral est en discussion à l’assemblée depuis quinze ans. En attendant, le tourisme continue de se développer le long des côtes. Nous sommes en train de tuer la poule aux œufs d’or en détruisant les plages et les dunes littorales. » En ­Espagne, «  la mise en place d’une politique publique d’adaptation est rendue difficile par la faible possession des côtes par l’Etat, avance Pablo Gorostiza Frieyro, de l’Institut d’études et coopération de la communauté de Valence. D’autant plus que les questions d’adaptation sont entre les mains des régions, pas de l’Etat central comme en France, ce qui rend la coordination difficile ». En dépit d’un éventuel succès de la Conférence des parties de la convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (COP21) de décembre 2015, le niveau de la mer continuera d’augmenter après 2100, selon Jean Jouzel, tant est grande l’inertie thermique des océans et des mers. Afin d’éviter une hausse de 3 mètres d’ici à 2300, l’adaptation est une stratégie de défense qui doit être pensée ­aujourd’hui. Absolument !

Illustration du changement du niveau de la mer.
Illustration du changement du niveau de la mer. Johanna Giunta

Vocabulaire

Forçage : facteurs qui influencent le ­système climatique.
Subsidence : affaissement progressif, ­régulier ou saccadé, des sols.
Surcote : élévation temporaire et locale du niveau de la mer sur les côtes littorales.
Trait de côte : ligne d’intersection de la surface topographique avec le niveau des plus hautes mers astronomiques.

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