C’est sur ses rives qu’Ulysse aurait rencontré Nausicaa, dans ses cafés que Truman Capote et Alberto Moravia discutaient des heures entières. Les Grecs y ont inventé le spa, l’intelligentsia des années 60 en avait fait son camp de base. Moins show off que sa voisine Capri, la plus grande des îles du golfe de Naples est paysanne, foisonnante, volcanique. Découverte d’Ischia la discrète.

Lorsque le ferry présente son postérieur au quai et dégorge son flot de touristes recuits au soleil dans le maelström des bus, des scooters et des triporteurs empestant le gasoil, vous auriez presque envie de faire demi-tour et de regrimper à bord avec le flot embarquant en sens inverse. Il fallait s’y attendre : avec ses 47 km2 et ses 62 000 habitants, la grande Is­chia est la troisième île italienne en termes de population. Vous repartiriez, si certaines images ne vous retenaient. Alain Delon, torse nu dans Plein Soleil, la maison perchée ­d’Isabelle ­Huppert dans Villa Amalia… Si ­l’envie ne vous tenait de découvrir pourquoi Pascal Quignard et Benoît Jacquot sont tombés amoureux de cette île.

Avant tout, sautez sur votre scooter de location pour aller humer, à la Villa La Colombaia, le parfum de Luchino Visconti. Depuis la mort du cinéaste, qui en avait fait son Buen Retiro, le « pigeonnier » blanc ouvert sur la mer est devenu un musée. Les tapis, cachemires et vases Liberty choisis par le maestro ont été pillés. Ne restent que quelques meubles, des photos, le fantôme d’Helmut Berger emmitouflé dans une couverture de fourrure, l’écho du rire d’Anna Magnani et les volutes des clopes de Luchino. Demeure surtout cette vue incroyable, depuis le promontoire de Zaro, formé par une coulée de lave et tapissé d’une épaisse végétation méditerranéenne. Le vert sombre de cette forêt brouille les pistes. En descendant de cet isolement vertigineux par des routes mal fichues en zigzag et des goulots à une seule voie, vous vous perdez. Et vous comprenez pourquoi Ischia est surnommée « Isola Verde ». Non seulement elle est l’une des seules montagnes au monde à être composée de tuf vert (avec l’île d’Hokkaido au Japon), mais ses flancs sont incroyablement velus. Forêts, potagers, vignes, maquis… Un infini nuancier de verts. D’ailleurs, contrairement à tout insulaire qui se respecte, les habitants ne sont pas pêcheurs, mais paysans et vignerons. Spécialités : le lapin aux olives – à déguster chez Il Focolare, auberge traditionnelle perdue dans la forêt –, les jolis vins tirés des cépages autochtones, biancolella, piedirosso… et le rucolino, liqueur brune fabriquée à base de roquette, à la saveur, dirons-nous, particulière.

Les Grecs dépistèrent ces richesses : c’est dans une baie bien abritée au nord de l’île que leurs premiers colons débarquèrent en 770 av. J.-C. Ils s’y installèrent pour trois cents ans, bien avant de fonder la ville de ­Naples, et l’appelèrent Pithécuse, en référence à cette argile très spéciale dont ils firent quantité d’amphores. C’est à l’emplacement de leur premier village que fut découverte, en 1954, la fameuse Coupe de Nestor, datée de – 740 et miraculeusement porteuse de trois lignes d’écriture, les premiers mots écrits de notre civilisation ! Cette pièce émouvante, que l’on associe à la coupe d’or décrite par Homère dans L’Iliade, est exposée à la Villa Arbusto, ancienne propriété d’Angelo Rizzoli devenue charmant musée archéologique. Tout proche se trouve Negombo, le plus grand parc thermal de l’île, règne de l’eau et de la vapeur.

Depuis les Grecs, l’art de vivre n’a finalement guère changé à Ischia. On boit du vin, on fait de la poterie et on va aux bains. L’île entière regorge de sources chaudes, de grottes d’eau bouillonnante et de fumerolles. Chaque hôtel, ou presque, possède son centre de cure, où l’on croise beaucoup d’Allemands, toujours friands de béatitude aquatique. Eté comme hiver, on trempe en plein air dans des bassins creusés à même la pierre, avec vue impre­nable sur la mer. Lorsqu’on y a goûté, difficile de s’en extirper, même pour aller faire du shopping dans le ravissant petit port de Sant’Angelo, interdit aux voitures, abritant yachts et boutiques de luxe. A Ischia, on bulle et on attend le retour d’Ulysse. Sait-on jamais.

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