Polyarthrite, scléroses, inflammations des intestins : en modélisant ces maladies sur les souris, le professeur George Kollias a ouvert la voie à toutes les thérapies actuelles sur les maladies inflammatoires chroniques de l’homme.

C’est la banlieue la plus chère d’Athènes : le long de la mer Egée, la municipalité de Vari-Voula-Vouliagmeni s’étire le long de plages privées, de criques secrètes et d’hôtels les-pieds-dans-l’eau. Côté colline, plus on grimpe, plus les immeubles et les villas se font luxueux, se transformant même en véritables forteresses sur les hauteurs où, depuis une quinzaine d’années, les armateurs ont pris leurs quartiers. Tout en haut, on s’attendrait à trouver un château. Or, c’est un immeuble sobre, un peu décati même, qui domine la garrigue, les pins, les villas et la mer. Au sommet de cette colline parfaitement préservée, le Centre de recherche en sciences biomédicales Alexander Fleming surprend dans cet environnement résidentiel et chic. Rien ne laisse deviner que ce bâtiment marqué par les assauts du temps abrite l’un des meilleurs centres de recherche fondamentale d’Europe. Son succès, le centre Fleming le doit à un homme : le biologiste George Kollias, professeur en physiologie, spécialiste en génétique moléculaire et en immunologie.

Un pionnier de la transgénèse
Crinière poivre et sel, barbe courte, regard vif, l’éminent professeur, mondialement connu pour ses travaux sur les souris qui ont permis la mise au point des premières thérapies pour soigner l’arthrite et d’autres maladies inflammatoires chroniques chez l’homme, n’a plus directement les mains dans les éprouvettes. Depuis son modeste bureau, qui fait face à la mer, il supervise cinq laboratoires de recherche au sein de l’institut et coordonne des projets scientifiques d’envergure européenne. Né en 1958, George Kollias est un pionnier. Il a appris la technique de la transgénèse, c’est-à-dire de la manipulation génétique d’un organisme vivant, en 1990, aux Etats-Unis, alors qu’il terminait ses études postdoctorales à l’Institut national de recherches médicales Mill Hill de Londres. Il est ainsi l’un des premiers, en Europe, à manipuler le génome des souris. Car dès son retour en Grèce, il monte, entre 1990 et 2000, le laboratoire de génétique moléculaire de l’Institut Pasteur d’Athènes. Il crée notamment des souris transgéniques sur lesquelles il suractive la production de TNF, de l’anglais tumor necrosis factor, une molécule sécrétée par le système immunitaire et responsable des inflammations. Grâce à ses souris transgéniques, le biologiste démontre que la production excessive de TNF par l’organisme est la principale cause du développement de la polyarthrite chronique ou arthrite rhumatoïde, une maladie douloureuse qui déforme les articulations et touche des millions de personnes à travers le monde. George Kollias va plus loin dans ses recherches en trouvant une thérapie. Il a l’idée d’injecter des anticorps humains qui bloquent l’action de ce facteur de nécrose tumorale dans les articulations des souris. Ses résultats sont si spectaculaires sur l’animal que des essais cliniques sont immédiatement réalisés sur l’homme par d’autres scientifiques : la thérapie anti-TNF se révèle efficace pour 40 % des patients. Cette découverte ouvre la voie à la création de toute une série de médicaments qui soulagent pour la première fois la polyarthrite chronique. Grâce aux travaux de recherche de George Kollias, l’industrie de production des anti-TNF connaît un essor sans précédent. Les souris modèles mimant la polyarthrite chronique de l’homme créée par Kollias permettent notamment de tester l’efficacité du Remicade, une molécule anti-TNF déposée par le professeur Jan Vilcek, de l’université de New York. Un chiffre donne une idée de l’importance du marché engendré par ce nouveau médicament : en 2005, Jan Vilcek fait un don de 105 millions de dollars, correspondant aux royalties qu’il a touchées pour le Remicade, à son université.

Polyarthrite, scléroses, inflammations des intestins : en modélisant ces maladies sur les souris, le professeur George Kollias a ouvert la voie à toutes les thérapies actuelles sur les maladies inflammatoires chroniques de l’homme.
Polyarthrite, scléroses, inflammations des intestins : en modélisant ces maladies sur les souris, le professeur George Kollias a ouvert la voie à toutes les thérapies actuelles sur les maladies inflammatoires chroniques de l’homme. Bratislav Milenkovic

Un centre à la pointe de la recherche
George Kollias quitte finalement l’Institut Pasteur d’Athènes pour poursuivre avec constance son travail sur les souris dans le nouveau Centre de recherche en sciences biomédicales Alexander Fleming. Cet organisme de recherche public à but non lucratif a été créé, en 1998, à Vari, au sud d’Athènes (lire encadré). D’abord directeur du département en immunologie, il devient président et directeur scientifique de l’institut de 2002 à 2010. En quelques années, il en fait un centre à la pointe de la recherche fondamentale en Grèce, spécialisé dans l’étude des chemins de développement des maladies et dans la création d’animaux modèles – comme la souris ou la drosophile – qui miment des maladies de l’homme. Un élevage de 10 000 rongeurs modèles permet de fournir gratuitement à la communauté scientifique des souris sur mesure, en vertu du Material Transfer Agreement (contrat de transfert de matériel) pour la recherche non lucrative. Les tests sur des souris modèles sont en revanche commercialisés auprès de l’industrie pharmaceutique et des entreprises de biotechnologies. C’est ainsi que George Kollias fonde, en 2006, Biomedcode, une start-up, issue par scission de l’institut Fleming. Au catalogue de Biomedcode, des souris modèles mimant des maladies qui touchent l’homme, comme l’arthrite rhumatoïde, l’inflammation intestinale, dont la fameuse maladie de Crohn, l’ostéoporose ou encore la sclérose en plaques. Les groupes pharmaceutiques peuvent ainsi faire leurs tests précliniques sur ces souris. Ils peuvent ensuite choisir la molécule la plus efficace avant de la tester sur l’homme, ce qui permet de diminuer les coûts et, surtout, les risques. Fleming est une perle rare dans la recherche fondamentale : l’institut fonctionne avec peu de moyens tout en obtenant des résultats brillants. Le nombre de publications scientifiques dans les meilleures revues comme Science ou Nature, prouve la capacité du centre à attirer des investissements européens et internationaux pour pallier la faiblesse des subventions de l’Etat accordées à cet organisme public…

Fleming, un centre au nom prestigieux

George Kollias, Des souris et des hommes

Il est l’un des médecins biologistes les plus connus du monde. Alexander Fleming a reçu le prix Nobel de médecine, en 1945, pour la découverte de la pénicilline, ce champignon qui allait donner naissance aux antibiotiques : grâce à lui, la pneumonie, la scarlatine, la méningite ou encore la diphtérie pouvaient désormais être soignées. A la fin de sa vie, Alexander Fleming (1881-1955) épouse en seconde noce une chercheuse de son laboratoire londonien, de trente ans sa cadette : la Grecque Amalia Koutsouri-Voureka (1912-1986). Grande résistante pendant la Seconde Guerre mondiale, puis adversaire du régime des colonels (1967-1974), Amalia Fleming est une figure de la gauche grecque dans la recherche scientifique, au même titre que Melina Mercouri l’est dans la culture. Très vite, elle veut développer la recherche fondamentale en biologie dans son pays. C’est ainsi qu’en 1965 elle crée la fondation Alexander Fleming à laquelle elle offre un immense terrain à Vari, au sud d’Athènes. Mais Amalia Fleming ne verra pas le projet aboutir et il faudra plus de trente ans pour que la fondation prenne vie, en 1998, sous la forme du Centre de recherche en sciences biomédicales Alexander Fleming. Ce centre abrite aujourd’hui une centaine de chercheurs et fait figure de pôle d’excellence dans la recherche fondamentale en Grèce.

Passer de la souris… à l’homme
Aujourd’hui, George Kollias, qui a récemment touché à titre personnel une bourse de 2,5 millions d’euros du European Research Council, qui récompense des chercheurs exceptionnels à la réputation établie, œuvre sur de grands projets collaboratifs mettant en réseau des dizaines de laboratoires de recherche privés et publics en Europe. Il participe à la coordination des recherches autour de nouvelles thérapies sur la polyarthrite chronique et sur les maladies inflammatoires de l’intestin. Il est notamment à l’initiative du projet Be The Cure, doté d’un budget de 35 millions d’euros et financé à parité par l’Union européenne et l’industrie pharmaceutique. Il a été élu l’an dernier membre à part entière de la prestigieuse Académie d’Athènes, la plus haute distinction en Grèce pour un professeur. Mais c’est son élection, en 2012, à la chaire de physiologie expérimentale de la faculté de médecine d’Athènes qui lui ouvre le plus d’horizons. Il veut y créer un centre de recherche appliquée à l’homme et ainsi faire, enfin, le pont entre ses travaux sur des animaux modèles et la recherche médicale. Son approche pluridisciplinaire et sa capacité à faire travailler les laboratoires en réseau augurent de la réussite d’un tel projet.