Signe d’un profond changement politique ou renouveau du système industriel ? Celle qui incarne l’entrepreneuriat européen et qui est également à la tête de la plus grande entreprise d’Etat italienne, l’ENI, est l’une des représentantes les plus atypiques du capitalisme familial transalpin. Portrait.

Les vingt années de la carrière publique d’Emma Marcegaglia ne se caractérisent pas uniquement par cette incroyable accumulation de mandats prestigieux : présidente, entre 2008 et 2012, du patronat italien, la Confindustria ; présidente, depuis 2013, de l’organisation BusinessEurope – qui regroupe 40 associations industrielles de 34 pays européens ; présidente, depuis 2014, de l’Ente Nazionale Idrocarburi (ENI, la société italienne des hydrocarbures), elle incarne un nouveau type de leadership, apprécié par toute la classe politique, aussi bien italienne qu’européenne. Sa récente reconduction pour deux ans à la tête de Business­Europe confirme bien le crédit dont jouit celle qui, à seulement 31 ans, fut, en 1996, la première femme de l’histoire italienne à franchir le seuil du septième étage du siège de la Confindustria en tant que présidente des jeunes industriels. A l’époque, cette nomination fit grand bruit, pas seulement à cause des minijupes que porte Emma Marcegaglia en réunion, en rupture avec les vestes croisées grises du passé, mais aussi en raison de ses origines familiales. Son père, Steno, aimait décrire les membres du clan Marcegaglia comme de « pauvres entrepreneurs à la tête d’une riche entreprise ». Une attitude bien différente de celle, plus arrogante, des grandes dynasties industrielles italiennes, comme les Agnelli, devenus, au fil du temps, des membres à part entière de la jet-set internationale. Ce qui différencie encore les Marcegaglia du reste du milieu capitaliste arriviste italien, c’est une éthique de travail qui conjugue l’attention portée aux besoins des travailleurs – on raconte qu’à l’époque de Steno il n’y a jamais eu une heure de grève dans ses usines – avec la croissance internationale d’une entreprise qui avait fait ses débuts avec un entrepôt de 120 m2 et qui est devenue leader mondial dans le secteur de la transformation de l’acier – plus de 4 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2013, environ 7 000 employés et 43 usines dans le monde.

De l’industrie aux responsabilités politiques
A tout cela vient s’ajouter un goût prononcé pour un style de vie des plus simples. Jusqu’en 1991, la jeune Emma vivait encore dans la ­maison paternelle, construite par Steno lui-même, avec ses premières économies, où, le matin, il fallait faire la queue pour utiliser la seule salle de bains disponible – inconvénient qui prit fin de façon plutôt grandiose, quand toute la famille emménagea dans le plus bel im­meuble de Gazoldo degli Ippoliti, le Palazzo Pretorio, à Mantoue, comptant 56 pièces et 20 salles de bains ! Mariée à un ingénieur en électronique, Roberto Vancini, Emma Marcegaglia tient à garder les pieds sur terre. Il n’est pas rare, le week-end, de la voir faire son jogging avec sa fille de 12 ans autour des lacs, près de la ville des Gonzague, après qu’elle a rencontré Angela Merkel ou les autres leaders européens. Une manière, sûrement, de ne pas perdre le lien avec une réalité quotidienne forcément éloignée des allées du pouvoir qu’elle côtoie depuis des années. C’est en 2008 qu’elle s’impose définitivement sur le devant de la scène publique italienne, lorsqu’elle endosse le rôle de présidente de la Confindustria. Une époque particulièrement favorable à l’association industrielle, qui fut alors appelée à dicter les points clés de l’agenda politique du pays. Les rapports avec Berlusconi ne furent pas des plus faciles. En mai 2010, l’assemblée des industriels accueillit la proposition du Cavaliere de nommer Emma Marcegaglia ministre du Développement économique par un silence glacial. Un poste que la présidente n’aurait jamais accepté, surtout au sein d’un gouvernement qu’elle a contribué à faire tomber. Les relations avec Matteo Renzi sont bien plus pacifiques et apaisées. En avril 2014, le Premier ministre italien la nomme à la présidence de l’ENI, un mandat de représentation qui témoigne de sa volonté de renouveler les instances dirigeantes des entreprises publiques et de l’estime qu’il porte à Emma Marcegaglia. Leur convergence d’opinions, sur des thèmes comme la formation à l’entrepreneuriat et l’aide aux jeunes en tant que moteurs de développement pour l’Europe, est attestée par la récente visite de Matteo Renzi à la prestigieuse School of Government de l’université Luiss de Rome, dont la « dame de fer » est présidente depuis 2010. Tout en restant scrupuleusement en dehors de l’arène politique italienne – bien que son nom soit récemment ap­paru parmi les candidats potentiels à la présidence de la République, alors qu’elle n’a pas atteint l’âge de 50 ans requis par la Constitution pour assumer cette charge –, Emma ­Marcegaglia ­regarde avec bienveillance l’action d’un gouvernement qui essaie de réaliser les nombreuses réformes nécessaires pour redynamiser le pays. Tout doute sur de possibles conflits d’intérêts entre ses différents postes ayant été dissipé, il ne lui reste qu’à appliquer l’esprit d’entreprise au principal groupe public italien, l’ENI. Sa seule mission : redresser une industrie qui, au cours des quatre dernières années, a perdu 10 milliards d’euros dans les secteurs du gaz, du raffinage et de la chimie. Un défi difficile, mais pas impossible pour celle qui, avec l’entreprise familiale dont elle reste vice-présidente et administratrice déléguée, continue à investir en dépit de la crise. Enième exemple que l’Italie peut retrouver une place de leader en Méditerranée, à condition que les hautes instances du système économique réussissent à changer le sens de la marche.

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